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Aujourd’hui, les tigres valent plus morts que vifs
Il est temps de choisir entre le souvenir des tigres sauvages et leur sauvegarde

par Elizabeth O’Neill
traduit de World Watch


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Aujourd’hui, les tigres valent plus morts que vifs / 3 Mo




(JPEG) Tony le Tigre vend des céréales

Comme la plupart des gens, je n’ai jamais vu un tigre dans la nature. Bien que je sois une biologiste engagée pour la conservation, les seuls tigres que je croise régulièrement sont des icônes de la culture populaire occidentale tels que Hobbes, Tigger, Sher Khan ou Tony, le joyeux tigre qui orne la boîte de mes céréales du petit déjeuner. J’ai admiré des tigres dans des zoos, ce qui me les rend plus concrets que des dinosaures, mais moins que les écureuils gris que je peux apercevoir de la fenêtre de mon bureau. Malgré cela, il est important pour moi comme pour beaucoup monde que des tigres sauvages vivent librement sur notre planète. Dans un sondage commandé par la chaîne câblée Animal Planet, plus de 20% des 50’000 téléspectateurs interrogés dans 73 pays ont élu le tigre « animal préféré au monde ».

(JPEG) Festival de la Journée du tigre à Vladivostok en Russie

© Phoenix fund

Paradoxalement, c’est peut-être justement pour cette raison que le monde compte moins de 4’000 tigres sauvages aujourd’hui. Pour la plupart d’entre nous, ils sont prospères - dans nos esprits et notre imagination, à la télévision et sur les pages de magazines comme celui-ci - ce qui permet de nier la réalité et de justifier l’inaction. Pourtant, la réalité du tigre est tout autre : les sous-populations qui se maintiennent - dont aucune ne dépasse les 250 individus - sont en déclin et n’occupent plus que sur 7% de leurs territoires originaux.

(JPEG) Des pilules à base d’os de tigre, en vente en Thaïlande

© Faith Doherty EIA

Sur les neuf sous-espèces de tigres identifiées, le braconnage, les conflits et la concurrence des populations humaines en ont conduit trois à l’extinction en 50 ans et trois autres à une quasi-extinction. Le tigre du sud de la Chine, persécuté avec constance après que sa tête eut été mise à prix par le Président Mao lui-même, est considéré comme disparu.

L’effondrement de « l’animal préféré au monde »

L’animal « préféré au monde » continue de valoir davantage mort que vivant. La demande se maintient pour sa peau, ses os, ses organes et sa viande et la concurrence avec les tigres pour le sol et les proies (comme pour les cervidés ou les cochons sauvages) s’intensifie à mesure que les populations humaines s’accroissent. Une étude publiée récemment estime que l’étendue du territoire des tigres a été réduite de plus de 40% depuis 1995, et une large proportion de ce qui reste est extrêmement fragmentée, avec des parcelles qui ne peuvent guère assurer la survie que de quelques adultes. La fragmentation croissante de l’habitat donne également un accès facilité aux hommes en concurrence avec les tigres pour l’accès aux proies. Bien qu’ils aient été en sécurité dans la Réserve Meru Betiri en Indonésie (voir carte), les derniers tigres de Java - qui avaient été menacés de disparaître en raison de la chasse et de la perte de leur habitat - ont fini par disparaître en raison de l’insuffisance des proies.

Cependant la principale menace susceptible de conduire rapidement les tigres à la disparition reste sans conteste leur braconnage pour la consommation et le commerce de produits dérivés. En 2004, l’Inde reçut un choc en découvrant que la population entière de la Sariska Tiger Reserve (plus de 20 individus) avait disparu. Entre 1999 et 2004, la Chine, à elle seule, a saisi 80 peaux de tigre et 31 squelettes et il est raisonnable de penser que cela ne représente qu’une fraction des animaux véritablement abattus durant cette période. Il existe une quantité incroyable de rumeurs concernant leurs propriétés, allant des effets anti-convulsions (les yeux de tigre) à l’amélioration des prouesses sexuelles (soupe au pénis de tigre). Les produits tirés du tigre les plus demandés aujourd’hui comprennent entre autres : les enduits (des cataplasmes contenant des os de tigre broyés et des herbes, auxquels on attribue la vertu de calmer de souffrances comme l’arthrite), le vin d’os de tigre (un produit issu de la mise en trempe de squelettes dans l’alcool durant longue une période, auquel on attribue la capacité de traiter certaines maladies et d’améliorer les capacités sexuelles) et les peaux utilisées comme décoration d’intérieur.

