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A l’orée de la démocratie

par France Moore
traduit de World Watch


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A l’orée de la démocratie / 184 ko



Par Frances Moore Lappé

« Il est bien trop tard, et la situation est bien trop mauvaise, pour être pessimiste. » Dee Hock


Sous la bannière annonçant l’exportation de la démocratie, l’armée américaine sacrifie nos vies à l’étranger - et cela au moment ou plusieurs craignent que nous ne perdions cette même démocratie, ici à la maison. Mais il n’est pas trop tard, pas si nous nous réapproprions le pouvoir de la démocratie elle-même.

Le problème : nous devons d’abord y croire.

Pourtant les trois-quarts d’entre nous - une proportion qui a doublé du milieux des années soixante au milieux des années quatre-vingt dix - ont l’impression que « notre gouvernement est conduit par quelques grands groupes uniquement préoccupés de leurs intérêts. » Exception faite de sa capacité à faire exploser la vente de drapeaux, notre confiance en la démocratie fléchit parce que la notion qui nous en a été transmise se révèle trop superficielle pour qu’elle inspire confiance, qu’elle est trop faible pour être efficace. Nous voyons aujourd’hui que la version « mince » de notre démocratie ne peut nous protéger de la pauvreté qui s’étend - ou d’un désastre sanitaire qui nous place au 43e rang dans le monde concernant les décès d’enfants, ou encore de Katrina.

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Illustration : Joan A. Wolbier

Par démocratie de surface, je veux dire une société qui se comporte comme si le meilleur résultat devait provenir de la simple combinaison d’un gouvernement élu et d’un « marché libre » réglé par les « lois » de l’offre et de la demande, en divorce avec les valeurs éthiques. Inexorablement, la richesse et le pouvoir se concentrent au point qu’aussi bien la compétitivité du marché que les processus politiques responsables sont affaiblis et que les voix des citoyens sont toujours plus marginalisées. (Aujourd’hui les lobbyistes à Washington sont 56 fois plus nombreux que les représentants élus.) Cette démocratie superficielle mène à des reconnaissances instantanées, à la recherche de résultats à court terme, à la réduction des investissements publics, ce qui compromet la sécurité publique et laisse se dégrader les infrastructures sociales et physiques.

Ce qui est peut-être le plus grave est qu’une démocratie étroitement égoïste et faite de promesses matérielles pervertit la perception que nous avons de nous-même, niant notre besoin humain profond de relations personnelles, d’une existence personnelle, et le fait de donner du sens à sa vie. Une démocratie fragile tue notre âme.

Lorsque je définis cette démocratie mince, j’utilise l’expression « se comporte comme si » parce que peu d’Américains accepteraient, si on leur suggérait, un système dont il est évident qu’il ne peut fonctionner. Cependant nous agissons comme si nous endossions ce système parce que nous ne voyons pas d’alternatives crédibles. Nous suivons parce que nous nous sentons sans pouvoir.

En fait c’est justement notre sentiment d’être sans pouvoir qui constitue la véritable crise. Les solutions à nos problèmes sont dans la plupart des cas largement connues, mais nous nous sentons impuissants à agir parce que nous échouons à voir le modèle causal à l’origine de nos difficultés - une démocratie trop faible - ou l’outil puissant à notre disposition pour le réenraciner : la démocratie comme pratique vivante.

« Une démocratie vivante » est une société qui croit dans ses citoyens et dans leurs valeurs, et qui assume ainsi que les meilleurs résultats viendront en les engageant dans toutes les dimensions des affaires publiques. Ce sont les citoyens qui protègent le processus électoral de l’influence de l’argent et qui utilisent le marché comme un outil subordonné à leurs valeurs éthiques.

Vous vous posez peut-être la question : où se trouve donc cette démocratie ? Invisible à la plupart des Américains, elle émerge, non seulement en politique, mais partout. En voici un avant-goût :

-  En seulement huit années les travailleurs dans l’Etat de New York ont construit un parti qui leur est propre. Déjà, le « Parti des familles au travail » a réussi à faire augmenter le salaire minimum de 2 dollars US de l’heure.
-  Des réformes menées par des associations de base dans le Maine et en Arizona ont purgé les élections de l’influence de fortunes privées, ce qui fait que les citoyens se présentent désormais et votent en plus grand nombre.
-  Les municipalités de Seattle et de Saint-Paul font confiance aux conseils de citoyens pour l’allocation de sommes publiques importantes.
-  En deux décennies, le mouvement pour des investissements socialement responsables a été multiplié 53 fois pour atteindre $ 2 trillions, et, en la moitié de cette période, le mouvement pour un commerce équitable a déjà commencé à affecter les ventes des supermarchés. Par l’entremise de nos choix économiques, ces deux évolutions rendent légitimes des principes démocratiques.
-  Dans des centaines, d’écoles les étudiants apprennent la démocratie par la pratique, prouvant ainsi que la construction de leur pouvoir comme « personnes publiques pouvant résoudre les problèmes » peut s’intégrer à la vie académique.
-  Notre système de justice dépend de plus en plus du leadership des communautés pour réhabiliter les personnes coupables de délits et les ramener dans les communautés, ce qui s’accompagne d’énormes économies publiques.

