par
Francis Fukuyama
traduit de World Watch
Traduction d’Alexandre Friederich
Les personnes peu attentives au débat qui fait rage autour de la biotechnologie humaine pourraient croire que le problème central est celui de l’avortement dans la mesure où jusqu’ici les détracteurs du clonage ont le plus souvent été des militants du droit à la vie opposés à la destruction des embryons. Mais pour de nombreuses raisons, les procédés de clonage et les technologies génétiques à venir devraient concerner tout un chacun, qu’il soit religieux ou laïque et, en particulier, ceux qui se sentent concernés par la protection de la nature. En effet, la tentation de maîtriser la nature au moyen de la biotechnologie sera plus dangereuse et aura des conséquences plus lourdes que les efforts de la société industrielle pour maîtriser la nature non humaine au moyen des technologies de la première génération.
Si les mouvements de protection de l’environnement nous ont enseigné une chose aux cours des dernières générations, c’est que la nature est un tout complexe. Les différentes parties d’un écosystème sont interdépendantes à un point que nous avons peine à imaginer ; les efforts humains visant à manipuler certaines de ces parties produiront un éventail de conséquences inattendues qui nous hanteront longtemps.
Visionner un des films tournés dans les années 1930 sur la construction du barrage Hoover sur le Colorado ou le développement du complexe hydroélectrique Tennessee Valley Authority constitue aujourd’hui une expérience étrange : ces films sont à la fois naïfs et vaguement staliniens dans leur célébration de la conquête de la nature et dans la façon dont ils montrent la prise de possession des espaces naturels par le fer, le béton et l’électricité. Cette victoire sur la nature a eu la vie courte : au cours de la dernière génération, aucun pays développé n’a entrepris de nouvelle réalisation hydroélectrique d’envergure, précisément parce que nous connaissons désormais les conséquences dévastatrices sur le plan écologique et social de telles entreprises. Pour ces raisons, les mouvements environnementalistes ont tenté de persuader la Chine de renoncer à son projet destructeur de construction du barrage des Trois-Gorges.

Si le problème des conséquences imprévues est grave dans le cas des écosystèmes non-humains, il sera encore pire dans le domaine de la génétique humaine. Le génome humain a pu être comparé à un écosystème au sens où les gènes interagissent et s’influencent mutuellement. On estime actuellement que le génome humain compte environ 30’000 gènes, beaucoup moins que les 100’000 dont il était encore question il y a peu. Ce n’est pas tellement plus que les 14’000 de la mouche à fruit ou que les 19’000 du nématode, ce qui signifie qu’une grande partie des capacités et comportements supérieurs de l’être humain est le résultat de l’interaction complexe de multiples gènes. Un gène unique peut avoir des effets multiples, tandis que dans d’autres cas, plusieurs gènes auront un effet simple, le tout selon des enchaînements mécaniques extrêmement difficiles à débrouiller.
Les premières cibles de la thérapie génétique seront des désordres liés à des gènes simples tels que la maladie d’Huntington ou de Tay Sachs. De nombreux généticiens pensent que la causalité génétique des comportements et des caractéristiques d’ordre supérieur tels que la personnalité, l’intelligence ou la taille est si complexe que nous ne serons jamais en mesure de la manipuler. Mais c’est là précisément qu’il y a danger : nous serons toujours tentés de croire que nous comprenons cette causalité mieux que nous ne la comprenons en réalité, et nous exposerons donc à des surprises encore plus désagréables que celles qui nous furent réservées lorsque nous essayions de conquérir la nature non humaine. Car alors, la victime d’une expérience ratée ne sera pas l’écosystème mais, par exemple, un enfant que ses parents, dans l’espoir de lui conférer une intelligence plus poussée, auront grevé d’une propension plus grande au cancer, d’une débilité prolongée dans la vieillesse ou de tout autre effet collatéral inattendu qui n’apparaîtra que bien après la réalisation de l’expérience.
Lorsqu’on écoute les représentants de l’industrie biotechnologique évoquer les espoirs que suscite l’achèvement du séquençage du génome humain, on ressent la même inquiétude qu’à regarder les films de propagande sur le barrage Hoover : on annonce avec outrecuidance que la biotechnologie et l’intelligence scientifique corrigeront les défauts de la nature humaine, aboliront la maladie et permettront peut-être même un jour d’atteindre à l’immortalité. Nous deviendrions une espèce supérieure parce que nous sommes en mesure de percevoir les imperfections et les limites de notre nature.
Je crois au contraire que les êtres humains, plus encore que les écosystèmes, sont des unités complexes, des unités naturelles cohérentes dont nous commençons seulement à comprendre la nature évolutive. C’est en raison même de la spécificité de notre nature humaine que nous possédons des droits. Thomas Jefferson, à la fin de sa vie, déclarait que les Américains possèdent tous des droits politiques égaux car la nature n’a pas conçu les choses de telle façon que certains hommes dominent les autres. Une biotechnologie qui viserait à manipuler la nature humaine s’expose non seulement à des risques imprévus mais pourrait saper les fondements de l’égalité démocratique.
