Comme vous le verrez dans les lettres qui suivent, les faits et leur interprétation sont tous deux chaudement débattus par experts et officiels d’un certain nombre d’organisations. Mais nous sommes encouragés par le fait qu’un consensus substantiel existe sur le fond de ce que l’article dénonce : les besoins des Peuples Autochtones et d’écosystèmes sains doivent être plus efficacement intégrés dans les programmes de protection de la nature qu’ils ne le sont aujourd’hui. Nous espérons que l’article de Chapin ainsi que les réponses publiées ici encourageront des changements dans les types de dialogues et d’investissements qui seront nécessaires si le consensus des mots doit se traduire en actes sur le terrain.
Il ne fait aucun doute que l’article de Chapin a dérangé un certain nombre de personnes, mais le dérangement est parfois nécessaire pour forcer les gens à agir devant des problèmes qui couvent depuis trop longtemps. Après discussion de ces problèmes avec des dizaines de représentants d’organisations environnementales, de groupes autochtones et de fondations ces derniers mois, nous avons été impressionnés par le nombre de personnes de bon sens impliquées et liées à la recherche d’une voie constructive. Worldwatch (L’état de la planète) contribuera à ce processus en continuant à se faire le passeur des derniers développements et des façons de penser les plus créatives sur le sujet auprès d’une audience mondiale. De l’air frais et des débats, nous en sommes convaincus, sont les ingrédients essentiels du changement. Nous prévoyons, début 2005, de convoquer une table ronde réunissant les acteurs clés de cette histoire à rebondissements pour envisager des étapes concrètes qui cadreront mieux les besoins des Peuples Autochtones et du monde naturel.
Chris Flavin
Président de l’Institut Worldwatch
De Conservation International (CI)
“Un défi aux protecteurs de la nature” (World Watch de novembre/décembre 2004) a présenté une interprétation des relations existant entre les Peuples Autochtones et les protecteurs de la nature travaillant à sauver la biodiversité dans le monde. L’article a soulevé un bon nombre de problèmes au sujet de ces relations et nous sommes d’accord que ces sujets méritent une grande attention. Durant les quelques dernières années, ces questions n’ont cessé de prendre toujours plus de notre temps et de ressources à notre organisation et notre engagement à construire des relations à long terme et productives avec les communautés autochtones n’a jamais été aussi fort.
C’est pourquoi nous avons été doublement déçus par le contenu et le ton, rempli d’erreurs et d’affirmations sans fondement, de l’article. Au lieu d’apporter un éclairage sur un problème aussi délicat, notre crainte est que l’article ne brouille les relations des protecteurs de la nature avec les Peuples Autochtones et n’éloigne notre attention de ce qui compte vraiment : protéger et maintenir la biodiversité ainsi que les processus écologiques fondamentaux et les services rendus par les écosystèmes. Ils sont les fondements d’une subsistance durable, les fondements des cultures autochtones et ceux également du développement économique.
Nous aimerions fournir à vos lecteurs des informations précises sur les valeurs de notre organisation, ses règles et ses résultats. Depuis sa création, CI a été convaincu que la protection de la nature doit profiter à tous ceux qui vivent dans des aires prioritaires de protection de la biodiversité, et aucun endroit plus révélateur n’existe pour le démontrer que sur les terres des Peuples Autochtones et traditionnels. Admettant cela, l’un de nos cinq objectifs au cœur de notre organisation durant ces cinq prochaines années est de continuer à accroître le support aux Peuples Autochtones et notre partenariat avec eux.
CI était parmi les premières grandes organisations environnementales à adopter une politique des Peuples Autochtones en 1996, et nous avons mis cette politique à jour l’année dernière. Nous rencontrons régulièrement les chefs autochtones au sujet de son application. Notre travail sur les communautés autochtones a produit d’importants résultats. Par exemple, en 1992 nous avons commencé à aider les Indiens Kayapò du Brésil pour qu’ils passent d’un déboisage incontrôlé à des activités générant des revenus économiquement et écologiquement durables pour leurs besoins émergents. L’accord comprend la protection de leur réserve d’une superficie de 11,3 millions d’hectares (ndlr : 28 millions d’acres) contre le fermage et d’autres formes illégales d’invasion. Au Ghana nous nous sommes associés avec les communautés autochtones du Parc national de Kakum pour construire un parcours composé de ponts en lianes qui en fait aujourd’hui l’une des destinations touristiques les plus populaires de l’Afrique de l’Ouest. CI a également travaillé en étroite collaboration avec le plus important Conseil de dirigeants traditionnels au Ghana pour créer une campagne de protection de la nature sauvage en danger, arborant des animaux sacrés comme symboles pour la campagne. Ceci aide également à protéger l’héritage culturel des communautés autochtones au Ghana. Ce ne sont là que deux exemples parmi bien d’autres.
L’année dernière, nous avons partagé 25% de notre budget avec des organisations partenaires. Néanmoins, les budgets combinés de CI et des autres grands groupes de conservation sont faibles en comparaison des ressources nécessaires pour faire face aux défis environnementaux du monde d’aujourd’hui, y compris les besoins pressants des Peuples Autochtones pour qu’ils puissent garder leurs terres et de gérer durablement leurs territoires face à des forces très puissantes. Nous sommes ouverts à de nouvelles idées sur la manière dont les protecteurs de la nature peuvent travailler avec les Peuples Autochtones pour assurer un financement à une bien plus large échelle.
Concernant notre collaboration avec le secteur privé : CI travaille avec des partenaires industriels pour infléchir les conséquences de leurs activités, afin qu’elles substituent aux dommages environnementaux une gestion écologique. La protection de la biodiversité est trop complexe et vaste pour qu’on puisse en exclure des secteurs entiers. En travaillant de manière constructive à la fois avec l’industrie et les communautés locales, nous avons une bien meilleure chance d’agir sur des changements positifs pour les Peuples Autochtones et une gestion à long terme.
Quant au développement de nos stratégies de protection de la nature, notre intime conviction est qu’une science solide doit étayer la prise de décision. Bien des journaux scientifiques respectés et de référence ont évalué notre travail et ont admis que nos approches scientifiques sont solides. Prenant en considération ces conclusions, nos scientifiques ont travaillé main dans la main avec les responsables autochtones dans le monde pour concevoir des stratégies durables de protection de la nature.
Nous invitons toute personne intéressée à en savoir plus sur Conservation International à visiter notre site Internet sur www.conservation.org/xp/CIWEB/wwresponse/. Une fois arrivés là, nous espérons que vous explorerez plus en détails notre approche, nos résultats et nos convictions profondes.
