Note : Le numéro 25 de L’état de la planète consacré au Pic de pétrole (janvier/février 2006) a généré la plus forte réaction des lecteurs depuis « Un défi aux protecteurs de la nature » publié à la fin 2004. Lorsqu’il s’agit du pic de pétrole, les passions sont à leur comble comme le démontre l’échantillon de lettres que nous traduisons ici. Dès lors que de nombreuses correspondances s’opposent fortement aux positions de Vaclav Smil, nous les avons regroupées à la fin et inclut sa réponse.
Cessons de nous inquiéter, pensons rentabilité
Worldwatch a rendu un service important avec son « Forum sur le pic de pétrole », comme avec sa publication remarquable Renewable 2005 : Global Status Report ( http://www.worldwatch.org/press/news/2005/11/06). Et pourtant, de très importantes observations-clés sur le pic de pétrole font défaut.
La première, c’est que personne ne peut savoir qui a raison. Les données concernant les réserves pétrolières sont confuses, de nombreuses données sont fantaisistes ou secrètes et 94 pour cent des réserves appartiennent aux gouvernements, qui ne manquent pas de raisons de mentir sur ce qu’ils possèdent vraiment.
Deuxièmement, peu importe qui a raison : de toutes les façons, nous devrions entreprendre les mêmes actions simplement dans le but d’économiser de l’argent, que le pétrole soit rare ou abondant. Par exemple, le site Winning the Oil Endgame (gratuit à www.oilendgame.com) fournit une feuille de route indépendante, vérifiée par des spécialistes, détaillée, transparente et incontestée, qui explique comment les Etats-Unis peuvent se passer de pétrole d’ici 2040. Il s’agit d’une initiative menée par des entreprises à but lucratif. Cofinancée par le Pentagone, cette étude montre que la moitié du pétrole consommé aux Etats-Unis peut être économisée par un usage plus efficace tandis que le reste pourrait être remplacé par du gaz naturel et des biocarburants modernes à des coûts respectifs de 12 $/baril et 18 $/baril (dollars de l’année 2000). Ainsi, réduire l’utilisation de pétrole à zéro coûtera (en 2025, à mi-chemin de la transition) $ 70 milliards par année, moins que le coût d’acheter du pétrole au prix anticipé de 26 $/baril et cela même si ses coûts externes étaient nuls. Les premiers pas dans l’application de ce projet révèlent qu’il est très prometteur pour l’avenir.
Malgré mon respect pour les experts des deux côtés du débat sur le pic de pétrole, les deux éléments que je viens de mentionner suggèrent que ce n’est pas une question qui mérite autant d’attention. Concentrons-nous plutôt sur les solutions pratiques empreintes de bon sens et qui, de toute manière, sont profitables. Si nous abandonnons le pétrole avant que cela ne soit nécessaire, le pire qui peut nous arriver sera d’engranger de l’argent plus tôt.
Amory B Lovins
Rocky Mountain Institute
Snowmass, Colorado, USA
Etat de l’action
Félicitations pour vos cinq articles consacrés au pic de pétrole ! Je me suis même tartiné la propagande de Red Cavaney. Les arguments de son Institut américain pour le pétrole peuvent être ignorés, mais malheureusement son argent a contribué à faire barrage à des soutiens importants du gouvernement fédéral aux énergies renouvelables, même si les Etats aujourd’hui tentent de combler le vide créé par l’Etat fédéral.
Les habitants de Floride et ses dirigeants ont, pendant des décennies, ignoré les évidences scientifiques du réchauffement de l’atmosphère et des perturbations climatique qui l’accompagnent. Et pourtant, nous avons 2200 kilomètres de côtes vulnérables et 8000 kilomètres de littoral exposé aux marées. Ces kilomètres de canaux, d’estuaires et de lagunes sont des aimants pour les développements d’habitation à basse altitude. Les canaux creusés depuis 1949 ont étendu les zones à risque. Vous pouvez visualiser ce qui pourrait arriver à ces structures vulnérables lorsque des tempêtes plus importantes s’ajouteront à des niveaux de la mer de 60 à 100 centimètre plus élevés qu’aujourd’hui. Et que penser si une tempête arrive à marée haute ; les derniers ouragans nous ont donné un aperçu.
Certains d’entre nous s’efforcent d’amener le « Sunshine State » dans le 21e siècle en ce qui concerne l’énergie. Une loi visant à subventionner l’énergie solaire, en particulier l’énergie photovoltaïque, sera très certainement introduite lors de la session législative de Floride qui commence le 7 mars. Ce n’est qu’un premier pas, mais cette loi apparaît comme prometteuse. Souhaitez-nous bonne chance !
Lee Bidgood, Jr.
Southeast Volusia Audubon Society, Inc.
New Smyrna Beach, Florida, USA
Qu’en est-il des livres ?
Après le pic de la production mondiale de pétrole, aucun substitut n’existera pour compenser le manque d’énergie. Puisqu’il n’y a aucune source alternative d’énergie, la priorité devrait aller à préserver le savoir.
Nous risquons fort de perdre beaucoup des livres imprimés sur du papier acidifié entre 1850 et le vingtième siècle d’ici quelques décennies. Pour les vingt dernières années, nombre de livres et de journaux ont été imprimés sur du papier sans acide et copiés sur des microfiches. Les deux peuvent durer des siècles s’ils sont gardés à une température et à un niveau d’humidité idéaux. Mais ce ne sont pas des solutions suffisamment durables. Certaines bibliothèques abandonnent la conservation de nombreuses revues et n’offrent qu’un accès à la version numérisée.
Mais les ordinateurs sont la carte la plus élevée du château de cartes complexe de la civilisation que nous avons construite en nous appuyant sur le charbon et le pétrole. Or les ordinateurs seront les premiers à disparaître lorsque les chaînes d’approvisionnement cesseront et que le commerce mondial commencera à diminuer.
Lorsque la production mondiale de pétrole déclinera, tous les pays seront affectés. Les conséquences seront une dépression économique mondiale et des désordres sociaux à mesure que se poursuivra le déclin, la faim apparaîtra puisque l’agriculture sera touchée et nous subirons une troisième guerre mondiale pour les ressources restantes. S’il est possible de graver des substances métallique, ou extrêmement durables, nous devons le faire, non seulement pour la période sombre à venir mais pour permettre la survie à travers les changements climatiques à venir. Après tout, nous avons déjà placé un disque sur une sonde spatiale afin d’expliquer l’humanité à des extraterrestres. Pourquoi ne le ferions-nous pas pour nos descendants ?