Mais alors, comment défendre la nature humaine ? Les outils sont fondamentalement les mêmes que ceux qui servent à protéger la nature non humaine : nous tentons de définir des normes sur la base de discussions et nous recourons au pouvoir de l’Etat pour réglementer les procédures selon lesquelles la technologie est développée et déployée par le secteur privé et par la communauté des chercheurs. Bien entendu, la biomédecine est aujourd’hui largement réglementée, mais les agences fédérales en charge de cette réglementation ont encore de graves lacunes dans leur dispositif. Ainsi, l’Administration de l’alimentation et des médicaments ne peut réglementer l’alimentation, les médicaments et les produits médicaux que sur la base de la sécurité et de l’efficacité. Elle est appelée à prendre des décisions sur des bases éthiques et n’a qu’un pouvoir juridique faible, voire inexistant, sur les procédés médicaux tels que le clonage, le diagnostic génétique préimplantatoire (qui consiste à tracer les caractères génétiques de l’embryon avant de l’implanter dans l’utérus) ou la modification des embryons (par manipulation de ses gènes, dans le but de lui faire transmettre ces nouveaux caractères à sa descendance). L’Institut national de la santé (National Institute of Health, NIH) édicte de nombreuses règles relatives à l’expérimentation humaine et à d’autres aspects de la recherche scientifique mais il n’a d’autorité que sur les recherches subventionnées au niveau fédéral et ne s’applique pas à l’industrie biotechnologique privée, laquelle échappe ainsi à toute réglementation. Or cette dernière, rien qu’aux Etats-Unis, dépense plus de 10 milliards de dollars par année pour ses recherches et emploie environ 150’000 personnes.
D’autres pays s’évertuent à introduire des législations qui réglementent la biotechnologie humaine. La législation anglaise, introduite il y a une dizaine d’années par l’Agence de fertilisation et d’embryologie humaine, est l’une des plus anciennes. A ce jour, vingt-quatre pays ont interdit le clonage reproductif, parmi lesquels l’Allemagne, la France, l’Inde, le Japon, l’Argentine, le Brésil, l’Afrique du Sud et le Royaume-Uni. En 1998, le Conseil de l’Europe a approuvé un protocole additionnel à sa Convention sur les droits de l’homme et la dignité en relation avec la biomédecine interdisant le clonage reproductif ; ce document a été ratifié par 24 des 43 membres du Conseil de l’Europe. L’Allemagne et la France ont proposé que les Nations Unies rédigent une convention globale sur l’interdiction du clonage reproductif.
L’un des premiers efforts destinés à contrôler la technologie génétique de recombinaison de l’ADN fut la Conférence d’Asilomar qui s’est tenue en 1975 en Californie et a abouti à la création, sous l’autorité du NIH, du Comité consultatif sur la recombinaison de l’ADN (Recombinant DNA Advisory Committee, RAC). Ce comité était censé superviser toutes les expériences où les gènes de différents individus et parfois de différentes espèces étaient synthétisés, initialement dans le domaine de la biotechnologie agricole, ensuite dans des domaines tels que la thérapie génétique. Lors d’une conférence qui s’est tenue en l’an 2000 à l’occasion du 25ème anniversaire de la conférence d’Asilomar, les parties s’accordèrent pour dire que, quelles qu’aient été les vertus du RAC une génération plus tôt, il avait fait son temps. En effet, le comité n’a pas de pouvoir exécutif, ne contrôle pas le secteur privé et ne dispose pas de la capacité institutionnelle de superviser dans les faits ce que développe l’industrie biotechnologique aux Etats-Unis, sans même parler du niveau mondial. Il apparaît donc clairement que de nouvelles institutions de réglementation sont nécessaires pour affronter la génération montante des biotechnologies.
Toute personne qui se sent la vocation de défendre la nature non humaine contre les manipulations technologiques devrait se sentir une vocation similaire en ce qui concerne la défense de la nature humaine. En Europe, les mouvements environnementalistes sont plus fermement opposés à la biotechnologie que leurs équivalents aux Etats-Unis et ont obtenu que soit mis un frein à la prolifération des aliments génétiquement modifiés. Mais les OGM ne sont que les prémices d’une révolution plus vaste et sont beaucoup moins dommageables que les biotechnologies qui pointent à l’horizon. Certains estiment qu’en raison des déprédations des humains sur la nature non humaine, ces dernières exigent une plus grande vigilance, mais en fin de compte, elles font partie du même tout. L’altération génétique des plants affecte exclusivement ce que nous cultivons et mangeons ; l’altération de nos propres gènes affecte notre identité. La nature, c’est-à-dire notre environnement et nous-mêmes, mérite une approche fondée sur le respect et la responsabilité, pas sur la domination et la toute-puissance.
Francis Fukuyama est professeur de politique économique internationale à l’école d’études internationales avancées de l’université John Hopkins. Il est l’auteur deThe End of History (Free Press, 1992) etOur Posthuman Future : Consequences of the Biotechnology Revolution (Farrar, Straus, and Giroux, 2002)