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Alerte rouge en europe et au québec

par Karine Mayo
production originale L’État de la planète magazine


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Alerte rouge en europe et au québec / 174.8 ko



Développement intensif d’algues dans l’estuaire de l’Escaut ou en Bretagne, asphyxie des cours d’eau au Québec, voici un petit tour d’horizon des régions les plus touchées par les problèmes de rejets excessifs de nutriments.

Avant les années 1970, les problèmes liés à l’excès de phosphore dans l’eau étaient peu connus en Europe. Les phosphates étaient utilisés en abondance dans les engrais mais aussi dans les produits de lavage, car ils permettent de lutter contre le calcaire de l’eau et les particules de saleté. Lorsqu’on a pris conscience des problèmes d’eutrophisation en eau douce, de nombreuses campagnes ont eu lieu pour dénoncer les lessives "qui lavent plus blanc que blanc", comme le proclamait la publicité, et demander l’abandon des phosphates dans les produits de lavage. Les réactions ont été différentes selon les pays. Dès 1986, la Suisse a édicté une loi interdisant les phosphates dans les lessives. En Belgique et en Allemagne, des accords ont été passés avec les fabricants pour promouvoir des produits sans phosphates. Comme souvent en matière d’environnement, la France est la mauvaise élève de la classe, puisqu’il reste encore difficile d’y trouver des lessives sans phosphates. Pourtant, il existe des produits de substitution, notamment la zéolithe, une sorte d’argile, plus tolérable pour l’environnement et plus facile à traiter dans les stations d’épuration.

(JPEG) Les lessives ne sont pas seules en cause, car le phosphore provient avant tout des rejets humains ou animaux (les êtres vivants éliminent une partie du phosphore qu’ils consomment). Les eaux usées des ménages et de l’agriculture constituent donc une autre source importante d’eutrophisation. Mais il est difficile alors de généraliser des contextes locaux. Aussi, les solutions apportées seront-elles différentes suivant les fleuves et les régions qu’ils traversent.

Belgique : les lessives en accusation

Aujourd’hui, une nouvelle réglementation portant sur l’interdiction des phosphates dans les produits de lessive est en discussion en Belgique et devrait entrer en application à partir du 1er juillet 2002. Si la concentration en phosphore des eaux de surface y a diminué jusqu’en 1998, elle se met maintenant à augmenter, de même que les achats de produits contenant des phosphates. Il semble donc que l’accord volontaire passé en 1988 avec l’association des producteurs de lessive belges et luxembourgeois DETIC ne soit pas suffisant pour résoudre ce problème et qu’il faille prendre des mesures plus fortes. Une idée combattue avec vigueur par cette association ainsi que par la société Prayon-Rupel, l’un des leaders mondiaux de la production de phosphates. Celle-ci relativise le rôle des phosphates dans le phénomène d’eutrophisation - complexe, il est vrai - et rappelle que les lessives ne sont pas seules en cause, mais que l’agriculture et l’industrie ont aussi leur part de responsabilité. Toutefois, les associations de défense de l’environnement ou des consommateurs, comme Inter-Environnement Wallonie (IEW) ou le Centre de recherche et d’information des organisations de consommateurs (CRIOC), font remarquer qu’il est important d’éliminer cet apport de phosphore dans l’eau, d’autant que la Belgique manque encore de stations d’épuration. La belgique a du mal à respecter la directive européenne de 1991, qui oblige les états membres à collecter les eaux résiduaires ménagères et industrielles et à les traiter. En outre, elle ne respecte pas non plus l’obligation de pratiquer la déphosphatation dans les installations d’épuration placées dans des zones sensibles, sujettes à l’eutrophisation. D’où l’intérêt de s’attaquer à l’une des sources du problème en interdisant les phosphates dans les lessives, à condition bien sûr, de ne pas les remplacer par des produits nocifs pour l’environnement !

Comme la plupart des pays européens, la Belgique connaît des problèmes importants d’eutrophisation. Ainsi, la zone côtière dans laquelle se jette l’Escaut, qui reçoit les eaux usées entre autres de Lille, Gent et Bruxelles, est souvent victime de "blooms d’algues" (poussées d’algues considérables). Il est donc urgent de trouver des solutions. Le problème n’est pas insoluble, l’exemple du Rhin le montre bien. En effet, ce fleuve présente des rejets de phosphore particulièrement bas (0,3 g par jour et par habitant). Ces résultats intéressants sont à mettre en liaison avec l’interdiction des lessives contenant des phosphates en Suisse, la préférence des consommateurs allemands pour les produits sans phosphates, ainsi que la pratique de la déphosphatation dans ces deux pays. Trois moyens de lutter efficacement contre l’eutrophisation, qui conjugués, ont ici porté leurs fruits. (voir nos articles sur l’action de l’ASL dans le bassin lémanique).