Avant que le commerce des produits tirés du tigre ne soit interdit en 1993, le marché de la médecine basée sur les os de tigre, à elle seule, avait augmenté au point d’atteindre la valeur d’une industrie de haute technologie estimée à 12.4 millions de dollars par année, alors que la consommation de tous les produits du tigre en Chine atteignait 8 à 10 millions d’unités par année. Suite à l’interdiction, un important marché noir de ces produits a vu le jour et n’a pas cessé de prospérer. Dans une étude récente menée auprès de 2’000 personnes dans sept villes chinoises, 96% des personnes interrogées ont estimé importante la protection des tigres - mais près de 40% d’entre elles avaient fait usage de produits tirés du tigre depuis leur interdiction, et plus de 70% confessaient une préférence pour les produits tirés de tigres sauvages plutôt de tigres en captivité.

Les consommateurs paient une prime pour obtenir ces produits issus du marché noir : une peau entière se négocie à 10’000 de dollars aujourd’hui, et les dents, les griffes, les moustaches et les os peuvent eux aussi atteindre de milliers de dollars - et les prix vont certainement augmenter à mesure que les tigres deviennent plus rares. Mais si ces résultats sont un tant soit peu représentatifs de l’opinion publique chinoise en général, avec une population qui atteint aujourd’hui les 1.3 milliard d’habitants, une classe moyenne dont la taille approche celle que l’on retrouve aux États-Unis (soit de 100 à 150 millions de personnes) et un taux de croissance avoisinant les 11%, cela signifie que les consommateurs potentiels sont nombreux, et que ceux qui désirent acheter des produits de ce type auront les ressources nécessaires pour le faire. Par ailleurs, il est inquiétant de constater que ces tendances existent également dans d’autres pays d’Asie, dont le Cambodge, la Thaïlande, le Népal, même si c’est à une autre échelle.

Repousser la disparition

La diminution constante des populations de tigres dans le monde n’est pas liée à une absence de mesures de conservation ou d’efforts financiers. Des dirigeants spirituels et culturels comme la défunte Indira Gandhi et le dalaï-lama, ou nombre de représentants gouvernementaux à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Asie, tout comme les organisations pour la protection de la nature, grandes ou petites, sont intervenues pour la protection du tigre. Entre 1998 et 2005, la communauté des organisations non gouvernementales a dépensé plus de 41 millions de dollars dans le monde. Ajoutez à cela l’argent dépensé par le gouvernement au nom de la conservation du tigre et ce chiffre peut être augmenté considérablement. Au début de cette année, l’Inde, un bastion pour le tigre, a renouvelé son engagement pour la protection de l’animal, s’engageant à dépenser 150 millions de dollars au cours des cinq prochaines années (comparé aux 40 millions prévus dans les budgets des cinq dernières années) et à créer huit nouvelles réserves pour sauver l’espèce.