Un projet visant à préserver le savoir pourrait ne pas survivre dans une société instable frappée par des pannes de courant, la faim et le crime. Une fois que la rationalisation et les coupures auront commencé, l’agriculture et d’autres services essentiels recevront la majeure partie de l’énergie restante. Les scientifiques seront au chômage. Il est fort probable qu’une guerre pour les ressources va éclater sur la planète entière, ce qui aura pour conséquence que ce seront les militaires qui s’accapareront l’essentiel d’une énergie en raréfaction.
Nous devrions laisser à nos descendants de l’information qu’ils puissent utiliser et pour laquelle ils pourraient s’émerveiller. Nous leur devons cela. C’est la moindre des choses que nous puissions faire, considérant que nous aurons mené un nombre si important d’espèces à l’extinction et laissé derrière nous des terres toxiques et désertiques. La préservation du savoir doit commencer immédiatement alors que les nations sont encore stables et fortunées. C’est maintenant le moment de considérer comment préserver le savoir avec un matériau qui ne va pas dépérir, rouiller, fondre, ou se réduire en poussière facilement. Nous devons laisser à nos descendants un savoir qui leur sera utile (...), une information qui fournira le carburant de la prochaine Renaissance.
Alice Friedemann
Oakland, California, USA
Cessons de diluer le problème
L’état de la planète ne nous a pas rendu service avec son numéro sur le futur pic de pétrole. Tout d’abord vous ne mentionnez pas que, dans le monde, la production a connu son sommet en 1979. Nous avons vécu depuis avec les risques d’un déclin de l’approvisionnement. La question de la date du pic absolu est de relativement peu d’importance, puisqu’elle ne sera fixée que des années après qu’il se soit produit. En décrivant une crise en marche dans les termes d’un événement qui va se produire dans un avenir indéterminé, vous encouragez les environnementalistes de divan à rêver debout, sans qu’ils ne ressentent le moindre sentiment d’une obligation personnelle, ou d’une urgence à agir.
Nous ne devons nous attendre à aucun changement de notre comportement actuel du fait d’une catastrophe majeure, et voici comment nous agissons aujourd’hui :
Exclus de l’économie de marché, un milliard de personnes n’ont pas accès à l’énergie qui leur permettrait de boire de l’eau potable.
Le gouvernement américain est obligé de faire des guerres pour le pétrole dans des pays comme l’Irak puisque notre comportement, comme consommateurs, n’offre aucune alternative.
Les Etats-Unis et la Chine sont entrés dans une compétition frénétique pour assurer de futurs approvisionnements en pétrole à pratiquement n’importe quel coût environnemental ou humain, comme cela a été mis en évidence par l’arrangement entre la Chine et le Soudan : ce dernier vend du pétrole à la Chine en échange du blocage de l’action des Nations Unies relative au génocide au Darfour. Autre exemple : l’implication militaire croissante des Etats-Unis dans pratiquement tous les pays producteurs de pétrole.
Ces deux grandes puissances se préparent ouvertement à un affrontement entre elles.
De nouveaux appels d’offres ont été lancés pour l’extraction du pétrole de schistes bitumineux au Colorado, un processus hautement inefficace, destructeur de l’environnement et dont la production va difficilement faire la moindre différence sur nos besoins énergétiques.
Bien que le charbon contribue bien davantage à la pollution et aux réchauffements climatiques que le pétrole et le gaz naturel dont les prix sont en hausse, les propriétaires se tournent vers lui comme solution pour se chauffer.
Nous avons choisi, et allons continuer à choisir, des sources d’énergie qui causent des pertes de vie et des dommages à l’environnement, au lieu de nous tourner vers des énergies dont l’exploitation est soutenable. Nous prenons des décisions uniquement sur la base des coûts à court terme et nous ignorons complètement les souffrances des autres. Tous les joyeux plans visant à localiser des champs pétroliers non découverts ou des sources d’énergie chimiques alternatives échouent à inclure les coûts environnementaux et humains qui vont jusqu’à dépasser les dommages d’aujourd’hui. Ne s’agit-il pas d’une crise du présent ?
Deuxièmement, vous savez bien que les efforts en faveur des économies sont, selon toutes les estimations environnementales, bien plus utiles que les nouvelles sources de production d’énergie, qu’elles sont relativement peu coûteuses et qu’elles produisent des résultats immédiats. Mais vous avez choisi d’excuser les citoyens concernés qui ne prennent pas leurs responsabilités et ne font pas les efforts nécessaires. Dans le même numéro, Eban Goodstein nous informe (« Changements climatiques : le monde a maintenant besoin de... Politique »), avec une bigoterie dévolue à son propre service, que nous sommes politiquement contrés par des Chrétiens et des Républicains fondamentalistes, qui - il en a décidé ainsi - ne valorisent pas l’environnement. Ce sont eux qui sont à blâmer pour ne pas avoir engagés d’action fortes. Qu’en est-il de ce fait historique avéré, à savoir que quelle que soit la couleur politique du gouvernement au pouvoir, notre gouvernement, depuis plus de 50 ans, suit la même politique meurtrière sur les questions de sécurité énergétique ?
D’une manière absurde, Goodstein défend plus loin l’idée que les institutions gouvernementales doivent changer avant que notre culture ne puisse changer. C’est pourtant une évidence : la démocratie fonctionne à l’inverse. Il fantasme sur l’idée que les lois sur les droits civiques émergent par la « simple force de l’argument », alors que dans la réalité, cette évolution fut rendue possible par la prise de risques personnels énormes et le sacrifice de personnes qui ont littéralement « marqué le chemin » qu’il fallait parcourir. Goodstein conclut enfin qu’il nous faut simplement construire un mouvement politique pour régler, par la législation, les destructions environnementales mondiales, et qu’il ne ressent pas d’obligation personnelle de réduire ses propres destructions environnementales avec qu’une législation ne soit adoptée. Difficile de trouver un exemple de faillite morale plus spectaculaire ou un plan qui soit davantage voué à l’échec.
