par
Ed Ayres
traduit de World Watch
Traduction d’Alexandre Friederich
Bien que la précision des cartes soit fort variable, en règle générale celles-ci ne sont pas plus "objectives" que les films, les romans, les discours ou les tableaux. Même lorsqu’elles sont minutieusement exécutées, elles trahissent les intérêts de leurs commanditaires, qu’ils soient politiques, commerciaux ou scientifiques. Dans la deuxième moitié du vingtième siècle, les cartes du monde reflétaient les inquiétudes suscitées par la guerre froide et donnaient donc la priorité au tracé des frontières internationales. Les mappemondes de nos salles de classe montraient une planète divisée en nations. Jusqu’à récemment, peu de cartes mettaient en évidence ce qui aux yeux de certains d’entre nous constitue les enjeux fondamentaux de la vie dans le futur : les frontières des régions naturelles, les nappes phréatiques, les forêts, les calottes glaciaires et les hauts lieux de la biodiversité, sans oublier les principaux courants maritimes, les vents dominants, les bancs de poissons océaniques et les couloirs migratoires. On trouve ainsi au mur de l’un des bureaux de Worldwatch une carte de l’Amérique du Nord qui représente exclusivement la répartition souterraine des eaux. Au fil des ans, Worldwatch a publié des cartes de la répartition sur le globe des maladies contagieuses, de la guerre, de l’esclavage, des flux migratoires et de la lumière électrique vue de l’espace. Les technologies de pointe du Système d’information géographique (SIG) combinées à l’imagerie satellite et à la digitalisation des données ont rendu ces tâches plus aisées en remplaçant le travail cartographique manuel par un procédé de superposition des cartes qui permet de mettre en relation différents éléments.

| La vie sur la côte (détail centre-droite de la carte) : lorsqu’une carte des territoires indigènes (parties soulignées) est superposée à une carte de la couverture forestière (parties sombres), la correspondance est significative, comme l’illustre cette portion de la côte caribéenne du Nicaragua. L’une des raisons de cette correspondance est historique ; il y a des siècles, les populations natives refluèrent vers les régions fortement boisées pour éviter d’être exterminées par les conquistadors. Une autre raison pourrait être d’ordre écologique ; l’économie de subsistance des Indiens est beaucoup moins dommageable pour les ressources naturelles que l’économie " développée ". L’interdépendance écologique des forêts et des eaux (estuaires apportant des substances nutritives à l’eau, terres côtières servant de lieux de reproduction pour les tortues marines, etc.) apparaît dans la cartographie des territoires indigènes aussi bien marins que terrestres. |
La carte présentée ici est le produit de l’un des efforts les plus remarquables de ces dernières années en matière de conception de cartes. Il s’agit d’une version simplifiée d’une carte monumentale réalisée sous la conduite d’une organisation à but non lucratif nommée Center for the Support of Natives Lands (Centre de défense des Terres Indigènes), avec la collaboration finale de la National Geographic Society. Elle a été conçue pour transmettre principalement deux types d’information : la répartition de la diversité culturelle en Amérique centrale et dans le sud du Mexique et la répartition des forêts et ressources marines dans ces deux régions. En superposant dans le détail ces deux types d’information, la carte confirme une hypothèse qui est familière de longue date aux environnementalistes et aux anthropologues, à savoir qu’il existe une corrélation entre la diversité culturelle et la diversité biologique. Cela peut sembler évident dans la mesure où les impacts uniformisants de la globalisation sont alimentés et exacerbés par la déforestation qui précède l’élevage, la plantation et la construction de zones urbaines, mais par le passé les données permettant de démontrer cette corrélation à l’échelle locale ou globale demeuraient relativement grossières. A titre d’exemple, Worldwatch a publié en 1992 un article d’Alan Durning intitulé Les gardiens de la terre : peuples indigènes et santé de la planète, qui comprenait un tableau des nations possédant la plus grande diversité culturelle (définies comme celles où sont parlées plus de 200 langues) et la plus grande diversité biologique (définies comme celles qui possèdent le plus grand nombre d’espèces uniques). Six des neuf pays possédant la plus grande diversité culturelle possédaient également le plus grand nombre d’espèces endémiques.