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France : la situation préoccupante de la Bretagne

Une étude récente de l’Institut français de l’environnement (IFEN) portant sur 90 rivières en provenance de France ainsi que sur le Rhin, vient de montrer que les rejets de phosphore dans la mer ont diminué de 20 à 30% entre 1985 et 1999. C’est bien, mais encore insuffisant au regard de la convention OSPAR, sur la protection du milieu marin de l’Atlantique du nord-est. En effet, les pays signataires s’étaient engagés à réduire de 50 % leurs apports de nutriments et de substances dangereuses entre 1985 et 1995. L’objectif est donc loin d’être atteint pour le phosphore, mais on tient le bon bout, puisque la diminution des rejets est amorcée, sans doute parce que les lessives contiennent un peu moins de phosphates et que certaines stations d’épuration pratiquent la déphosphatation pour l’eau des rejets phosphorés. En revanche, la situation est bien pire en ce qui concerne l’azote, cet autre nutriment participant également à l’eutrophisation des cours d’eau et des milieux côtiers : en effet, loin de baisser, les rejets d’azote (notamment sous la forme de nitrates) ont presque doublé pendant la même période !

Cette étude, très précise, a l’avantage d’établir clairement quelles sont les origines de cette pollution. Ainsi, les nitrates proviennent essentiellement des engrais utilisés dans les zones de grande culture, tandis que le phosphore est issu des rejets industriels et urbains (phosphates des détergents, par exemple) et des déjections animales. C’est pourquoi les fleuves qui en ont le plus sont ceux qui traversent des zones très urbanisées ou d’élevages intensifs. De fait, la quantité de phosphore dans le bassin de la Seine s’élève à 1,9 g par habitant et par jour, un taux qui correspond bien à la forte urbanisation qui règne autour de ce fleuve, avec des villes comme Paris, Rouen, Le Havre. Mais ce n’est rien comparé à la Bretagne ! Cette région de l’ouest de la France a le triste privilège de cumuler des rejets de phosphore importants ( de 2,5 à 4 g par habitant et par jour) et un taux de nitrates record : 33 kg à l’hectare par an, rien que dans la Bretagne Nord ! Des chiffres qui n’ont rien de surprenant dans cette région assez urbanisée, qui concentre une quantité incroyable d’élevages de porcs et de poulets industriels, associés à de grandes cultures intensives, dont les plages font par conséquent souvent l’objet de marées vertes dues à la prolifération de certaines algues. Jugez plutôt : la moitié de la production française de porcs et de volailles est concentrée dans cette région qui ne représente que 6 à 8 % du territoire ! On estime par ailleurs que les douze millions de porcs qui y vivent produisent une pollution équivalant à celle de 36 millions de personnes. De plus, un élevage sur deux n’est pas en conformité avec la loi sur les installations classées, l’enfreignant quant au nombre d’animaux ou au volume des rejets.

Depuis plusieurs années déjà, des associations comme Eau et rivières de Bretagne ouFrance nature environnement tirent la sonnette d’alarme. Mais sans succès. Tous les plans de maîtrise des pollutions agricoles ont jusqu’ici échoué. Des échecs lourds de conséquence, puisque les rejets de nitrates, notamment, ne cessent d’augmenter. La Cour des Comptes accuse même de nombreux éleveurs d’avoir touché des aides financières pour mettre leurs installations aux normes tout en continuant à produire dans l’illégalité. Aujourd’hui, 75% des ressources en eau sont menacées à moyen terme. La majorité des habitants ne boivent plus l’eau du robinet, pour le plus grand profit des producteurs d’eau en bouteilles. Les excès d’apports de nitrate à la mer côtière se traduisent aussi par le développement de tonnes d’algues, surtout en Bretagne Nord, dans les baies semi-ouvertes où se jettent plusieurs cours d’eau. Ces algues, couramment appelées "laitues de mer", appartiennent en fait à deux espèces différentes de la famille des ulves : Ulva armoricana et Ulva rotundata. Opportunistes, elles croissent lorsque l’apport en nutriments azotés et l’ensoleillement sont importants, essentiellement entre avril et juillet, mois assez ensoleillés sans être trop chauds. Cette invasion d’algues a d’importantes répercussions sur le plan économique, car elle nuit à la fois à la conchyliculture (l’élevage des coquillages comestibles) et au tourisme. De plus, outre que la sensation de se baigner dans un champ d’algues n’est pas très agréable, les ulves dégagent en se putréfiant une odeur nauséabonde tout à fait dissuasive.