Cartes : Wildlife Conservation Society

Ce qui est en question cependant, ce n’est pas l’importance des fonds engagés, mais de savoir si ces fonds disponibles ont en fin de compte un véritable impact positif sur le nombre de tigres. Cela reste à être prouvé. La corruption, les excès d’une bureaucratie inefficace ou simplement sa lenteur, qui affecte gravement le gouvernement indien, participent également largement à l’incapacité de l’Inde à protéger ses tigres. Une rumeur circule, par exemple, selon laquelle les budgets des parcs ont été en partie fixés en fonction de la population de tigres, produisant ainsi une motivation à gonfler les estimations du nombre de tigres lors des rapports périodiques, une distorsion aux effets pervers. A l’instar des fonds engagés pour la protection des tigres, les connaissances scientifiques nécessaires pour soutenir des actions de préservation, là où elles se font attendre, valent plus pour leur utilité que pour leur quantité : le tigre compte certainement parmi les animaux les plus étudiés au monde. En nous basant sur les informations disponibles, nous savons avec certitude que les populations de tigres, dans leur ensemble, connaissent un sérieux déclin, mais nous ignorons la nature et l’ampleur de ce déclin d’une année à l’autre. Vivant sur de vastes territoires et le plus so9uvent au cœur d’une végétation dense, les tigres sont difficiles à dénombrer, ce qui explique que les estimations annuelles du taux de mortalité se basent sur le nombre de carcasses et de membres confisquées aux trafiquants plutôt que sur le comptage réel des individus vivant dans la nature.

En 2002 encore, l’Inde estimait la population des tigres du Bengale à 3’500. Mais en 2004, après avoir découvert avec effarement que Sariska était devenue une « forêt vide », l’Institut pour la vie sauvage indien a procédé à un recensement rigoureux, qui a abouti en février dernier à un décompte de 1’411 individus, ce qui représente une baisse de plus de 65% par rapport aux estimations précédentes. Cette découverte est non seulement déprimante, parce qu’elle atteste que le monde possède beaucoup moins de tigres qu’on le pensait il y a une année, mais elle est aussi inquiétante, parce que la différence significative entre les estimations de 2002 et de 2008 pourraient être dues autant aux erreurs d’évaluation du passé qu’au déclin de la population aujourd’hui.

Les efforts de conservation sont rendus particulièrement difficiles à évaluer en raison du commerce persistant des produits à base de tigre. Les protecteurs du tigre ont même du mal à déterminer où concentrer leurs campagnes et leurs efforts pour faire respecter les règlementations et réduire ainsi la demande. La population existante et potentielle des consommateurs est aussi diverse que dispersée, et elle inclut tout un chacun, du jeune salarié urbain qui achète du vin à base d’os de tigre comme cadeau de Nouvel An afin d’impressionner ses parents (et en passant leurs voisins) qui vivent en milieu rural, aux membres âgés de communautés montagnardes excentrées, qui observent des pratiques de médecine traditionnelle vieilles de plusieurs siècles.

Même les bouddhistes des régions pan-tibétaines de la Chine et de l’Inde, profitant d’une nouvelle prospérité économique, ont fait évoluer une vieille tradition consistant à orner les robes traditionnelles avec des fragments de peaux de tigres et d’autres grands félins, pour utiliser aujourd’hui des peaux entières pour en faire des robes. Bien que cette tendance ait été largement réduite à la suite d’un appel du dalaï-lama en 2006 invitant à renoncer à la vente et à l’exploitation d’espèces menacées d’extinction, même les tigres ne peuvent échapper aux soubresauts de la politique au Tibet. Certains affirment que les autorités provinciales chinoises continuent à promouvoir l’usage de grandes peaux de félins dans le but de réduire l’influence persistante du dalaï-lama dans la région.

Un costume conçu à partir de la peau d’un tigre au Festival de Litang Horse en août 2005 au Sichuan en Chine.

© Belinda Wright WPS/EIA

Les efforts de conservation à ce jour ont par ailleurs posé peu de problèmes aux réseaux sophistiqués du crime organisé installé au milieu du trafic de tigres. Générant des sommes estimées à plus de 10 milliards de dollars par année - plus de la moitié provenant de sources asiatiques - les produits illégaux issus de la forêt et des marchés de produits sauvages vient tout juste derrière le commerce illégal des armes et de la drogue, et il n’est pas moins difficile à traquer. Certains experts du commerce des produits sauvages affirment pourtant que les protagonistes du trafic de tigres sont bien connus, de même que leurs moyens d’action et les lieux de leurs activités, et qu’il suffirait d’agir sur la base de ces informations. D’autres affirment en revanche que l’information fiable manque encore cruellement, ou que l’information disponible ne permet que des saisies aux frontières, ne favorise pas la prévention, et que si elle permet des parfois des arrestations, les poursuites, les amendes, et l’application de la loi d’une manière générale restent trop faibles pour décourager le braconnage et les trafiquants.