Peter Seligmann
Chef de la direction (CEO) de Conservation International
Jatna Supriatna
Vice-présidente régionale de CI (Indonésie)
Okyeame Ampadu-Agyei
Directeur de CI (Ghana)
Du World Wildlife Fund (WWF)
Les Peuples Autochtones ont été l’objet de violence, de discrimination et d’abus depuis plus de cinq siècles. Les récentes décennies ont réduit les écarts culturels et géographiques entre les Peuples Autochtones et la société industrielle, mais cette érosion bénéficie souvent à la deuxième au détriment des premiers. Les récentes décennies ont également vu les mondes de la protection de la nature et des Peuples Autochtones se rapprocher et très souvent la proximité a été mutuellement bénéfique. Hélas, dans quelques cas, elle ne l’a pas été.
Bien que souvent exagéré et saupoudré d’inexactitudes, “Un défi aux protecteurs de la nature” réussit à mettre en lumières les relations complexes existant entre les droits des Peuples Autochtones, les droits de jouissance de la terre et des ressources, et la protection de la nature. Tout en formulant des objections sur la manière dont est représenté notre travail avec les Peuples Autochtones sur le terrain, nous partageons dans l’ensemble les soucis de l’auteur.
Depuis plus de 40 ans, le WWF a été un leader mondial de l’innovation et de l’implémentation de solutions à l’échelle des humains et de la nature dans plus d’une centaine de pays. Nous avons évolué, passant d’une institution soutenant de petits projets isolés de protection de la nature sauvage à un réseau global empoignant les causes profondes de la perte de biodiversité et défendant la conservation à une échelle bien plus large. C’est uniquement en s’attaquant à ces complexités et en travaillant à de larges échelles écorégionales que nous avons pu obtenir les résultats qui nous rapprochent des buts de la mission que nous nous sommes fixée et qui consiste à bâtir “un futur dans lequel les gens vivent en harmonie avec la nature”.
Le WWF étant le premier grand groupe de protection de la nature à articuler, et à pratiquer, une politique reconnaissant l’importance de travailler en partenariat avec les Peuples Autochtones, nous nous engageons à apprendre à la fois de nos succès et de nos erreurs. A cette fin, le WWF a pris les décisions suivantes :
Ouvertement réévaluer la politique du WWF envers les Peuples Autochtones et renforcer ses mécanismes en vigueur et de contrôle ;
Examiner les programmes de protection de grande envergure relatifs aux communautés autochtones et locales pour élargir le soutien en vue de partenariats efficaces et effectuer des changements là où cela s’avère nécessaire ; et
Ecouter plus attentivement la voix des Peuples Autochtones et s’assurer que leurs intérêts soient pris en compte dans l’élaboration et la réalisation des projets du WWF sur le terrain.
Le WWF est présent dans bon nombre des endroits où les communautés autochtones expérimentent les changements culturels les plus envahissants et les plus intenses. Nous sommes sortis de ces expériences avec la certitude que les peuples indigènes et les communautés locales sont des partenaires essentiels pour protéger la nature avec succès. Mais il ne s’agit pas seulement d’écouter la voix de ces partenaires et d’obtenir leur consentement. En fait, beaucoup de ce que nous réalisons sur le terrain est orienté vers la construction d’un savoir local et est le reflet d’un savoir, d’une possession, et d’une fierté au niveau local dans la pratique de la protection de la nature.
Dans le sud du Chili, par exemple, nous travaillons de concert avec les communautés Mapuche pour consolider leurs initiatives d’utilisation durable de la forêt. En Namibie, nous avons travaillé avec 14 groupes tribaux différents afin d’organiser les administrations qui améliorent la gestion de leurs ressources naturelles. Nous avons un partenariat avec les Conseils locaux pour l’organisation des systèmes de gestion par les communautés dans les villages de pêcheurs d’Amazonie et des Philippines. Et, dans les villages Yu’pik le long de la mer de Béring, nous travaillons avec des éducateurs autochtones pour contrôler les niveaux de toxicité et développer des programmes d’éducation écologique.
Ce sont des exemples de la façon dont le WWF saisit les aspirations et les besoins humains en faveur de l’amélioration et de l’intégrité écologique de la planète. Il y en a beaucoup d’autres. Encouragés par ce résultat, nous nous réjouissons de travailler avec les autres pour trouver de nouvelles et de meilleures solutions aux difficiles problèmes humains et écologiques. Notre point de départ résidera dans les trois engagements institutionnels soulignés plus haut.
Pour mieux connaître notre politique et nos positions quant aux Peuples Autochtones et traditionnels et pour une discussion plus détaillée reprenant les inexactitudes de l’article “ Un défi aux protecteurs de la nature ”, veuillez consulter notre site Internet à l’adresse : http://panda.org/people/worldwatch.
Carter S. Roberts
Responsable de la protection de la nature, WWF (Etats-Unis)
Chris Hails
Directeur de programme, WWF (International)
De The Nature Conservancy
Le récent article de Mac Chapin dans World Watch, “Un défi aux protecteurs de la nature”, soulève d’importants problèmes concernant le besoin fondamental d’impliquer les communautés autochtones et traditionnelles dans les efforts de protection de la nature. Un dialogue ouvert est crucial pour renforcer la collaboration entre les communautés autochtones et les protecteurs de la nature. Durant plus de 50 ans, The Nature Conservancy a dépendu de partenariats avec les peuples locaux pour protéger quelques-uns des écosystèmes les plus biologiquement cruciaux et menacés de la Terre.
Une grande partie de la biodiversité du monde se trouve dans des lieux habités par des personnes. The Nature Conservancy sait qu’une conservation efficace ne peut être atteinte sans que les gens vivant et dépendant de ces territoires fassent partie intégrale du processus.
Parmi les valeurs profondes de Nature Conservancy, on trouve un “Engagement envers les personnes”, qui stipule que nous respectons “ le besoin des communautés locales en développant des accès à la protection de la diversité biologique tout en permettant en même temps aux êtres humains de vivre de manière productive et durable dans les espaces”.
The Nature Conservancy travaille dans les 50 Etats américains, ainsi que dans 28 pays à travers le monde. Dans plus de 30 de ces programmes, que ce soit du point de vue national ou international, Conservancy travaille avec les communautés autochtones pour aider à la protection de leurs terres traditionnelles. De la Colombie, où nous avons aidé les tribus autochtones à réacquérir leurs terres sacrées, à l’Alaska, où nous travaillons avec des indigènes pour intégrer le savoir traditionnel et les activités de subsistance dans les plans de protection de la nature, les employés de Conservancy s’efforcent de mettre en application cette valeur dans tout ce qu’ils font. La prémisse sous-jacente de M. Chapin - que les grands groupes internationaux de conservation sont de par leur vraie nature incapables de travailler efficacement avec les Peuples Autochtones et traditionnels - est tout simplement incorrecte.
Une telle prémisse suggère que n’importe quelle organisation travaillant dans des endroits éloignés du monde et recevant un support individuel, gouvernemental ou corporatif significatif ne devrait même pas essayer de travailler dans des régions où résident des populations indigènes par peur d’imposer des priorités extérieures et irrémédiablement causer du tort aux modes de vie traditionnels. Au contraire, nous pensons que les organisations de toutes tailles devraient utiliser leurs ressources pour atteindre toutes les parties du monde afin de former des partenariats en vue de protéger les écosystèmes cruciaux.