La raison pour laquelle les magistrats démocratiquement élus ne prendront pas de mesures significatives pour faire cesser les changements climatiques et la disparition d’espèces, pour laquelle ils ne cherchent pas de sources énergétiques durables, est qu’ils n’ont pas d’évidences concrètes qui leurs feraient penser que les électeurs ne soient pas d’accord d’en accepter les conséquences. Ce qui rend les crises environnementales si effrayantes est que les gens doivent véritablement se sacrifier pour les surpasser. Seul un mouvement composé d’individus tentant aujourd’hui de vivre avec moins de dix pour cent de ce que consomme un Américain moyen, aurait l’autorité morale et politique pour demander au gouvernement de les aider à atteindre leurs buts et leur permettre d’exiger une assistance financière aux familles à bas revenus pour les appuyer dans la recherche d’efficacité énergétique, une labellisation du coût énergétique des appareils, la modification de l’infrastructure des transports du pays, un investissement dans les sources énergétiques renouvelables. Seul un gouvernement dont les citoyens sont personnellement engagés à vivre de façon durable aura l’autorité morale pour demander ce comportement au reste du monde. Cela ne va pas commencer par de grands projets sur 20 ans, comme le suggère Kjell Aleklett, mais avec des actions radicales immédiates.
Il y a une dizaine d’années, ma famille et moi avons visité l’Amazonie en Equateur, où nous avons pu constater les dommages faits à la forêt dense tropicale et aux habitants pour assurer aux Etats-Unis quelques jours d’approvisionnement en pétrole, et du pétrole dont l’usage inclut, parmi d’autres activités, notre voyage. Nous avons alors pris conscience que ces dommages sont effectués, non par les compagnies pétrolières, mais par nous. Nous avons passé les dix dernières années à démanteler les murs de notre maison et à les reconstruire sur une épaisseur de 16 centimètres, nous avons changé de travail pour pouvoir nous y rendre à pied, nous avons installé un système solaire thermique pour chauffer l’eau, n’avons pris l’avion que pour les urgences liées à la famille et réduit radicalement nos achats de produits inutiles. Nous avons réduit notre consommation d’énergie, pas seulement pour le chauffage et les transports, mais pour tous les coûts indirects des produits et des services que nous recevons, pour arriver au tiers du niveau américain, un niveau qui peut facilement être assuré par des sources d’énergie domestiques. Pour la première fois, nous pouvons affirmer que la quête brutale de pétrole de l’Amérique n’est pas la nôtre. Et pourtant nous avons encore beaucoup à faire, nous devons encore réduire notre consommation d’un facteur trois ou quatre pour vraiment contribuer à une halte du réchauffement planétaire.
Il n’y a rien de saint ou d’impressionnant dans ce comportement. C’est ce que n’importe quelle famille américaine fera si elle croit vraiment que les sacs à cadavres qui reviennent d’Irak sont sa responsabilité personnelle plutôt que celle du Président Bush, ou celle de groupes religieux. L’état de la planète s’est attaché les mains dans des nœuds logiques pour éviter l’arithmétique simple consistant à diviser la consommation totale d’énergie que nous utilisons aujourd’hui par ce qui peut être utilisé de manière soutenable. Au lieu de cela, vous avez sorti l’argument vieux de plusieurs décennies, celui de réduire la consommation énergétique et ses coûts externes. Il consiste à faire ce que tout environnementaliste conscient a mémorisé et appliqué depuis des années, des comportements qui sont, bien entendu, nécessaires, mais qui sont aussi efficaces que de couper en deux le sucre dans votre café alors tandis qu’on mange des éclairs au chocolat à la chaîne.
Jim Williams
Lexington, Massachusetts, USA
De nombreuses options - sauf pour le plastique ?
Concernant vos articles sur le pic de pétrole : pourquoi certaines personnes passent-elles autant de temps à prouver que le pic est éloigné ? Mon sentiment est qu’inconsciemment, cela leur permet de se débarrasser d’un souci ; ils n’ont plus besoin d’agir immédiatement. Et cela leur permet de taxer les autres intervenants de « catastrophistes. »
En réalité, la quantité d’incertitudes à ce sujet est très inquiétante. Le pire des scénarios est tout aussi probable que le meilleur. Les sociétés des pays industrialisés sont basées sur des transports à bas prix. Si le pic est imminent et que nous ne faisons rien, le manque de transports sera une des pires crises à laquelle nous aurons jamais eu à faire face. Ainsi la déclaration la plus importante à ce sujet est celle de Robert Kaufmann lorsqu’il affirme : « Si l’infrastructure pour les sources d’énergies renouvelables est mise en place avant l’arrivée du pic, l’énergie utilisée pour y parvenir aura un impact relativement faible sur les autres secteurs de l’économie. A l’opposé, si la société attend le pic, construire une infrastructure importante pour l’approvisionnement en carburants alternatifs va demander de grandes quantités d’énergie des secteurs non liés à l’énergie et de l’économie au moment précis ou l’approvisionnement total et les surplus énergétiques venant du pétrole se rétrécissent. En bref, la société doit payer les coûts de la transition. Nous pouvons les payer aujourd’hui, à un moment où nous avons du pétrole en caisse, ou nous pouvons les payer plus tard, lorsque le compte en pétrole sera en train de se vider. »
Les seules sources possibles pour accéder à de l’énergie à grande échelle sont bien connues : le charbon, les hydrates de méthane, le solaire, la fission et la fusion. Aucune de ces méthodes n’est aussi pratique que le pétrole qui est grandement concentré, bon marché, facilement produit, transporté, conservé et utilisé. Toutes les autres sources comportent de sérieuses difficultés. La fission est hors de question ; elle fait porter un poids gigantesque aux générations futures. La fusion peut être possible, mais la recherche doit être immédiatement développée et soutenue. Le principal problème est peut-être la construction des énormes structures pour produire de l’électricité. Le charbon et les hydrates de méthane sont des solutions possibles, mais pour cela il est impératif de séquestrer le dioxyde de carbone, le réchauffement planétaire constituant une énorme menace. Le solaire est une source très importante d’énergie qui produit une pollution très faible mais elle est diffuse. La superstructure sera énorme. Les moyens de la recherche sur les cellules solaires et sur leur développement doivent être augmenté drastiquement et les étapes vers la séquestration d’énergie doivent être engagées sans délai. L’électricité peut être distribuée par l’entremise du réseau déjà en place et peut être emmagasinée dans des piles capables de faire fonctionner des véhicules. Mais un stockage important ne peut être réalisé que par la production d’hydrogène, par électrolyse de l’eau. (Des recherches ont été réalisées sur des cellules solaires qui produisent directement de l’hydrogène et de l’oxygène, ces recherches doivent être poursuivies.) Une distribution par l’entremise des gazoducs aujourd’hui destinés au gaz naturel peut être envisagée, mais les contraintes thermiques de l’hydrogène pourraient présenter de sérieuses difficultés. Une partie du gaz pourra être stocké dans de grands réservoirs comme hydrogène liquide. Mais vu qu’il entre en ébullition à 20° Celsius, l’isolation va être un problème difficile à résoudre. La plus grande partie de l’hydrogène sera probablement utilisée dans des piles à combustible ; on parle aujourd’hui de cette « économie de l’hydrogène », qui en réalité ne sera pas du gâteau. Le méthane des hydrates de méthane peut être distribué par l’entremise du réseau déjà en place et comme pour l’hydrogène, le stockage est possible. Le méthane liquide bout à 111° Kelvin (-162 degrés C) ce qui signifie qu’une isolation sera nécessaire. S’il est utilisé comme carburant dans les transports, les émissions de dioxyde de carbone demeureront un problème.