Malgré l’existence de lois comme l’interdiction de ce commerce en Chine et l’apparition du tigre dans la Convention internationale sur le commerce des espèces menacées (CITES), ou les efforts récents du Réseau pour l’aide aux espèce sauvages lancé par l’Association des nations du sud-est asiatique, un haut responsable de CITES engagé dans la lutte contre la contrebande se scandalisait récemment devant moi que les imitations de sacs à main et la copie illégale de DVD continuent à être davantage pourchassés à l’échelle internationale que le commerce d’espèces sauvages. Empêcher que les réseaux criminels organisés ne conduisent les tigres et de nombreuses autres espèces menacées à l’extinction nécessitera une application ciblée des lois, une application proactive et dirigée par un service de renseignement similaire à celui que l’on retrouve à l’œuvre dans le combat contre le commerce clandestin des armes ou des stupéfiants. Cela signifie un plus grand engagement d’institutions comme Interpol, Scotland Yard et des agents spéciaux du Service américain des espèces piscicoles et sauvages, tout comme l’engagement des groupes et des États consommateurs - en particulier la Chine et l’Inde.

Une cuve destinée à la production de vin à base d’ossements d’un tigre à Harbin en Chine.

© Save the Tiger Fund

La décision de la Chine de lever l’interdiction sur le commerce intérieur pour permettre le commerce de membres et de dérivés de tigres à partir de pièces conservées, et des quelque 5’000 tigres vivant aujourd’hui dans une poignée de fermes d’élevage éparpillées dans le pays, est considérée comme une mesure nuisible aux efforts de conservation. Le Chine appuie sa décision sur l’argument que la levée l’interdiction aura pour effet d’inonder le marché de produits légaux provenant de tigres élevés dans des élevages, ce qui aurait pour effet de faire chuter les prix et de rendre le braconnage et la vente de tigres sauvages inintéressants d’un point de vue économique. Mais derrière cette façade, la Chine semble plier aux pressions des éleveurs de tigres et des fonctionnaires provinciaux qui cherchent à profiter de millions potentiels issus de la vente non seulement de tigres issus d’élevages, mais également de « stocks » existants - des centaines de carcasses congelées détenues par les fermes.

Lever l’interdiction et légaliser les ventes pourrait également présenter une solution plus simple pour la Chine que l’alternative soutenue par la communauté internationale, à savoir fermer les fermes et détruire les stocks. Cette voie obligerait la Chine à faire quelque chose des 5’000 animaux vivants, dont seul un faible nombre représente une « valeur pour la conservation », du fait des mélanges génétiques entre sous-espèces et la reproduction entre individus tous issus de ces fermes. Fermer les fermes d’élevage de tigres supposerait aussi qu’on admette que ceux qui ont conçu la loi ont été au mieux mal orientés, au pire qu’ils se sont trompés. Et de telles critiques ouvertes, particulièrement celles visant les fonctionnaires gouvernementaux, n’ont tout simplement pas droit de cité en Chine.

Les protecteurs du tigre ont lutté avec vigueur pour s’assurer que la Chine maintienne son interdiction ; ils ont défendu l’idée que celle-ci a pour effet de supprimer la consommation et qu’elle permet de garder sous surveillance le marché dormant. Selon eux la levée de l’interdiction raviverait le marché et augmenterait le braconnage. Au vu de l’enquête qui démontrait une nette préférence de la population pour les produits provenant de tigres sauvages (voir ci-dessus), et sachant que les produits issus des fermes d’élevage sont impossibles à distinguer des animaux chassés dans la nature, et qu’il faut plusieurs milliers de dollars pour élever un tigre en captivité alors qu’un tigre braconné ne coûte guère que le prix de la munition nécessaire pour l’abattre, on peut conclure que la re-légalisation des produits tirés du tigre en Chine sonnerait le glas des quelques milliers de tigres survivant à l’état sauvage.