M. Chapin déclare que “les Peuples Autochtones et les protecteurs de la nature ont des priorités très différentes.” La réalité est que les Peuples Autochtones et les protecteurs de la nature se battent contre bon nombre de défis identiques, de l’expansion du marché global et des épidémies aux effets du changement climatique et des activités irresponsables des grandes entreprises. Ce n’est que par un travail de collaboration que ces défis peuvent être affrontés. Tout comme les communautés autochtones possèdent le savoir unique de leur terre, essentiel à la conservation de la biodiversité, les organisations telles que Conservancy ont les ressources scientifiques et financières aujourd’hui nécessaires pour aider à protéger la nature sauvage et les styles de vie locaux.
M. Chapin suggère que si les groupes de protection de la nature reposent de plus en plus sur la science, ils s’éloignent de plus en plus des populations indigènes. Mais la science et la responsabilité sociale peuvent et doivent avancer main dans la main. La science aide The Nature Conservancy à déterminer où nous travaillons pour protéger les habitats cruciaux, mais la science ne nous confine pas et ne saurait déterminer comment nous travaillons pour protéger ces terres.
Chaque communauté est unique. Nos outils, tels que la protection participative, nous permettent d’entendre les inquiétudes des communautés et de développer des solutions conjointes qui ont une crédibilité scientifique. Nous construisons des relations à long terme avec les communautés, nous affinons continuellement nos plans et nous évaluons conjointement nos activités. Mais nous reconnaissons qu’il faut en faire plus.
Durant ces dernières années, Conservancy a augmenté son personnel et ses investissements dans des programmes internationaux pour répondre plus efficacement à des problèmes locaux. Nous avons formé des groupes en réseau pour permettre à nos équipes collaborant avec les communautés internationales de partager les stratégies et les leçons apprises.
The Nature Conservancy a également encouragé la création d’un Dialogue mondial pour un partenariat d’une année, qui doit être lancé au Congrès mondial de la protection de la nature à Bangkok afin de réunir les responsables d’ONG autochtones et locales du monde entier et amener des améliorations dans les partenariats avec les groupes locaux de protection de la nature.
Enfin, la philosophie de gestion adaptative de Conservancy nous amène à revoir en permanence nos activités. Des audits réguliers sur la protection de la nature évaluent l’efficacité des partenariats avec les communautés et les autres partenaires. Apprendre les complexités culturelles exceptionnelles des groupes autochtones est un processus continu, tout comme apprendre les complexités et les méthodes de protection de la nature est une science en évolution.
Mais ni la science ni l’implication des communautés ne peuvent être ignorées, et tous deux sont des outils essentiels pour arriver au but commun des protecteurs de la nature et des populations autochtones : préserver les ressources naturelles de la Terre et les écosystèmes qui assureront l’avenir nos enfants, petits-enfants et au-delà.
Pour en savoir plus sur le travail de The Nature Conservancy avec les communautés autochtones et traditionnelles, visitez www.nature.org.
Steven J. McCormick
Président et Chef de la direction (CEO), The Nature Conservancy
De La Fondation Ford
L’article de Mac Chapin “Un défi aux protecteurs de la nature” (novembre/décembre 2004) traite d’un certain nombre de problèmes sur lesquels la Fondation Ford a travaillé durant plusieurs années et que nous considérons comme des clés à nos efforts de réduction de la pauvreté et de l’injustice parmi les communautés autochtones et rurales de par le monde. L’article soulève d’importantes questions sur la relation entre la protection de la biodiversité et le développement communautaire. Nous sommes d’accord que ces sujets doivent être discutés et analysés.
Cependant, l’article contient des erreurs de faits et se fourvoie généralement dans sa façon de décrire le travail de la Fondation Ford et d’autres donateurs et sur ce qu’impliquent les approches de protection de la nature à large échelle et la réalisation d’un dialogue positif. Premièrement, l’article laisse à penser qu’une étude, menée grâce aux fonds d’une Fondation sur la protection à large échelle et le développement communautaire concernerait avant tout les Peuples Autochtones et la protection de la nature. C’est ignorer l’éventail des problèmes relatifs aux tendances de la protection à large échelle qui ont été examinés et ne pas saisir les préoccupations de la Fondation pour d’autres communautés - y compris les intérêts des communautés de Peuples Autochtones - qui sont au centre de nos programmes d’administration des ressources naturelles par les communautés.
Cet article est également incorrect dans sa représentation de la nature de la discussion interne à la Fondation Ford relative à l’étude, particulièrement en regard de l’implication de deux administrateurs de la Fondation, Kathryn Fuller et Yolanda Kakabadse. La discussion au sein du personnel et des administrateurs de la Fondation, qui eut lieu lors de nos réunions habituelles au Conseil d’administration, se concentrait uniquement sur les façons d’atteindre au mieux les buts de l’étude. Le personnel de Ford a avancé les expertises de Kathryn Fuller et Yolanda Kakabadse et s’est réjoui de leur volonté de promouvoir l’engagement de leurs organisations, parmi d’autres, dans un dialogue exploratoire des intérêts pour une protection à large échelle. Contrairement aux assertions de M. Chapin, à aucun moment le moindre administrateur n’a tenté d’empêcher la parution du rapport résultant de cette étude. Le fait est que le rapport a été distribué en juin dernier aux donateurs participants, aux organisations de protection et à d’autres tiers intéressés.
En analysant le suivi d’attribution des fonds de la Fondation et les résultats du dialogue entre ONG de protection de la nature et le groupe de partenaires financiers collaborant à cet effort, l’auteur a omis de vérifier avec la Fondation les étapes suivies. L’auteur a omis de mentionner qu’en plus des attributions accordées au WWF et à l’UICN, Ford fournit également un support à l’Institut international sur l’environnement et le développement en vue d’un dialogue qui impliquera un certain nombre de partenaires. Plus encore, nous aurait-il contacté que nous aurions clarifié le fait que le processus d’approbation pour toute attribution proposée à une organisation et à laquelle un administrateur est affilié inclut une révision par un conseil indépendant.
Finalement, l’auteur fait des remarques trompeuses à propos de la perception qu’ont les partenaires financiers des Peuples Autochtones. Elles ne reflètent en aucun cas les vues de la Fondation Ford. Nous trouvons ces remarques particulièrement troublantes puisque nous avons longtemps soutenu le travail de développement des groupes autochtones dans plusieurs endroits du monde et demeurons engagés dans cet effort. Alors que Ford continue de soutenir les projets de gestion communautaire des ressources naturelles issus des organisations internationales de conservation, le gros de notre financement est concentré sur le soutien au travail de celles-ci au plus près des problèmes, particulièrement des organisations des populations rurales et autochtones à bas revenus. En fait, une étude récente rÉalisÉe par l’Université d’Harvard sur le financement pour les groupes autochtones aux Etats-Unis a identifié la Fondation Ford comme la plus importante source de financement privé, avec plus de 72 millions de dollars attribués ces dix dernières années. En dehors des Etats-Unis, nous avons attribué plus de 26 millions de dons spécifiquement orientés vers les Peuples Autochtones. Les lecteurs de l’article de M. Chapin pourraient avoir une impression toute différente.