Les déplacements en avion pourraient être impossibles. En volume, l’hydrogène donne approximativement le quart de l’énergie du pétrole, ce qui signifie que les réservoirs devraient être quatre fois plus importants. Cependant la plus importante difficulté est l’isolation épaisse nécessaire pour l’hydrogène liquide. Cependant la masse d’hydrogène liquide est approximativement 40 pour cent celle du pétrole, ce qui correspond à un gain. Le méthane liquide est une possibilité, il correspond à 80 pour cent la valeur énergétique du fuel présentement utilisé dans l’aviation. Sur la base d’un volume donnée, la masse du méthane est approximativement 80 pour cent celle du carburant destiné aux avions, et bien que le méthane liquide nécessitera une isolation équivalente à 70 pour cent celle nécessaire à l’hydrogène, l’équilibre entre la masse de carburant et l’isolation est approximativement la même.
Le charbon, l’hydrogène liquide ou le méthane liquide permettront les traversées océaniques. Nous pourrions revenir aux bateaux à vapeur alimentés par du charbon ; la quantité de dioxyde de carbone ainsi émise pourrait être acceptable. Cependant, il pourrait se révéler utile d’étudier le rôle que pourrait jouer les bateaux à voile. Grâce aux satellites modernes, les bateaux pourraient profiter des vents les plus avantageux, tout en évitant les tempêtes.
Enfin, dans toutes les discussions sur la réduction du pétrole, je n’ai pas encore vu mentionné la fin du plastique bon marché.
R. Thomas Myers
Stow, Ohio, USA
Réservez vos réserves
Quel numéro intrigant ! Il semble que le monde ait ses problèmes mais aucun que le passage à l’encre à base de soja ne pourra résoudre... Par exemple, un des experts cités, Red Cavaney en l’occurrence, estime les « réserves non découvertes » à 131 milliards de barils.
Recette pour des réserves non découvertes : ouvrir une enveloppe 9 sur 12 pouces. Attraper une poignée de trombones et les introduire à l’intérieur. Fermer l’enveloppe. Livrer l’enveloppe scellée à un collègue à un autre étage, et demandez-lui : combien de trombones se trouvent à l’intérieur ?
Monsieur Cavaney a peut-être trouvé de l’aide auprès du chercheur Karl Zener (ESP) pour arriver à ce total, parce que les compagnies de pétrole américaines, elles, ne se prennent pas pour des voyantes. Malgré une augmentation des forages en 2001, le gain de production n’a été que de 2 pour cent. Mais admettons que la clairvoyance de M. Cavaney est juste. Il affirme également que le monde pourrait fonctionner au pétrole jusqu’en 2030 sans pénurie. Mais les Etats-Unis consomment présentement 20 millions de barils par jour. Si nous pouvions rendre exploitables les 131 milliards de barils dont parle M. Cavaney, aujourd’hui (plutôt que de prendre les six ans nécessaires en réalité après découverte), cela suffirait à nous approvisionner 6550 jours, soit près de 18 ans, ce qui nous amène en 2023, pas en 2030. Et c’est là en assumant un niveau de consommation actuel, ce qui signifie que la seule manière de faire croître l’économie serait d’éliminer toute croissance, d’y ajouter des mesures d’efficacité afin de stabiliser la consommation, puis, assumer encore que ce pétrole soit extrait à 100 pour cent, ce qui économiquement n’est pas réalisable.
Par ailleurs, personne ne dit que nous n’avons plus de pétrole. Etre au pic signifie que nous avons consommé la moitié du total. La friction se produit lorsque l’augmentation constante de la consommation rencontre les difficultés de pompage et de raffinement, jusqu’au jour où le pétrole dans le sol vaut moins que ce qu’il en coûte pour l’extraire.
J’ai beaucoup aimé cet article et j’invite M. Cavaney à correspondre avec ma banque au sujet des milliards de dollar jamais découverts dans mon compte d’épargne. Nous avons tous aimé Pollyanna (ndt. Histoire d’une jeune fille adoptée par une tante fortunée après la mort de son père et qui rend toute une petite ville heureuse ; le terme est devenu synonyme de naïveté), mais, peut-être devrions-nous écouter Dirty Harry (ndt. Référence à un film célèbre avec Clint Eastwood dans lequel l’acteur traque un tueur en série). Je m’en excuse, mais je vais me permettre de le paraphraser ici : « Je sais ce que vous pensez : ‘Sommes-nous au pic, ou avons-nous 20 ans.’ Et bien, pour vous dire la vérité, je ne suis pas certain moins même. Mais puisque c’est du pic de pétrole dont nous parlons, la force la plus puissante depuis la Peste noire, vous devez vous poser une question : Ne vous considérez-vous pas heureux ? »
A l’évidence M. Cavaney se considère « heureux ». Je crois que le mot qui précédait était « nigaud ».
Caren Black
Titanic Lifeboat Academy
Astoria, Oregon, USA
Sur Smil
Quelle surprise agréable de lire l’essai de Vaclav Smil défiant ceux qui prédisent la catastrophe. Smil sait ce dont il parle. J’ai lu ses livres très intéressants. Félicitations à World Watch pour avoir inclus Smil.
Steve Baer
Zomeworks Corporation
Albuquerque, New Mexico, USA
Quelle évaluation triste et mal informée des arguments de personnes comme Colin Campbell.
Campbell et d’autre soulignent qu’il nous faut être conscients du pic de pétrole puisqu’il faudra développer précisément les énergies alternatives que signale l’article, mais Campbell, et d’autres, à l’opposé de Smil, reconnaissent le temps nécessaire au développement de ces alternatives, mais également le coût réaliste pour produire cette nouvelle énergie en comparaison aux carburants fossiles.