L’histoire de la Carte des Terres Indigènes d’Amérique centrale et du sud du Mexique remonte plus loin encore, concrètement à la publication en 1967, par l’anthropologue mexicain Gonzalo Aguirre Beltrán, du livre Regions of Refuge. Aguirre Beltrán remarquait qu’au seizième siècle déjà, à l’époque de la conquête espagnole de la Mésoamérique, les populations indigènes, décimées par la guerre et par les maladies contre lesquelles elles n’étaient pas immunisées, cherchaient refuge dans des "paysages particulièrement hostiles ou dans des régions d’accès difficile." C’est dans ces régions reculées, souvent montagneuses ou couvertes de jungle, que les réfugiés pouvaient reconstruire leurs sociétés et préserver leur culture - et c’est dans ces régions qu’ils survivent aujourd’hui encore.
Les politiques nationales de même que les pratiques culturelles ont une grande influence sur la protection des moyens naturels. Sur cette image, la frontière entre le Mexique et le Guatemala marque la différence entre les terres que le Mexique a déboisées afin de les attribuer à l’élevage ou à l’exploitation et les zones forestières intactes situées au sud et à l’est de la frontière.
En 1991, l’anthropologue Mac Chapin qui travaillait pour Central America Program of Cultural Survival (Programme de Survie culturelle en Amérique centrale), se surprit à étudier avec la plus grande attention une carte intitulée "Indiens d’Amérique centrale dans les années 1980" réalisée deux ans plus tôt par le Département de géographie et d’anthropologie de l’université de l’état de Louisiane. Il remarqua que les populations indigènes étaient principalement regroupées sur les hauts plateaux du Guatemala et le long de la côte caribéenne où elles formaient une sorte de chapelet. "Tandis que je méditais sur ce fait, se souvient Chapin, je jetai de brefs coups d’oeil à la carte de l’Amérique centrale de la National Geographic Society qui me faisait face." L’image principale était celle d’une carte "politique", mais dans le coin, une carte de taille réduite indiquait la végétation de la région. D’après cette carte, la majeure partie de la forêt naturelle d’Amérique centrale était regroupée sur la façade caribéenne de l’isthme, là précisément où vivaient les populations indigènes des plaines.
Chapin réfléchit alors à la possibilité de concevoir une carte qui établirait la correspondance entre les peuplements indigènes et la couverture forestière ; peu de temps après, Anthony de Souza,
éditeur du journal Research & Exploration de la National Geographic Society, l’invitait à concevoir une telle carte. Cette carte - une première mouture de celle qu’on peut voir ici - fut publiée dans ce journal en 1992. Si sa diffusion fut réduite, son impact fut important. Des copies de cette carte se retrouvèrent sur les murs de la Banque interaméricaine de développement, de la Banque Mondiale, de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture ou encore de la résidence privée du président du Guatemala. Mais c’est sur les populations indigènes de la région que son impact fut le plus fort. "Cette carte contribua à la mise sur pied de ce qui devint bientôt une campagne générale de protection et de légalisation de leurs territoires", relève Chapin.
Cette campagne fut l’occasion d’une nouvelle action pour Native Lands. Elle aida les populations indigènes à étudier et documenter leurs propres pratiques sur terre comme sur mer afin de repousser les incursions émanant des promoteurs, squatters, bûcherons ou autres personnes intéressées.
Traditionnellement, la plupart des communautés indigènes considéraient leurs territoires comme un bien commun, ne voyant donc pas l’utilité d’établir des actes de propriété ; mais l’absence de telles "preuves" avait une conséquence évidente : la difficulté de défendre leurs territoires contre leur occupation ou leur exploitation par les étrangers. Chapin et ses collègues -qui avaient quitté en 1994 Cultural Survival pour rejoindre le programme Native Lands- se lancèrent dans une série de projets de "cartographie participative", invitant les groupes indigènes à réaliser manuellement des cartes de leurs terres ancestrales, avant de les combiner avec des données aériennes dans le but d’obtenir des cartes à petite échelle et riches en détails des territoires tribaux. (L’une des ces cartes manuelles fut publiée en quatrième de couverture du numéro de Worldwatch de janvier/février 1994.) Le développement de ce travail de cartographie participative est rapporté dans un livre édité en 2001 et cosigné par Marc Chapin et son collègue Bill Threlkeld, intitulé Paysages indigènes : une étude d’ethnocartographie.