Pablo J. Faria
Vice-président du Programme de constitution de capitaux et de développement communautaire de la Fondation Ford
De The Amazon Alliance
A propos de la “croyance non étayée que les Peuples Autochtones ne peuvent en toute confiance s’occuper eux-mêmes de leurs propres ressources”.
Je voudrais faire l’éloge de World Watch pour avoir eu le courage de publier l’article de Mac Chapin, “Un défi aux protecteurs de la nature” et pour avoir traité la question controversée du conflit entre les grandes organisations de conservation et les Peuples Autochtones. Travaillant pour une organisation qui a pour mission de soutenir une coalition entre Peuples Autochtones et environnementalistes, je trouve qu’il s’agit d’une question qui mérite autant d’attention aujourd’hui qu’en 1990 lorsque les organisations autochtones et les environnementalistes s’accordèrent pour travailler ensemble pour protéger l’Amazonie par la reconnaissance et la défense légales des droits territoriaux des Peuples Autochtones.
Les Peuples Autochtones croient toujours fortement à ce but. Ils sont moins convaincus, cependant, par l’engagement des plus grandes organisations de conservation à les aider à l’atteindre, particulièrement devant les menaces grandissantes pesant sur leurs territoires et provenant de l’extraction du pétrole et du gaz, de l’exploitation minière, des routes et du développement agricole. Ils voient désormais les protecteurs de la nature défendre la création de parcs nationaux sur leurs territoires traditionnels, fournir l’assistance technique aux compagnies forestières qui récoltent le bois là où vivent des tribus isolées, signer des partenariats avec des compagnies pétrolières ; en fait, de par le monde, fournir un label vert aux forages se produisant dans les lieux les plus culturellement et environnementalement sensibles.
Toutefois, il y a eu quelques alliances valables entre protecteurs de la nature et communautés autochtones lors de campagnes contre des mégaprojets destructeurs comme celui du gazoduc Camisea en Amazonie péruvienne. Ces quelques exemples montrent la puissance que les coalitions peuvent avoir lorsqu’elles défient les compagnies internationales et les financiers pour protéger la biodiversité.
De larges déséquilibres dans la puissance économique et politique affaiblissent naturellement les alliances entre organisations autochtones et de protection de la nature, mais plus troublante est la persistance de la croyance non étayée que les Peuples Autochtones ne peuvent en toute confiance s’occuper eux-mêmes de leurs propres ressources naturelles. Je trouve bien plus plausible la méfiance des Peuples Autochtones à l’égard des gouvernements et des ONG qui entretiennent des liens avec les compagnies pétrolières et forestières sous prétexte de sauvegarder leurs territoires ancestraux.
Ce débat mérite bien plus d’attention si l’on souhaite aboutir à une protection de la nature plus socialement responsable, et j’espère qu’il va se poursuivre non seulement lors des réunions à huis-clos d’ONG, mais également à l’intérieur des communautés et toujours avec les Peuples Autochtones présents à la table.
Peter Kostishack
Codirecteur de l’Alliance amazonienne pour les Peuples Autochtones et traditionnels du bassin de l’Amazone.
D’un Groupe local de protection de la nature
Je suis l’ancien directeur et fondateur du Programme de Basse Californie et de la mer de Cortes mené par The Nature Conservancy, et l’actuel directeur exécutif d’une petite équipe locale de protection de la nature qui aide les ONG locales et les communautés rurales du Mexique à renforcer et à protéger leur jouissance du territoire communal et marin. Mac Chapin devrait être applaudi pour rappeler l’obligation des grandes ONG à rendre des comptes dans l’arène de la conservation globale.
Je suis inquiet du fait que les ONG de conservation globale sont largement absentes des premières lignes dans les batailles pour protéger les ressources locales des actes de déprédation des gouvernements, des spéculateurs, des prédateurs multinationaux et des pilleurs de ressources. L’ironie, bien sûr, est que ces organisations ont souvent des accords avec les entités même qui menacent le plus les ressources naturelles locales dont les communautés dépendent pour leur survie.
Serge Dedina
Directeur exécutif de Wildcoast, groupe international de conservation, directeur du Projet Garde-côtes de Basse Californie
D’un chercheur sur les réfugiés de la conservation
J’ai lu “ Un défi aux protecteurs de la nature ” avec un intérêt particulier, étant tout juste revenu d’un mois de recherches en Amérique du Sud pour un livre sur l’histoire des réfugiés de la protection de la nature, des personnes expulsées ou déplacées de leurs territoires natals traditionnels dans l’intérêt de la protection de la nature. Mon dernier livre portait sur l’histoire des fondations philanthropiques américaines, sujet en filigrane mais fascinant de l’article de Mac Chapin.
Les lecteurs de World Watch le savent, la pratique consistant à évincer les indigènes des “aires protégées” débuta aux Etats-Unis il y a un siècle et demi après la création des Parcs nationaux Yellowstone et Yosemite où environ une douzaine de tribus indiennes ont été sommairement retirées des parcs, souvent par la force. Ce processus, incidemment, n’a pas été arrêté avant 1969, quand le dernier village libre Miwok a été évacué du Yosemite. La création et la défense de ces “forteresses au nom de la conservation” étaient en fait inspirées par bon nombre de précurseurs de la défense de l’environnement aux Etats-Unis. On ne doit donc pas être surpris si Chapin trouve des résidus de cette philosophie au sein de quelques grandes ONG américaines de protection de la nature. Ceci dit, je crois que la situation change, et qu’au moins au niveau du champ d’action sud américain, le personnel de CI, TNC et du WWF est profondément conscient des allégations de Chapin, c’est-à-dire que l’esprit d’exclusion en matière de protection de la nature persiste dans les quartiers généraux de leurs organisations à côté d’un subtil mais réel préjudice envers la sagesse “non scientifique” des Peuples Autochtones.