Smil suggère que les estimations antérieures au sujet du pic de pétrole ont été fausses et qu’ainsi toutes les estimations seront fausses. J’espère qu’il a raison ! Michael Lynch retourne aux Grecs lorsqu’il affirme que toutes les estimations du passé ont été fausses et qu’ainsi nous n’avons rien à craindre. Pourtant Hubbert ne s’est pas trompé lorsqu’il a prédit le pic américain pour 1970, même en considérant l’Alaska, et cela malgré l’insinuation du contraire par Smil.
L’estimation de 3000 milliards de barils du US Geological Survey, très critiquée, verra le pic se produire en 2018 avec 50 pour cent d’extraction. Mais Smil rate totalement l’essentiel. Nous n’avons pas un problème de ressources, mais un problème d’approvisionnement. Nous avons récupéré le pétrole bon marché et facile à extraire. Le pétrole restant est plus cher à extraire (en mer, polaire et le pétrole non conventionnel). Extraire du pétrole de ces sources prend davantage de temps et nécessite davantage d’investissements en capital que les sources précédentes. Il semble que Smil ne regarde pas les prévisions pour le pétrole non conventionnel, même lorsqu’elles sont optimistes (comme celle de l’Administration américaine d’information sur l’énergie) qui estiment qu’au maximum 5 pour cent de la demande projeté pour 2025 viendra de ces sources, même avec une croissance massive de la production.
Smil est dans l’erreur lorsqu’il affirme « même à 70$/baril, le prix du pétrole est encore 35 à 40 pour cent en dessous du prix maximum atteint en 1981 » (donc pas de problème). En réalité, ajusté au prix de l’inflation, le pétrole était à 89$/baril en 1981, ce qui signifie que le pétrole à 70$ est 21 pour cent en dessous du prix de 1981. Certains économistes comme Jeffrey Rubin de CIBC World Markets prévoient un prix du baril de pétrole à 100$ pour la fin de l’année prochaine.
Smil assure que le gaz naturel liquéfié va créer un marché mondial pour le gaz, mais ignore les implications structurelles en termes de temps de construction, d’implications géopolitiques et d’investissement en capital, de même que les émissions provenant du cycle complet nécessaire à la production de cette source (15 à 30 pour cent du gaz doit être brûlé pour arriver à la liquéfaction, pour son transport et sa re-gazéification).
Les réalités du vent et du soleil : Smil devrait peut-être s’instruire sur les contributions réalistes de celles-ci au réseau et sur le prix de ces énergies (comme le retour énergétique en rapport à l’énergie investie). Bien que les hydrates soient présentées comme la panacée, et l’ont été depuis longtemps, ils sont négatifs d’un point de vue énergétique et vont probablement continuer de l’être dans un avenir prévisible. La fusion nucléaire est loin et elle l’était lorsque j’en ai entendu parler pour la première fois dans les années 1960 ; bonne chance ! Est-il raisonnable d’asseoir notre avenir énergétique sur des rêveries technologiques ?
Smil a raison lorsqu’il affirme que nous devons utiliser les ressources en hydrocarbures non renouvelables restantes le mieux possible, mais de prétendre que « l’inventivité et l’ingéniosité humaine » vont surpasser les lois de la thermodynamique sont au plus haut point des idées chimériques.
Dave Hughes
Geological Survey of Canada
Calgary, Alberta, Canada
Pratiquement tous les articles du Forum sur le Pic de pétrole exprimaient énormément d’optimisme technologique, estimant que d’une manière ou d’une autre les technologies de demain allaient résoudre noter problème énergétique. Mais la technologie, ce n’est pas de l’énergie ! Il faut de l’énergie et des terres pour obtenir de l’énergie. Dans un monde gavé d’énergie bon marché, nous pouvons ignorer l’énergie primaire nécessaire pour obtenir « d’autres sources d’énergie » (ndt. l’énergie utile), mais dans un monde avec toujours moins d’énergie disponible, ça ne va pas fonctionner.
Les biocarburants sur lesquels chacun compte viendront des sols, des sols qui connaissent déjà des dégradations. Ici en Iowa, « l’Arabie Saoudite de l’éthanol », nous buvons les herbicides destinés à combattre les mauvais herbes du maïs et ses engrais, sans mentionner l’érosion des sols due à une culture du maïs trop extensive.
Smil ridiculise les préoccupations sur le manque de planification de l’ère de l’après pic du pétrole, les réputant alarmistes et apocalyptiques. Le ciel ne va pas tomber d’un coup, il va plutôt tomber en morceaux, ici et là. Il est tombé sur la tête des gens en Irak, que nous avons envahi afin de poursuivre notre mode de vie dépendant du pétrole. Il est aussi tombé en Iowa où nous avons de l’atrazine et du nitrate dans notre eau potable.
Il y a des limites réelles, physiques et biologiques, sur cette planète finie et nos technologies vont devoir se subordonner à ces limites. Nous ne pouvons parler de solutions technologiques en faveur du développement des énergies renouvelables à moins de parler de réductions sérieuses et agressives de la consommation énergétique, ce qui implique des solutions politiques et culturelles.
Kamyar Enshayan
Center for Energy and Environment Education, University of Nothern Iowa, Cedar Falls, Iowa, USA
D’après ce que l’on peut comprendre de l’article de Vaclav Smil, le pic combiné de la production du pétrole et du gaz pourrait être repoussé jusqu’en 2040. D’ici là, la population mondiale approchera 9 milliards d’habitants. Comme il l’a défendu dans certains de ses livres, la consommation minimale nécessaire à une mode de vie civilisé est de 2 kilowatts par personne (par comparaison, chaque citoyen aux Etats-Unis utilise approximativement 9 kilowatts). Deux kilowatts pour 9 milliards de personnes nécessiteraient une augmentation de 30 pour cent de la production énergétique en prenant l’année 2000 comme référence. Même si l’estimation de Smil est juste et que la consommation de pétrole et de gaz continue d’augmenter jusqu’en 2040, une question demeure : que se passera-t-il après cette date ?
Smil estime qu’il y a la possibilité « d’exploiter les flux d’énergie, en particulier par des technologies photovoltaïques et par des turbines éoliennes encore meilleures que celles d’aujourd’hui ». Pour ces deux types d’énergie renouvelable, nous avons suffisamment d’expérience pour en parler. Aucune d’elles ne peuvent apporter une contribution importante, même à la production électrique. Leur problème inhérent est leur intermittence.