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Québec : les élevages de porcs également en cause

Malheureusement, le Québec connaît les mêmes problèmes que la Bretagne. En effet, la pratique de l’agriculture intensive s’y est accrue depuis que cette province s’est donné pour objectif de doubler ses exportations. Aujourd’hui, l’industrie agroalimentaire occupe une place importante dans l’économie québécoise. Elle représente un emploi sur neuf, 20% d’entre eux étant liés à l’activité agricole. Les élevages, notamment de porcs, ne cessent de se multiplier. Selon la Coalition pour le développement d’une agriculture durable, dans la région de Chaudière-Appalaches, au centre de la province, qui connaît la concentration animale la plus élevée, on compte en moyenne 1200 unités animales de plus chaque mois. Jusqu’où cela ira t-il ? Cette coalition déplore que "cet objectif de croissance ait été fixé sans étude de faisabilité tant agronomique, économique, sociale, qu’environnementale". Il ne fait pas bon être voisin d’un de ces gigantesques établissements porcins. Ils ne sont pas beaux, ils sentent mauvais, et en plus, ils polluent les rivières !

Certes, des mesures ont été prises pour limiter l’impact de ces installations sur l’environnement : entreposage des fumiers dans des lieux étanches, épandage selon des normes précises et obligation, pour les exploitations agricoles ne disposant pas de surfaces suffisantes, de passer des accords d’épandage avec d’autres entreprises, réglementation des pratiques de fertilisation... Mais on constate de nombreuses pratiques illégales. D’une part, beaucoup d’exploitations comptent un nombre d’animaux plus élevé que ce qu’elles sont autorisées à produire. Il y aurait ainsi dans la région de Chaudière-Appalaches 29% de porcs en trop ! D’autre part, la réglementation sur la fertilisation et l’usage des fumiers n’est pas respectée. Sur 14 000 entreprises agricoles censées disposer d’un entreposage de fumier étanche approprié, 9000 n’en possèderaient tout simplement pas ! 27% des entreprises porcines n’auraient ni superficies d’épandage suffisantes, ni ententes d’épandage avec d’autres entreprises. Enfin, tous les éleveurs ne respectent pas l’obligation d’épandre leurs fumiers à plus de 5 m d’un cours d’eau.

C’est pourquoi de nombreuses rivières, dans les bassins agricoles, connaissent une eutrophisation importante, contrairement à celles qui sont situées dans des régions de forte urbanisation. Dans les campagnes, la majorité des cours d’eau présentent des concentrations en phosphore supérieures à 0,05 mg par litre, qui peuvent aller jusqu’à un milligramme par litre, alors que le seuil d’eutrophisation est estimé à 0,03 mg par litre. Toutefois, la tendance est à la baisse, une amélioration due notamment à la construction de stations d’épuration des eaux pratiquant la déphosphatation.

Mais si la dépollution est nécessaire, elle ne constitue pas en soi une panacée, d’autant plus qu’elle est financée en large partie par les contribuables. Mieux vaudrait prendre le problème à la source : d’abord en instaurant des aides pour les agriculteurs qui s’engagent à mieux respecter l’environnement et en encourageant l’agriculture biologique, ensuite en pénalisant les pratiques illégales et en instaurant le fameux principe du "pollueur-payeur". Le bon sens voudrait aussi qu’on interdise l’extension des cheptels dans les zones déjà saturées. C’est tout le modèle de l’agriculture productiviste qui est ici remis en cause. Il faut que les sociétés modernes, au Québec comme ailleurs, prennent conscience des menaces qui pèsent sur leurs richesses naturelles et s’imposent de nouvelles limites.

Chacun peut diminuer sa pollution

La responsabilité individuelle est aussi engagée. Quelques réflexes quotidiens peuvent représenter un progrès important dans la lutte contre la pollution par le phosphore et ses dérivés.

• Utiliser des lessives sans phosphates, ou à défaut, choisir celles qui en contiennent le moins. Pour cela, il suffit de bien lire l’étiquette. Attention : tous les produits dits "verts" ou "respectueux de l’environnement" ne le sont pas toujours. Préférez ceux qui détiennent l’écolabel européen.

• Réduire les doses.

• Prélaver à la main, si un linge est très sale, avec du savon de Marseille. C’est encore ce qui est le moins nocif pour l’environnement.

• Nettoyer les traces de calcaire sur la vaisselle avec du vinaigre blanc au lieu de doubler les doses de produit de vaisselle.

• Eviter d’utiliser dans son jardin des engrais chimiques. Mieux vaut avoir recours à des fertilisants naturels et faire soi-même son compost (épluchures, herbe tondue, feuilles mortes, marc de café, cheveux etc.) que l’on entasse dans son jardin et qui en se dégradant, forment un humus riche. Vous pouvez aussi laisser macérer quelques jours des orties dans l’eau. C’est un excellent fertilisant.

Pour en savoir plus :

Rendez-vous sur les sites suivants

Belgique

Le Centre de recherche et d’information des associations de consommateurs (CRIOC) :

www.oivo-crioc.org/fr/theme/phosphates.htm

France

Eau et rivières de Bretagne :

http://assoc.wanadoo.fr/erb/

Québec

L’Union québécoise pour la conservation de la nature :

http://uqcn.qc.ca/

Le ministère québécois de l’environnement :

http://www.menv.gouv.qc.ca/

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