Cependant, dans des villes clés de la ligne de partage des eaux de l’Amazone et partout dans le bassin, j’ai trouvé et interrogé des gens ayant travaillé pour CI, TNC, le WWF et WCS ou en partenariat avec eux. Alors qu’il subsiste là un niveau d’hostilité palpable envers les BINGOs (“Big International NGOs” : Grandes ONG Internationales), des efforts concertés sont entrepris pour améliorer les relations avec les Peuples Autochtones et leurs représentants, souvent après l’insistance des fondateurs de ces fondations. Les relations sont-elles bonnes ? Non, ni entre la population indigène et les ONG, ni entre le personnel de terrain et la direction des ONG aux Etats-Unis. J’ai été choqué d’entendre les exécutifs locaux des quatre grandes ONG à Quito, Lima et ailleurs, admettre que de sérieuses erreurs ont été commises par leurs organisations ces trois ou quatre dernières années, et particulièrement d’entendre Erick Meneses, directeur du projet Vilcambamba de Conservation International, reconnaître que son employeur avait tissé des liens bien trop étroits avec Camisea, la grande compagnie d’exploration gazière péruvienne qui forait des puits sans relâche et construisait des pipelines dans la région même que CI essayait de protéger. De retour chez moi, je suis persuadé que Mac Chapin a raison de souligner que le personnel de terrain des BINGOs est conscient du problème social créé par la “protection par bastions”, et que lentement, trop lentement, cette prise de conscience commence à toucher le personnel dirigeant.
Je poursuis ma route vers Bangkok, où je me réjouis d’avance d’écouter la table ronde promise par Yolanda Kakabadse sur ce sujet à la convention quadriennale de l’UICN. Je m’attends à entendre là-bas beaucoup de rhétoriques prometteuses et encore davantage de ces déclarations sincères de bonnes intentions à l’intention des peuples indigènes, une l’attitude largement à l’origine de la controverse en cours. Il reste à voir si du changement ou de l’action suivront. Ils dépendront du pouvoir grandissant de l’activisme autochtone et de la sincérité des protecteurs internationaux de la nature.
Quant à savoir si l’arrêt ou non des relations avec les entreprises d’extraction permettra un traitement juste des Peuples Autochtones, je me garde de tout jugement sur cet insoluble et interminable débat. Ce qui semble clair, cependant, c’est que lorsque ces “partenariats” impliquent de l’argent, sous forme de généreuses contributions aux organisations sans but lucratif, et particulièrement en échange de sièges à leurs conseils d’administration, il devient de plus en plus difficile pour ces organisations de bien agir aux endroits de la planète où les directeurs et leurs entreprises ont des intérêts économiques.
Mark Dowie
Université de Californie
De The Rainforest Foundation, Grande-Bretagne
Mac Chapin soulève des points très importants dans son article “Un défi aux protecteurs de la nature”.
Notre propre expérience en tant qu’organisation ayant travaillé ces 15 dernières années à aider les communautés autochtones à sécuriser leurs territoires et à protéger leur environnement, a été que les projets protection stricte de la nature mal conçus sapent de plus en plus les efforts des Peuples Autochtones. En effet, bon nombre de délégués à une récente conférence internationale de représentants autochtones ont constaté que les activités des organisations de conservation constituent désormais la première plus grande menace à l’intégrité de leurs terres.
Quelques organisations de protection de la nature ont adopté des politiques plus progressistes envers les Peuples Autochtones pendant les années 1990 et au début des années 2000. Cependant elles semblent, au mieux, avoir été inégalement appliquées sur le terrain ou, au pire, simplement complètement abandonnées. Par exemple, une étude récente a estimé que quelque 54 000 autochtones ont été chassés ou expropriés dans 12 aires protégées de la région du bassin du Congo, la plupart sous la houlette de grandes organisations internationales de protection de la nature.
Dans certains cas, par la non-reconnaissance des droits des indigènes, les groupes de protection de la nature apparaissent avoir agi à l’écart des lois gouvernant l’assistance officielle (comme l’Acte d’assistance à l’étranger des Etats-Unis) et les directives des principaux donateurs privés.
De plus en plus, il devient évident que les programmes de protection de la nature qui manquent au respect des droits des Peuples Autochtones sont propres à devenir non durables et probablement contre-productifs. Si nous n’en tenons aucun compte, ce sera à nos risques et périls.
Simon Counsell
Directeur de la Fondation pour la forêt tropicale (The Rainforest Foundation), Grande-Bretagne
D’un ancien membre du conseil d’administration de CI
En tant qu’ancien membre du Conseil de direction de Conservation International, j’ai lu avec intérêt l’article de Mac Chapin sur les difficultés que les grandes ONG internationales semblent rencontrer à réconcilier leurs intérêts pour la protection de la biodiversité avec ceux des tribus autochtones locales.
Alors que beaucoup de ce qu’écrit le Dr Chapin pourrait être mis au compte d’opinions personnelles, les chiffres suivants m’ont surpris, étant assez objectivement vérifiables : alors que les lignes directrices du Fonds de partenariat pour les écosystèmes de grande importance (CEPF, Critical Ecosystem Partnership Fund) de CI stipulent qu’au moins 50% des attributions doivent aller aux petites organisations indépendantes travaillant sur le terrain, durant les deux premières années du programme du CEPF en Amérique latine, seuls 22% l’étaient, dont une grande proportion est allée à des organisations crées par CI. Ces statistiques étant tirées du rapport annuel du CEPF, elles semblent solides et donc inquiétantes.
Ma propre expérience avec CI m’a fait comprendre qu’alors qu’elle canalise une énorme quantité de forces pour faire du bon travail dans le monde, elle marche souvent à son propre rythme, ce qui peut conduire à des heurts avec des éléments de la communauté environnementale. Je me rappelle particulièrement que CI avait rejeté le concept de foresterie durable dans les tropiques et sapé le programme de certification indépendant FSC (Forest Stewardship Council, Conseil d’intendance de la forêt) par son soutien au programme de certification de l’industrie de la forêt nord-américaine. Je me demande si les questions soulevées par le Dr Chapin dans son article ne trouvent pas leur explication dans une attitude similaire, qui consiste à faire ce qu’on pense être juste sans tenir compte des opinions et des vues externes à l’organisation.
Adam Albright
Président de la fondation ARIA, membre du conseil de direction de l’Institut Worldwatch
De collègues de trois continents
A propos de la protection de la nature comme procédé sociopolitique
L’article de Mac Chapin “ Un défi aux protecteurs de la nature ” soulève un nombre important de questions sur les approches actuelles de la sauvegarde de la nature au niveau international et qui méritent une discussion étendue et ouverte. Nous remercions l(es)’éditeur(s) de World Watch d’avoir eu la prévoyance d’ouvrir un forum pour un tel dialogue. Nous souhaitons souligner que si l’effort de compréhension de la perte de biodiversité est principalement du domaine de la conservation biologique, le processus de ralentissement et espérons-le le renversement du déclin est de manière prédominante du domaine de l’organisation humaine. Nous souhaitons par conséquent souligner les nombreuses questions clés qui pourraient être éludées ou oubliÉes dans toute réaction à l’article de Chapin.