L’effet de l’intermittence est déterminé par un ratio : entre la production moyenne d’un groupe d’unités très élargi et le moment de leur production maximale. Pour ce qui concerne les éoliennes, le ratio est tel que celles-ci peuvent au mieux fournir 35 pour cent de l’électricité fournie à leur maximum de production.
Pour le photovoltaïque c’est encore pire. Avec l’ensoleillement moyen au dessus des Etats-Unis, l’énergie photovoltaïque peut fournir 14 pour cent de la quantité d’électricité produite à son pic collectif. Smil fait mention de photovoltaïque « plus efficace », mais une efficacité plus importante ne va pas changer ce ratio. Par ailleurs, comme le vent est presque complètement irrégulier, le photovoltaïque et le solaire ne peuvent être combinés de manière très utile ; le pic combiné est un facteur limitant. Et comme ces sources sont intermittentes, elles doivent être construites en plus de centrales réparties sur le territoire, mais ne peuvent les remplacer. Par ailleurs, ces sources d’énergie ne remplacent pas les carburants liquides.
Smil, et avec lui d’autres qui fantasment sur les énergies renouvelables, ont leur liste « d’espoirs ». Mais tous se retrouvent dans une des catégories suivantes : (a) une énergie non prouvée ; (b) une énergie intermittente ; ou (c) une densité énergétique trop faible pour être significativement utile pour une population de 9 milliards d’individus.
Andrew R.B. Ferguson
Optimum Population Trust
Henley-on-Thames, Royaume-Uni
Une bonne vieille stratégie dans les débats, lorsque l’argument logique n’est pas à portée de main, est de s’appuyer sur la rhétorique et les noms d’oiseaux. Pour la plupart d’entre nous, qui sommes préoccupés par le pic de pétrole, nous ne faisons pas des prédictions apocalyptiques ; nous souhaitons vivre une transition harmonieuse. Vaclav Smil prétend soulever trois points pour démanteler la fondation de ceux qui souscrivent au pic de pétrole. En fait, ils se réduisent à deux arguments : cela ne s’est jamais produit dans le passé donc ça ne va pas se produire dans l’avenir, et, la technologie va venir à notre rescousse.
Après quelques paragraphes à dresser un inventaire des prédictions erronées du pic de pétrole dans le passé, et avoir admis que les incertitudes sur les réserves laissent un espace pour à la fois des sous-estimations et de surestimations, l’auteur affirme : « Je ne vois aucune raison convaincante de préférer une estimation conservatrice... au lieu d’estimations plus élevées... ». L’argument convaincant pour préférer une estimation plus conservatrice est qu’il y a peu d’aspects négatifs à se préparer tôt au pic, alors qu’une préparation tardive comporte de nombreux désavantages. Par ailleurs, l’auteur admet que même l’estimation optimiste « implique la venue du pic de pétrole à un moment après 2020. » Dans mon esprit, 15 ans n’est pas bien éloigné dans l’avenir, en particulier pour une personne de moins de 30 ans. Avec les changements nécessaires pour s’adapter à un pic de pétrole, même en 2020, il n’est pas trop tôt pour commencer à s’y préparer.
L’auteur amène ensuite l’argument selon lequel les prix sur le marché vont apporter des solutions. Il affirme que la réaction aux prix manque aux estimations sur l’épuisement. Mais la demande pour le pétrole aujourd’hui est fortement inélastique : l’effet d’une forte augmentation des prix est faible. Même si le prix de l’essence double, les gens vont continuer à utiliser leur voiture pour se rendre à leur travail puisqu’ils n’ont pas le choix. Ils ne vont pas aller acheter une nouvelle voiture pour obtenir quelques kilomètres supplémentaires par litre ; l’achat ne permettra pas d’amortir cet investissement. L’auteur affirme que l’augmentation des prix provoque de puissants ajustements, puis il cite les actions gouvernementales pour appuyer ses dires - doublement des normes liées aux économies d’énergie pour les entreprises. Je crois que des actions coordonnées, (vraisemblablement par les gouvernements) sont nécessaires pour réduire la consommation, mais je suis en désaccord lorsque Smil affirme que ces actions « sont facile à appliquer. » Et même si les automobiles devaient doubler leur kilométrage au litre d’ici 2015, la majorité des voitures sur la route dans 10 ans n’atteindront pas cette performance.
L’aspect le plus réaliste et sobre de l’article vient lorsque l’auteur aborde les « avancées techniques » et admet « il faudra des décennies plutôt que des années pour qu’elles s’imposent sur le marché ».
Finalement, vers la fin de l’article, des points sur lesquels nous sommes d’accord : « ... il est hautement probable que l’extraction annuelle mondiale des ressources pétrolières conventionnelles va connaître un pic au cours des deux prochaines décennies et il est inévitable que le pétrole conventionnel va devenir relativement moins important dans l’approvisionnement en énergie primaire... ». Le problème : même si le pic de pétrole se produit dans 15 ans, le travail nécessaire pour développer de nouvelles ressources en énergie doit être entrepris aujourd’hui. Et malheureusement, je ne vois aucune évidence démontrant que nous avons commencé à utiliser le pétrole de manière plus sélective et plus efficace.
L’inventivité humaine et sa capacité à s’adapter ne vont pas disparaître, mais les lois de la physique et la réalité géologique ne pourront être niées. Avec notre dépendance extraordinaire au pétrole bon marché, nous ignorons le pic de pétrole, à nos risques et périls.
Randy Park
Toronto, Ontario, Canada
Dans son article sur le pic de pétrole, Vaclav Smil mélange des éléments sérieux avec des déclarations malheureuses et exagérées. Ainsi, il ne rend pas service à de nombreuses personnes et groupes (dont l’Association pour l’étude du pic de pétrole et du gaz aux Etats-Unis) qui voient dans l’histoire de l’épuisement des ressources énergétiques fossiles un défi énorme à relever dès aujourd’hui au moyen de politiques plus intelligentes.
Smil accuse ceux qui suggèrent de prendre au sérieux le pic de pétrole de faire usage d’arguments « délibérément alarmistes » créant un « culte du catastrophisme », des « inquiétudes paralysantes », et des « sentiments de jugement dernier » de manière à faire leur « bilan nécrologique de la civilisation moderne ». En effet, certains militants entrevoient un avenir très sombre après le pic de la production mondiale de pétrole. Mais même avant que Smil ne lance ces accusations, un certains nombre d’organisations connues pour leur sobriété - l’Académie nationale des sciences, le Conseil national sur le pétrole, les agences du Congrès - faisaient des recherches sur le pic de pétrole. Les attaques de Smil affaiblissent ces larges efforts.