Refaisant les normes et les règles et soulignant ce qui est de l’ordre du possible, ces percées, menées par les citoyens, reflètent une chute importante de la démocratie de surface. Ces derniers commencent à nous montrer ce à quoi ressemble la démocratie comme mode de vie. Et ils ont le vent en poupe.

Autre vent fort qui se fait sentir : la certitude que les problèmes d’aujourd’hui sont trop complexes, trop reliés entre eux, et trop envahissants pour être résolus depuis en haut. Les solutions durables dépendent de l’élargissement du cercle des gens qui participent à la résolution des problèmes, et en se rapprochant de ceux qui sont directement affectés. Depuis cette proclamation radicale il y a deux siècles, « tous les hommes naissent égaux », nous avons vu les valeurs et les opinions des citoyens de plus en plus reconnues, aujourd’hui dans tous les domaines depuis les plans du nouveau World Trade Center jusqu’à la signature de conventions aux Nations Unies.

Au cours de cette évolution, le pouvoir lui-même a été redéfini. Dans la démocratie de surface, le pouvoir est « un machin » qui fait dépenser de l’argent pour les positions officielles, la richesse, ou les forces armées. Une démocratie vivante exige au contraire le rétablissement de la signification latine du mot pouvoir (« power ») : posse, être capable de. Le pouvoir est notre capacité d’agir, ce que nous créons ensemble.

Les implications sont immenses puisque les citoyens sont ceux qui créent le pouvoir, nous ne pouvons nous satisfaire en nous plaignant ou en formulant des demandes. Nous sommes, tout autant que les autorités responsables, des solutions qui sont mises de l’avant.

Deux autres changements contemporains permettent à la démocratie vivante de se déployer.

Tout d’abord il y a la révolution des communications. Qu’il s’agisse de l’Inventaire d’émissions des produits toxiques publié par l’Agence américaine de l’environnement, ou l’explosion de blogs, l’Internet met fin au contrôle de l’information d’une entité restreinte vers le plus grand nombre, et encourage plutôt la mise en réseaux d’un grand nombre de sources vers un autre grand nombre de sources. Le pouvoir se déplace d’une élite exclusive vers des citoyens ordinaires soucieux des décisions prises. Ces évolutions rendent la vie plus difficile à ceux qui se cramponnent à une démocratie de façade pour garder des secrets - comme lorsqu’un blogger « insignifiant » dévoila le « reporter » Jeff Gannon introduit à la Maison Blanche par l’administration Bush.

Le deuxième changement est la révolution écologique dans laquelle les notions hiérarchiques appliquées à la nature font place à une compréhension fluide, en réseaux, de celle-ci. Les humains ne sont plus au sommet parce qu’il n’y a pas de sommet. A mesure que cette compréhension écologique s’introduit dans la conscience populaire, l’humanité ne perd pas en importance, au contraire, elle se trouve plus que jamais valorisée. Nous réalisons que nos actions - ne plus utiliser de pesticides qui polluent des baies lointaines, ou faire ses courses en se préoccupant du salaire des employés - créent des effets qui se propagent sans limites en cercles excentriques. C’est cela le pouvoir.

La démocratie de façade nous a mené à cette situation terrifiante contre laquelle Franklin Roosevelt nous avait mis en garde : « La liberté d’une démocratie n’est pas assurée », a-t-il dit en 1938, « si les gens y tolèrent l’accroissement du pouvoir privé jusqu’à un point ou il devient plus puissant que l’Etat démocratique lui-même. Cela est, dans son essence, le fascisme. »

Notez bien : Roosevelt cadre le problème comme le nôtre, comme ce que nous, en tant que citoyens, tolérons. Nous pouvons cesser de tolérer cette démocratie de surface et réclamer nos rôles comme sages-femmes d’une démocratie vivante. Cela veux dire que nous devons rassembler notre courage pour dire à voix haute que le capitalisme primitif de la démocratie de surface - une croyance dans un marché automatique vers lequel des personnes isolées tournent leur foi - est un fantasme enfantin qui corrompt notre système politique et trahit les préceptes moraux partagés par pratiquement tous les Américains.

Cela signifie également que l’on refuse de tomber dans un autre fantasme - que pour rétablir les promesses de la démocratie il suffit de tout simplement remplacer le contrôle de la droite à Washington. Et cela signifie : réaliser des percées grâce à une démocratie vivante, des percées qui soient visibles dans le but de déclencher un effet multiplicateur afin de faire avancer la démocratie vers sa prochaine étape historique.

Mais tout commence par notre croyance en la démocratie. Sans cela nous sommes perdus. Et la seule façon de devenir un croyant est de passer à l’action. Cela veut dire se joindre à d’autres les yeux grand ouverts, défier le concept du citoyen comme simple consommateur, simple spectateur, et qui se contente de se plaindre, en devenant des acteurs puissants avec un sens fort des interconnections dans une démocratie vivante.

Le temps est peut-être venu de recadrer le vieux slogan de la droite, La démocratie : la vivre ou la perdre, en fonction de nos nouveaux objectifs.

France Moore est l’auteur de Democracy’s Edge : Choosing to Save Our Country by Bringing Democracy to Life.

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