Comment devons-nous nous organiser pour à la fois protéger la nature et promouvoir le bien-être humain ? Un certain nombre de questions méthodologiques importantes demandent une plus grande attention de la part de toutes les organisations de protection de la nature et de développement (et cela ne concerne pas seulement les grandes organisations). Elles incluent : un consentement informé au préalable, une compensation juste et opportune pour les ressources et territoires appropriés, un large débat public sur l’environnement, de la transparence et une responsabilisation dans les prises de décisions (incluant les mécanismes de démocratisation des décisions éminentes sur les domaines) et les relations entre la protection de la nature, les droits de l’homme et les droits du sol.
Alors que les gouvernements doivent avoir l’autorité pour acquérir des territoires privés pour un usage public, dont la protection de la biodiversité, de telles démarches devraient intervenir en dernier recours, non en première réponse. Avec peu de terres disponibles ou inutilisées dans un grand nombre de pays, de telles acquisitions revêtent souvent une signification et des effets contraires sur les populations locales, principalement sur les pauvres et sur ceux privés de droits civiques. Une gestion englobant la participation des communautés ainsi que des zones à usage multiple sont des choix prouvés en faveur des aires protégées, qui promeuvent le développement local et une bonne gestion de la nature sauvage.
Faute de prendre en considération les questions institutionnelles et méthodologiques, la protection de la nature ne sera pas seulement remise en question au risque de perdre de sa crédibilité ; sa fonction essentielle sera compromise. Ces questions nécessitent un besoin urgent de travail analytique et empirique plus important de la part de tiers ainsi qu’un débat public ouvert si nous voulons améliorer la protection de la nature dans les dix prochaines années.
Remarque : les opinions exprimées dans cette réponse sont celles des signataires et ne représentent pas forcément les vues de l’Agence américaine pour le développement international (USAID : United States Agency for International Development), de l’Institut des ressources mondiales (WRI : World Resources Institute), du Groupe sur les ressources internationales (IRG : International Resources Group), du Centre pour les lois internationales de l’environnement (CIEL : Center for International Environmental Law), ou de toute autre organisation et université citée.
Peter Veit, Docteur en Sciences.
Directeur régional pour l’Afrique, Institut des ressources mondiales (WRI : World Resources Institute, Washington, D.C.)
Peter R. Wilshusen, Ph.D.
Assistant-professeur en études de l’environnement, Université de Bucknell (Lewisburg, Pennsilvanie)
Jon Anderson, Docteur en Sciences.
Conseiller en politique des ressources naturelles, Agence américaine pour le développement international (USAID : United States Agency for International Development, Washington, D.C.)
Charles E. Benjamin, Ph.D.
Groupe de ressources international (IRG : International Resources Group, Washington, D.C.)
Bruce Campbell, Ph.D.
Professeur en études sur l’environnement, Université Charles Darwin (Australie) et Centre pour la recherche internationale sur la sylviculture (CIFOR : Center for International Forestry Research)
Godber Tumushabe, Docteur ès Lois
Directeur exécutif, Avocats pour l’environnement et le développement (Ouganda)
Rugemeleza Nshala, Docteur ès Lois
Candidat au doctorat en gestion environnementale, Ecole d’études en sylviculture et environnement de Yale
Owen Lynch, docteur en droit, Ph.D.
Représentant senior au Centre pour les lois internationales de l’environnement (CIEL : Center for International Environmental Law, Washington, D.C.)
De collègues américains et boliviens sur le terrain
Nous écrivons une réponse à l’article provocant “Un défi aux protecteurs de la nature”, par Mac Chapin. Chacun de nous a été impliqué sur le terrain depuis plus de 30 ans ; l’un est américain, travaille actuellement pour la Fondation Garfield et le Musée Field et fut auparavant employé au World Wildlife Fund (WWF) et à USAID, expert et consultant au Global Environment Facility (ndlr : GEF), et a donc une expérience en Asie, en Afrique et aux Amériques. L’autre est un Bolivien ayant travaillé sur des projets de rapprochement entre Peuples Autochtones et non autochtones, et est consultant pour diverses organisations internationales et fondateur de nombreuses ONG. Nous écrivons cette lettre en tant que professionnels concernés et nous ne représentons les vues d’aucune organisation. Nous pensons que l’article soulève des questions mondiales qui méritent une discussion prudente et publique. Nous espérons que la discussion sur les questions clés de l’article ne se perdra pas en conjecture sur les détails concernant des individus en particulier ou des institutions. Il existe de nombreux exemples d’organisations de conservation travaillant bien avec les communautés autochtones, mais il est de bon usage de critiquer des problèmes et des erreurs importantes de façons honnête et constructive.
Pourquoi ces questions sont-elles si importantes ? Les territoires des Peuples Autochtones chevauchent ce qu’il reste des aires de haute biodiversité dans le monde. Les communautés autochtones et leurs territoires isolés sont sous la formidable menace de nombreux groupes d’influence, y compris par moment sous celle des défenseurs de la nature. Mac Chapin dépeint les conflits parmi les plus sérieux, soulevant des questions allant de la violation des droits de l’homme à l’échec de la sauvegarde de la biodiversité. Ce ne sont pas là des questions nouvelles : depuis les années 1970 une poignée de protecteurs de la nature concernés a écrit et parlé de ces échecs d’un point de vue interne, et a proposé des solutions. Les rencontres internationales ont réuni les donateurs, les organisations de protection de la nature et les représentants d’organisations autochtones à la recherche de solutions sur ce problème et des analyses ont documenté le problème. Mais le modèle a persisté, probablement du fait de l’inertie générée par les règles organisationnelles internes à l’égard des changements organisationnels majeurs. Dans plusieurs régions du monde, les spécificités et l’échelle des violations varient selon les manières dont les organisations internationales de protection de la nature se sont engagées, et/ou ont tactiquement soutenu les gouvernements nationaux et les entreprises internationales jusqu’à ignorer ou piétiner les droits des autochtones. Les départements de promotion des organisations utilisent des photos d’autochtones pour vendre leur “succès” et lever des fonds, cependant à certains endroits sur le terrain ils sont rarement rendus responsables de leurs résultats. Les organisations ont rajouté des programmes comprenant le slogan “gouvernance” afin de taire les critiques externes et internes se faisant de plus en plus entendre, et cela en lieu et place d’investissements sérieux dans des changements structurels et dans l’allocation des budgets nécessaires pour collaborer avec les Peuples Autochtones.
Si nous sommes réellement soucieux de la perte de la biodiversité, de nouveaux paradigmes de collaboration sont nécessaires pour s’attaquer à cette crise, pas des slogans. Pour que la collaboration continue, la société non autochtone doit reconnaître les défis de la représentation et de la communication transculturelles et fournir un effort continu pour maintenir les processus où les protecteurs de la nature et les donateurs peuvent comprendre les perspectives et les désirs des autochtones, et vice-versa, en utilisant par exemple des procédés différents de ceux habituels des projets “participatifs” et “consultatifs”. C’est uniquement en partant de cette reconnaissance qu’il sera possible de positionner les dirigeants autochtones à la table des prises de décisions en tant que collaborateurs avec des traditions de communication et d’analyse différentes, et par-là même, de découvrir de nouvelles façons de progresser.