Du nécessaire au suffisant

Bien qu’indéniablement sombre et sans solution simple, l’avenir des tigres dans le monde reste incertain. On peut au moins se réjouir que l’inquiétante situation du tigre ait provoqué une alarme planétaire qui a montré clairement aux gouvernements, au public en général mais aussi à la communauté engagée pour la préservation de l’environnement que prévenir la disparition des tigres - ou de toute espèce menacée en général - exige un surcroît d’efforts qui sont encore loin d’être déployés. Heureusement, certains éléments donnent à penser que cette évolution se produit aujourd’hui.

Un tigre d’élevage coupé en deux par des contrebandiers. Ces derniers ont été interpellés par la police de la route thaïlandaise en mai 2004.

© Wild Aid Thailand

Dépassant leurs missions propres et leurs différentes approches, leur compétition pour les fonds et même des égos parfois importants (dont la rumeur court et nuit à la protection des grands fauves), plus de 40 organisations se sont rassemblées pour former la Coalition internationale pour les grands tigres. Celle-ci représente 10 pays, des millions de membres et ses missions vont de la protection du tigre au bien-être des animaux et à la protection de la biodiversité. Son travail est remarquable et la Coalition a déjà connu un grand nombre de succès importants.

Visant l’interdiction du commerce et de l’élevage de tigres en Chine comme première cible, la Coalition a conduit une grande campagne de conscientisation pour mettre en lumière la situation des tigres à la dernière Conférence des États membres de la CITES en juin 2007. La coalition a mis en œuvre une série de stratégies, parmi lesquelles l’élaboration d’une mosaïque géante représentant une tête de tigre constituée à partir de petites photos de défenseurs des tigres du monde entier et utilisant la mascotte du tigre joyeux (jolly tiger) avec laquelle de nombreux délégués se sont fait prendre en photo.

Les membres de la Coalition internationale pour les grands tigres ont également intensifié leurs activités de lobbying auprès des députés des États où vivent les tigres, dans le but de les amener à confronter leur puissant voisin chinois au problème. Leurs efforts ont finalement payé, à travers une décision très explicite des délégués de la CITES, dont l’échos fut considérable : un appel à l’élimination des entreprises engagées dans la reproduction de tigres. Aujourd’hui, la Coalition profite de cet élan et elle maintient ses pressions sur la Chine pour qu’elle maintienne l’interdiction du commerce du tigre et qu’elle évalue les moyens de s’attaquer plus efficacement au crime organisé, pour qu’elle sensibilise l’opinion publique et le monde politique à la protection du tigre et réunisse des fonds importants dans ce but.

Les actions et les décisions prises par des chefs de file de la médecine traditionnelle chinoise (TCM) sont également encourageantes puisqu’elles visent à éliminer l’utilisation de produits dérivés des tigres et d’autres espèces menacées. Ces actions et ces décisions s’appuient sur la certitude que les actions qui mènent les espèces à l’extinction entrent en conflit avec les objectifs de la médecine chinoise traditionnelle, puisque celle-ci vise à éliminer la disharmonie pour permettre l’équilibre du corps et l’équilibre avec la nature. Les produits dérivés du tigre ont été retirés de la pharmacopée officielle chinoise et remplacés par des substituts efficaces. La poursuite de leur utilisation au nom de la TCM est décrite par Lixin Huang, le président des Collèges américains de médecine traditionnelle chinoise, comme « frauduleuse et illégale ». Huang est un membre actif de la Coalition internationale pour la protection des tigres et est même intervenu lors des auditions du Congrès américain pour encourager les États-Unis à maintenir leur soutien à l’interdiction du commerce des produits tirés du tigre.