| En 1900, l’Amérique centrale et le sud du Mexique étaient densément boisés. Du milieu à la fin des années quarante cependant, la population de la région a commencé à augmenter rapidement. L’arrivée de nouvelles technologies a rendu possible la construction d’un réseau de routes dans des régions éloignées, ce qui eu pour résultat l’extraction massive de bois et le saccage de la terre. Simultanément, les avancées de la santé publique rendirent non seulement possibles mais attractives les implantations dans des zones de basse altitude. Les décennies suivantes virent des changements sans précédents. La population de la région atteignit 40 millions d’individus en 1990, et les paysans à la recherche de terres commencèrent à s’installer dans des régions supposées " inhabitées " - des régions en réalité habitées par des peuples indigènes. Les bûcherons et les éleveurs de bétail suivirent, et entre 1945 et 1990, jusqu’au deux tiers de la végétation naturelle fut détruite. Aujourd’hui la déforestation se poursuit et la santé écologique de la région est menacée comme jamais auparavant : les climats se montrent plus irréguliers, les désastres naturels sont plus fréquents et sévères, les rejets chimiques et l’envasement des rivières provoquent l’asphyxie des écosystèmes marins sur les côtes. Les forêts sont de plus en plus fragmentées et les habitats des animaux disparaissent. Les origines de ces dévastations sont persistantes et nombreuses. Elles incluent la justice sociale, la pauvreté d’une très grande partie de la population, des économies inefficaces et la surpopulation. Tant que ces problèmes ne seront pas reconnus et traités, la pression s’accentuera sur les forêts qui subsistent encore. |
En 2000, Native Lands décida de mettre à jour la première version de la carte de l’Amérique centrale. "Nous savions que la déforestation progressait, que les problèmes liés à l’environnement côtier caribéen - la décoloration des coraux et le déclin des réserves poissonnières - augmentaient." Divers projets de conservation largement subventionnés échouèrent dans leur tentative d’arrêter la destruction. (Le programme de la Banque mondiale pour sauver le corridor biologique méso-américain avait investi près de 100 millions de dollars US en 1990 pour n’obtenir, selon différents témoignages, que des résultats décevants.)
Il devenait également possible en 2000 d’établir une carte beaucoup plus précise et informative qu’à l’origine. La technologie par satellite avait connu de sérieuses avancées et le succès de la première version avait permis de réunir de nouvelles ressources financières et professionnelles. La version originale de la carte n’incluait pas les écosystèmes marins, elle ne répertoriait que les territoires indigènes sur terre. La nouvelle version comprendrait les régions marines, lesquelles jouent pour les populations indigènes qui vivent le long de la côte caribéenne un rôle fondamental. La nouvelle carte comprendrait également la région maya du sud du Mexique, omise par la carte originale. Le projet intégrerait de plus les travaux de différents représentants indigènes, d’anthropologues, d’écologistes et de cartographes de chaque pays de Mexico à Panama.
La collecte des données prit 15 mois. La carte fut ensuite dessinée par la division cartographique des cartes géographiques nationales de la National Geographic Society et imprimée en grand format (110 x 67 cm). Le coût total, y compris la collecte des données, le dessin et la production, s’éleva à environ 400’000 dollars. La carte fut imprimée avec du texte en espagnol et en anglais et encartée dans le numéro de février 2003 de l’édition latino-américaine du magazine, National Geographic en Español, dont approximativement 130’000 exemplaires furent distribués en Amérique centrale et au Mexique.
Ed Ayres
Les premières empreintes humaines apparurent le long de l’isthme qui constitue aujourd’hui l’Amérique centrale et le sud du Mexique il y a 18’000 ans. Elles étaient le fait de petits groupes de chasseurs et cueilleurs qui se déplaçaient vers le sud à travers des paysages intacts et riches en flore comme en faune. Les nouveaux venus prospérèrent. Ils s’enracinèrent et se répandirent, s’adaptant aux écosystèmes diversifiés de la région. Lorsque les Européens débarquèrent à la fin du 15ème siècle, les populations natives étaient estimées à 7’680’000 individus, elles parlaient au moins 62 langues et étaient organisées sous des formes variées, de la petite tribu habituée à fourrager à la civilisation complexe des Mayas.
Le contact fut désastreux pour les populations indigènes. 90% des individus moururent au cours des 100 premières années, principalement des suites de maladies contre lesquelles ils n’étaient pas immunisés. La majeure partie de ceux qui survécurent se retira dans les terres intérieures afin d’échapper à la contagion, s’établissant dans des régions de collines au nord et dans les forêts humides de la bande côtière caribéenne. Aujourd’hui encore, les populations indigènes sont très présentes dans ces régions. Leur importance démographique a régulièrement augmenté et dépasse désormais les niveaux de l’époque préhispanique avec quelque 11 millions d’individus répartis en 60 groupes ethnolinguistiques. Ces populations mettent actuellement sur pied des campagnes visant à protéger leurs terres ancestrales, leurs ressources naturelles et leurs cultures originelles. |