Nous recommandons que la première étape vers la réduction des tensions, avant qu’aucune autre étude ne soit lancée, soit constituée de discussions régionales ouvertes et officieuses facilitées par une organisation autochtone et financées sans l’intervention de donateurs et sans limite imposée dans le temps sur le modèle des Coloquios dans le Gran Chaco. Les Coloquios sont une pratique de résolution des problèmes des autochtones boliviens Guarani, similaire aux procédés de “nivellement” existant dans le sud-est asiatique. La table ronde suivrait des règles d’engagement où chaque partie respecterait et écouterait les points de vue et les expériences de chacun. Le suivi viendrait naturellement, aucune pression à produire des résultats n’aurait lieu lors de ces rencontres. Mettre ensemble les responsables de direction des organisations de protection de la nature, les dirigeants autochtones et les représentants des communautés touchées dans un lieu approprié pour discuter ouvertement de leurs expériences et de leurs vues pourrait apporter de l’air frais dans un forum moins public, tout en commençant à bâtir une collaboration plus respectueuse. Au congrès sur les parcs mondiaux de l’UICN, tenu à Durban, Afrique du Sud, en septembre 2003, un procédé de “Paix et réconciliation” a été recommandé comme un choix plus en phase pour s’attaquer aux abus passés et aux conflits entre organisations de protection de la nature et Peuples Autochtones. Alors qu’une telle proposition est intéressante, comme celle de l’UICN que Mac Chapin mentionne, elle court le risque de n’être qu’un autre événement mondial organisé en dehors des coutumes autochtones, hors de portée des procédés locaux et polarisant encore davantage la situation. Les événements planétaires permettent aux organisations de protection de la nature de cocher les points sur la liste des conditions requises sans affecter en fait leurs actions dans les sites isolés, loin de tout autre regard que celui des autochtones locaux qui eux ne participent pas aux événements mondiaux.
Comme deuxième étape, les investigations indépendantes pourraient laisser au repos les rumeurs et accusations actuelles (qui ont réveillé l’intérêt des fondations) et jeter les bases pour avancer sur des relations plus positives, mais seulement si un effort sincère était accompli pour faire cela d’une manière différente conduite par une gestion du temps, des points de vues et des procédés autochtones, plutôt que dans le format et les processus analytiques très occidentaux typiquement utilisés par des groupes d’experts externes travaillant avec leurs concepts étroitement centrés, comme par exemple les spécialistes des “couloirs”.
Concurrente de l’investigation en commun, une troisième étape consisterait pour les chefs autochtones intéressés, à organiser des séminaires de travail régionaux visant à construire la capacité des donateurs et des organisations de protection de la nature à travailler effectivement avec les communautés autochtones (une inversion du séminaire habituel où donateurs et organisations de conservation bâtissent la capacité des indigènes à faire ce que le projet attend d’eux). Les responsables autochtones partageraient leurs vues sur les raisons pour lesquels les étrangers de bonnes intentions échouent, et sur la manière dont les protecteurs de la nature et les donateurs pourraient mieux travailler avec les communautés autochtones pour protéger leurs terres et leurs ressources dans l’avenir. Les protecteurs de la nature auraient besoin de s’investir activement auprès des organisations autochtones pour promouvoir l’utilisation créative d’instruments légaux existants, comme la Convention 169 du Bureau international du travail, qui reconnaît les droits autochtones, afin de protéger les territoires autochtones dans les pays où les gouvernements ignorent et oppriment les Peuples Autochtones. Cela établirait aussi une base plus équilibrée pour une vraie collaboration si toutes les parties entraient en conférence avec l’esprit ouvert et prêt à apprendre.
Finalement, si plus de donateurs prenaient le risque de soutenir directement les efforts des organisations autochtones pour conserver leurs propres territoires plutôt que de seulement les financer à travers de grandes organisations de conservation, et surveillaient plus étroitement les conséquences de leurs grosses subventions aux grandes organisations, cela aiderait à reconnaître les organisations et les projets ayant de bons résultats. Cette attitude permettrait également une culture organisationnelle dans laquelle les cadres et les professionnels qui ont essayé de faire des réformes depuis l’intérieur de ces organisations ces dix dernières années, mais qui ne critiqueraient pas publiquement le statu quo pour préserver leur carrière, puissent faire entendre leurs voix. Ce qui est en jeu n’est rien moins que l’avenir des diversités biologique et culturelle.
J. Alcorn et A. Zarzycki
Etats-Unis et Bolivie
De Tom Lovejoy, Centre Heinz pour la science, l’économie et l’environnement
A propos de la glorification de l’approche fondée sur la science
Sur demande de la COICA, la Coordination des organisations autochtones du bassin de l’Amazonie, j’ai présidé en 1989 la toute première rencontre de ce corps avec les organisations de conservation à Washington. Elle a marqué une importante transition d’une ère où les groupes autochtones avaient été principalement représentés par des anthropologues vers une période d’auto-représentation par leurs propres organisations. Depuis lors, le rôle des Peuples Autochtones dans la sauvegarde de la nature a grandi et est devenu plus complexe.
Le tableau dressé par Mac Chapin dans le dernier numéro n’est pas loin de dépeindre l’un échec complet des ONG dans leur engagement avec les Peuples Autochtones. Je sais de première main, de par ma présence sur le terrain, que cette image est bien trop monocolore et que les ONG prennent ces questions très au sérieux.
A l’exception d’endroits où il n’existe pas d’autochtones, il est impossible de réussir dans la protection de la nature sans prendre en compte les autochtones et les partenaires locaux. Il n’est pas surprenant qu’il y ait des échecs et que ce ne soit pas facile. Dans leur sphère, les environnementalistes sont très prédisposés aux fausses dichotomies, comme de savoir si les Programmes intégrés de conservation et de développement fonctionnent ou pas. Certains fonctionnent, d’autres non, et les leçons tirées devraient aider à la prospection pour des résultats futurs favorables.
Nous tous, autochtones inclus, avons un intérêt pour une planète biologiquement saine, fonctionnelle et variée. Sans cela, il ne peut y avoir de développement durable ou de soulagement de la pauvreté à long terme. Le développement durable demandera des aires protégées desquelles les gens seront essentiellement absents de même que de vastes aires inhabitées à gérer et à utiliser avec une empreinte écologique douce. Là où les Peuples Autochtones sont impliqués, nous devons célébrer leurs liens forts avec la nature, mais être attentifs de ne pas les dÉpouiller, en utilisant les mots de Peter Matthiessen, de “leur humanité” en les regardant à travers de nouvelles lunettes rousseauistes.
Nous sommes piégés partout - pas seulement dans les situations autochtones - par l’interaction entre l’urgence et l’importance : les besoins humains à court terme viendront toujours entraver ceux à long terme comme la protection de l’environnement et la biodiversité. Plutôt que de mesurer le succès des organisations de protection par leur capacité à croître, à engranger des fonds substantiels et, enfin, à penser à large échelle, ceux d’entre nous animés en premier lieu et avant tout par des inquiétudes sociales devraient célébrer et émuler leur succès.