Des tigres dans des cages utilisées pour la reproduction d’ours et de tigres de Xiongsen à Guilin en Chine.

© Belinda Wright Wildlife Protection Society of India

Ceux qui cherchent d’autres signes d’espoir peuvent regarder vers l’extrême orient russe, l’unique bastion restant du tigre Amur (plus connu du grand public sous le nom de « tigre de Sibérie », ce qui, d’un point de vue géographique, n’est pas exact). Ne comptant plus que 40 individus en 1940, la population du tigre Amur s’est rétablie à 400 individus au début des années 1990. Puis l’Union soviétique s’est effondrée et l’ouverture de ses frontières avec la Chine a eu pour effet une résurgence du braconnage. Pour contrer cette résurgence, le gouvernement et diverses ONG ont lancé un programme appelé Inspection Tiger qui consiste à former diverses brigades dont le rôle est de lutter contre le braconnage. L’efficacité de cet effort, combiné à l’absence d’une pression venant de populations humaines d’importance dans l’extrême orient russe, a permis aux populations de ce tigre d’atteindre aujourd’hui 500 individus. Malgré ce succès, l’administration Poutine a depuis supprimé le programme Inspection Tiger et les moyens consacrés à son application pour décentraliser la préservation des forêts et des espèces sauvages vers les administrations provinciales, ce qui a réduit le respect de la loi dans la région. Mais il reste l’espoir que le nouveau président russe fasse machine arrière.

Des récentes actions de la Banque mondiale sont également prometteuses. En juin dernier, la banque a lancé une initiative importante visant à inscrire la question du tigre dans l’ordre du jour international et à renforcer les efforts de protection. La banque souhaite investir dans des actions de conservation hautement prioritaires, et s’assurera, affirme-t-elle, que ses propres investissements dans des infrastructures ne porteront pas atteinte aux populations de tigres. Elle apportera également son soutien aux enquêtes et aux analyses économiques de questions clés telles que le braconnage et la protection des habitats. D’un point de vue politique, la banque possède également un grand pouvoir de rassemblement sur les États hôtes de l’aire de vie des tigres, particulièrement la Chine et l’Inde, et elle tentera d’influencer et de promouvoir la coopération et les engagements nationaux et internationaux. Que la Banque mondiale prenne une initiative d’une telle importance, et à ce point orientée vers une seule espèce - on croit savoir qu’il s’agit d’une première dans son histoire - est une confirmation du sérieux de la menace qui pèse sur le tigre.

© Mike Powles/Peter Arnold Inc.

Bien qu’il s’agisse là de pas prometteurs, l’avenir du tigre sauvage ne peut dépendre uniquement de ces actions. Lorsqu’on leur demande ce qui est nécessaire en fin de compte pour assurer la survie du tigre dans le monde, la majorité des experts donnent la même réponse : une volonté politique adéquate de la part de gouvernements clés tels que la Chine et l’Inde. Au bout du compte, l’avenir du tigre dépend de chacun d’entre nous et nous devons nous positionner : pouvons-nous accepter l’idée que les tigres n’existent plus que dans notre imaginaire ? Ou, quelque part dans notre cœur et dans notre esprit, avons-nous besoin de savoir qu’ils vont et viennent librement sur notre planète, vivants, féroces, revêtus de leur fourrure de fauve ? Si c’est cette deuxième option que nous souhaitons, nous devons trouver le moyen de la favoriser, d’affirmer nos priorités et nos valeurs d’une manière qui permette que les tendances s’inversent et que le tigre soit considéré comme ayant plus de prix vif que mort.

Etablie à Boulder (Colorado), Elizabeth O’Neill est spécialisée dans l’aménagement de la protection de la biodiversité. Elle est également écrivain et éditeur ; elle a récemment mené une évaluation sur l’impact de la Campagne contre le trafic du tigre.

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