Un certain nombre de points soulevés par Smil sont justes. Oui, il y a une histoire des faux pronostics sur le déclin de la production de pétrole. Oui, il est impossible d’attribuer une date précise au pic de l’extraction mondiale du pétrole conventionnel. Oui, ceux qui défendent le pic et qui se concentre étroitement sur les limites géologiques du pétrole conventionnel sous-estiment probablement les rôles que d’autres facteurs - la technologie, le rythme de l’investissement dans les infrastructures, les politiques, la guerre, l’impact des prix sur la demande, le pétrole non-conventionnel, etc. - joueront pour fixer une date aux pics de la production dans différentes parties du monde. Et oui, comme l’affirme Smil, il est « hautement probable » que le pic de production du pétrole conventionnel va certaine atteindre son apogée d’ici deux décennies (l’ASPO aux Etats-Unis est d’accord avec Sadad al Huseini, l’ancien chef de l’exploration et de la production de Saudi Amamco selon qui le pic mondial de la production se produira en 2015).
Mais les arguments de Smil sont parfois un peu courts. Lorsqu’il accuse les défenseurs du pic de pétrole de prévisions hasardeuses et d’ignorer les faits qui ne correspondent pas à leurs idées préconçues, Smil tombe dans les même travers. Depuis le début des années 1990, les prévisions concernant les prix du pétrole et du gaz naturel de l’Administration chargée de l’information sur l’énergie aux Etats-Unis, ont été bien en-deçà de la réalité actuelle. Ces erreurs ont contribué à de mauvaises décisions (des services publics qui se sont trop engagés en faveur de centrales électriques au gaz par exemple) et des politiques à courte vue, qui ont mis en danger notre prospérité, ainsi que celle de General Motor et de Ford.
Avancer la notion que « seuls les coûts marginaux comptent » est aussi inadapté à la question complexe du pic de pétrole que de dire « seule la géologie importe ».
Faire valoir que « le pétrole va constituer une part relativement moins importante de l’approvisionnement mondial », c’est ignorer le fait que, à ce jour, aucun des substituts au pétrole conventionnel ne produit autant d’énergie que celle investie. Nous avons construit notre société pour qu’elle fonctionne sur du pétrole bon marché et la fin du pétrole bon marché se termine avant que nous lui ayons trouvé des remplaçants crédibles.
Smil affirme que de doubler l’efficacité des véhicules est « techniquement facile à réaliser ». C’est ignorer à la fois les barrières politiques énormes qui freinent le renforcement des normes ainsi que les tendances : la flotte de voitures aujourd’hui aux Etats-Unis est dix pour cent moins efficace qu’elle ne l’était il y a deux décennies. Il déclare que nous pourrions « amputer de moitié les besoins actuels en carburants pour les voitures » sans admettre qu’il faudrait des décennies pour y arriver et que cela ne modifierait en rien le fait que le deux tiers de l’énergie que nous consacrons aux transports est destiné aux poids lourds, aux camions légers/véhicules utilitaires sport, aux avions, à la marine, aux trains, etc.
Finalement Smil déclare catégoriquement « qu’il n’y a pas de raisons pour lesquelles même un pic précoce de la production mondiale de pétrole déclencherait des événements catastrophiques ». Nous sommes sceptiques des certitudes des deux côtés du débat sur le pic de pétrole. Nous sommes également sceptiques à l’idée que nous allons nous sortir du « piège du pic de pétrole » sans changer nos plans dominants « business-as-usual », qui font présentement office de politique énergétique nationale.
Smil et trop d’autres critiques sur la question du pic de pétrole semblent ne pas connaître le rapport de Robert I. Hirsh et de ses co-auteurs datant de février 2005, qui couvre la question du pic de pétrole pour le Département américain de l’énergie. Ce rapport déclare qu’ « il existe des options permettant d’atténuer les effets du pic, tant du côté de l’offre que du côté de la demande, mais pour avoir un impact important, elles doivent être initiées plus d’une décennie à l’avance ». Considérant l’échelle de la consommation de pétrole et le temps qui sera nécessaire pour modifier les pratiques actuelles, notre ressource la plus précieuse est le délai dont nous bénéficions. Puisque Smil prédit le pic d’ici deux décennies, il devrait se joindre à nous pour lancer un appel qui soit mieux entendu plutôt que de dénigrer des militants bien intentionnés.
Steve Andrews, Randy Udall, Scott Pugh
Association pour l’étude du pic de pétrole et du gaz - USA
Denver, Colorado, USA
Réponse de Vaclav Smil : Mon article semble avoir atteint sa cible, l’objectif étant ces gens catégoriques qui savent que la fin (du pétrole, et donc du monde tel que nous le connaissons) est proche et que l’avenir sera lugubre. Comme scientifique et comme étudiant assidu de l’histoire, je ne sais pas, et en conséquence je n’ai pas offert de prévisions sur ce qui va éventuellement se produire, j’ai seulement pointé des possibilités (mais nous n’avons aucune idée sur leur réalisation et quel sera le mélange des options : mon dernier livre sur l’énergie contient un grand chapitre montrant comment, sans exception, toutes les prévisions sur l’énergie se sont révélées fausses). Cela signifie que même si les promoteurs du pic de pétrole étaient capables de pointer du doigt la date du pic mondial de la production, leur réussite serait largement sans pertinence, parce que personne ne peut prédire les circonstances complexes qui vont entourer et suivre cet événement - et pourtant ces réalités imprévisibles vont déterminer, davantage que la date elle-même, ce qui va se produire. Pour présenter les choses d’une manière différente, tous les événements historiques sont conditionnels et selon un contexte, mais nous ne sommes pas bons à identifier les conditions et notre imagination échoue à répétition lorsque nous cherchons des contextes plausibles.
Imaginez-vous simplement un conclave d’experts, il y a 30 ans, réfléchissant à la fin du pétrole ou, pour prendre la préoccupation la plus importante aujourd’hui, le réchauffement planétaire. Aucun des scientifiques réunis (et presque certainement aucun des historiens inclus dans le groupe pour lui fournir une perspective à long terme) n’aurait identifié les trois facteurs-clés qui ont mené la consommation planétaire de pétrole au cours des 15 dernières années. Premièrement, en 1976, trois ans après le début de la première crise du pétrole, les Etats-Unis étaient en repli économique, l’utilisation d’énergie dans les pays occidentaux riches était en déclin et les prophètes voyaient les lumières s’éteindre pour la civilisation occidentale ; or finalement, l’économie la plus dynamique et par conséquent la plus consommatrice d’énergie (considérant sa taille importante) parmi les économies occidentales au cours des années 1990, fut l’économie américaine - incluant les véhicules utilitaires sport et les déplacements en avion qui se sont multipliés. Deuxièmement, en 1976 Mao était encore vivant et l’économie chinoise était inopérante, démodée, bridée par son caractère staliniste ; je suppose qu’il n’est pas nécessaire de rappeler la montée de la Chine au cours des 15 dernières années et ses démarches dans le monde pour assurer son approvisionnement en énergie. Troisièmement, en 1976 l’URSS était la superpuissance menaçante dont le confinement dans une guerre froide exigeait une attention coûteuse de la part des Etats-Unis. Personne de prédisait son effondrement et personne n’avait prédit qu’elle serait bientôt la principale source d’approvisionnement pour le chauffage d’une Union européenne, inexistante à l’époque (c’est le cas aujourd’hui avec le gaz naturel acheminé de Sibérie) et qu’elle représenterait bientôt la région dont les exportations de pétrole connaissent la plus forte croissance (comme cela a été le cas récemment). Ainsi aucun des trois facteurs qui ont modelé la demande mondiale d’énergie depuis 1990 n’était prévisible (ou prédit) en 1976. Pourquoi penserions-nous que nous allons faire mieux aujourd’hui dans nos prévisions de ce qui se prépare en 2026 ou 2036 ?
Par analogie, l’extraction du pétrole conventionnel pourrait connaître son pic, disons, en 2016, mais est-ce que cette apogée de production se produira dans un contexte où l’Iran fera un chantage au monde avec son arsenal nucléaire, ou où une Chine militairement puissante menacera dangereusement les Etats-Unis - ou, au contraire, dans le contexte d’un Moyen-Orient pacifié, et d’une Chine (finalement) devenue démocratique ? Les circonstances importent : l’Irak pacifié forant avec l’intensité du Texas, pointe vers un approvisionnement à court terme différent que l’Arabie Saoudite sous contrôle d’une bande de fanatiques (bien que, eux aussi, vendraient leur pétrole). Le pic de la production de pétrole, lorsqu’il apparaîtra, ne sera qu’un élément dans une mosaïque plus importante, et si les signes (prix, géopolitique) pointent vers une détérioration rapide de l’approvisionnement mondial, nous avons - contrairement à ce que pensent de nombreuses personnes - d’énormes capacités à nous ajuster. Rappelons que l’Amérique du Nord utilise deux fois plus de pétrole que l’Union Européenne et le Japon, pour essentiellement le même niveau de vie : le gaspillage est clairement énorme et si cette situation se poursuit pendant que les prix demeurent relativement faibles, la question sera abordée si les tensions augmentent. Rappelez-vous également que nous avons réduit de moitié la consommation de pétrole des voitures américaines en seulement 13 ans, entre 1973 et 1985, puis le prix a chuté et nous sommes revenus à nos bonnes vieilles habitudes ; si le besoin se faisait sentir, avec les techniques d’aujourd’hui nous pourrions réduire au tiers la consommation actuelle de notre flotte (passer à 60 mpg contre 22 mpg aujourd’hui).
Et je ne suis pas facétieux lorsque je mentionne que nous pouvons toujours brûler du charbon (efficacement et en sécurité, extrait dans des mines de surface et brûlé dans de nouvelles centrales produisant peu d’émissions) ou en le transformer en liquides. Cette évolution pourrait accélérer le réchauffement planétaire, mais, encore une fois, dans 40 ans nous pourrions voir le réchauffement planétaire différemment. (Je me souviens trop bien des publications scientifiques du début des années 1970 sur les inquiétudes liées au refroidissement planétaire, ou le consensus du début du début des années 1980 selon lequel le défi Numéro Un était les pluies acides.) Le réchauffement planétaire, aussi dangereux qu’il puisse être, pourrait être la seule protection contre un refroidissement : il faut regarder les effets de la dernière glaciation et comprendre que le monde occidental se retrouverait sous d’épaisses couches de glace (Vancouver, Chicago, Boston, Londres...) et jusque dans le Sud, on trouverait des masses frontales glacières et rien d’autre que des prairies froides peuplées de bêtes à fourrures (en fait jusqu’à la Riviera française), des terre inadaptées pour l’agriculture (dans la zone qui est aujourd’hui la première région productrice du monde).
Je n’ai jamais cru aux polémiques sans fin. Mes livres sont là pour être lus par chacun, j’ai eu mon mot à dire dans L’état de la planète, et les vrais croyants ne peuvent être convertis par des agnostiques qui pointent les inconnus et les incertitudes. Mais les gens comme Steve Baer (ndt. qui a lu les livres de Smil et lui témoigne sa confiance plus haut) n’ont pas besoin d’être convaincus à nouveau.
Finalement, une bonne poignée de nouvelles au cours des trois derniers mois font apparaître les choses sous un angle différent : les statistiques montrent que la consommation de pétrole en Chine, en 2005, s’est en fait réduite (tout ça pour présenter la Chine comme le plus grand des vilains du fait sa consommation excessive de pétrole ; en réalité les Etats-Unis conservent fermement ce rôle) ; le pétrole à 60 dollars le baril aujourd’hui (fin février) est (avec la soustraction de la prime terrorisme qui est d’au moins 15 dollars par baril) en réalité, à 45 dollars, ou approximativement le tiers de son prix en 1981 (en l’ajustant à l’inflation et à l’intensité par PNB, aujourd’hui inférieure) ; les prix du gaz naturel aux Etats-Unis (dont on prévoyait qu’ils passeraient à travers le plafond) sont en fait tombés de moitié d’un prix élevé qui n’a pas duré ; et, un très bon article, dans les Actes de l’Académie Nationale des Sciences, souligne que les coûts véritables pour développer et exploiter les réserves restantes en Arabie Saoudite demeurent incroyablement faibles. Tout cela après que nous ayons, selon Kenneth Deffeyes, soi-disant passé le pic de pétrole en 2005, le jour d’Halloween... Mais critiques peuvent-ils qualifier tous ces éléments comme sans importance, ou, au contraire, les apprécier comme des éléments permettant, tout au moins, de revoir un peu la fin du pétrole (et du monde tel que nous le connaissons) ?