De manière similaire, l’approche des grandes ONG fondée sur la science devrait être louée et non dépeinte comme opposée aux intérêts des Peuples Autochtones et locaux. C’est la seule façon sensée de fixer les priorités et de maximiser la conservation pour éviter de passer à côté de certains éléments alors que nous nous efforçons de ralentir les premiers stades de la sixième grande extinction. De telles priorités de protection de la nature fondées sur la science doivent être intégrées à la matrice socioéconomique pour garantir le succès des programmes.
Tous ces efforts de protection de la nature échoueront sans l’engagement des gouvernements et du secteur privé. Les fonds provenant de l’industrie sont utiles bien sûr, mais bien plus importante est l’amélioration de leur comportement environnemental. Les ONG qui travaillent effectivement avec le secteur privé et les gouvernements pourraient bien être moins à même d’affronter leurs partenaires publiquement sur certains aspects. C’est là qu’il est important de se rappeler la valeur du partage du temps de travail dans la communauté environnementale. La protection de la nature dans son ensemble est plus efficace quand elle agit à travers une mosaïque d’approches, incluant des plaidoyers forts et un pragmatisme sans centralisation, comme il a été souligné il y a des années quand l’administrateur de l’EPA , l’Agence de protection de l’environnement américaine Russell Train a fait remarquer que le président du Sierra Club David Browser lui a permis d’apparaître comme quelqu’un qui “semble raisonnable”.
Le point le plus important est que la protection de la nature est vraiment un exercice d’éducation par les actes. Nous ne devrions être surpris ni par les erreurs ni par les points de vues contestataires sur notre parcours d’action pour le changement dans un monde surpeuplé. Les solutions miracle sont très rares et nous avons tous besoin de passer plus de temps à communiquer entre nous. Par-dessus tout je pense que nous devons tous deux penser grand et être généreux et, sans tomber dans le moindre piège expéditif, adhérer au principe de Paul Nitze de ne pas laisser le parfait se mettre sur le chemin du possible.
Thomas E. Lovejoy
Président de la Fondation Heinz III Centre pour la science, l’économie et l’environnement
De Jack Vanderryn, le Fonds Moriah
Dans son article « Un défi aux protecteurs de la nature », Mac Chapin a soulevé des questions importantes qui demandent un débat et une discussion constructive. Nous apprécions la publication de cet article pour cette raison.
Le point clé que nous avons relevé dans le dialogue auquel nous avons participé avec les grandes organisations de protection de la nature est que tous les projets de protection planifiés pour s’appliquer sur des territoires autochtones ou sur des terres appartenant à des populations locales, particulièrement les efforts à large échelle qui sont actuellement en cours ou en voie de considération, doivent être planifiés et élaborés avec la participation, et sur une base de partenariat égal, des communautés locales et autochtones touchées depuis le début. Ceci est également vrai lorsque certaines ONG, comme The Nature Conservancy, le World Wildlife Fund et Conservation International négocient avec les compagnies pétrolières et minières pour minimiser l’impact environnemental et la perte potentielle de biodiversité dus à leurs activités et lorsqu’elles entrent dans des arrangements pour atténuer tout impact environnemental négatif que de telles activités pourraient causer. Il incombe à ces ONG d’impliquer totalement les groupes locaux et autochtones dans chacune de ces négociations dès le départ.
Ces grandes organisations de protection de la nature affirment souvent que leurs politiques et leurs actes respectent entièrement les droits autochtones et qu’elles travaillent très près de leurs partenaires locaux du monde en développement dans la planification et l’exécution des projets de protection. Mais trop souvent leurs partenaires ne sont pas les groupes touchés habitants des territoires depuis des centaines d’années. Les pratiques des grandes ONG de protection sur le terrain varient, souvent sous l’influence de leurs représentants intra-muros, qui peuvent ou non, en tant qu’individus, être ouverts aux droits et aux besoins des groupes locaux et autochtones. La haute direction des grandes ONG doit en faire davantage pour changer la culture de leurs organisations afin qu’elles reconnaissent l’actuel équilibre inégal des pouvoirs existant entre eux et les groupes locaux et autochtones touchés et afin qu’elles agissent pour redresser une partie de ce déséquilibre. Une étape importante dans cette direction consiste à impliquer les peuples locaux et autochtones depuis le début en tant que partenaires égaux, aussi difficile et que cela puisse être.
Jack Vanderryn
Membre senior, Environnement et développement, le Fond Moriah, Washington, D.C.
D’un sociologue américain
Merci aux éditeurs de World Watch pour la publication de « Un défi aux protecteurs de la nature ». Je m’attends à ce que l’article de Mac Chapin entraîne un certain nombre de réactions négatives. Par conséquent, j’aimerais offrir quelques réflexions centrées sur l’image générale de la protection internationale de la biodiversité. Alors que l’article de Mac Chapin peut sembler hérétique à beaucoup de lecteurs concernés par la protection de la biodiversité en recul sur la planète, ses considérations soulèvent des débats clés formant un courant en formation sous-jacent dans quelques secteurs de la communauté de la protection de la nature. Je voudrais insister sur trois points essentiels qui résident au cœur de la protection de la nature et de l’amélioration du bien-être humain : les objectifs centraux, la collaboration et la responsabilisation.
Concernant les buts centraux, il peut paraître évident que les organisations de protection devraient exclusivement se concentrer sur le travail de protection de la nature. Mais en opérant dans des espaces réels, les praticiens de la protection sont confrontés à d’autres objectifs souhaités comme la prospérité économique et la justice sociale. Dans ce contexte, la question suivante surgit : savoir comment protéger au mieux la nature et la dignité humaine. Cela est particulièrement vrai des approches écorégionales adoptées par les principales organisations de protection de la nature.
Concernant la collaboration, si les objectifs sociaux et écologiques intégrés reflètent au mieux la réalité sur le terrain, cela fait naître une question : comment les poursuivre au mieux conjointement ? La tendance actuelle montre les organisations de protection de la nature en farouche compétition pour trouver des fonds, gardant jalousement des « territoires » exclusifs et répugnant au partenariat avec les groupes autochtones ou les organisations de développement et de droits de l’homme. Les problèmes complexes de protection de la nature, de développement et de justice requièrent tout l’opposé : une coopération et une collaboration fortes.
Finalement, au sujet de la responsabilisation, l’intense compétition entre organisations de protection de la nature n’apparaît pas produire l’innovation et l’efficacité qui pourraient émerger dans d’autres secteurs comme dans le commerce privé. En revanche, malgré d’énormes investissements et des programmes de large échelle, les tendances suggèrent des efforts fragmentés, parfois répétitifs. De plus, des relations proches avec les industries d’extraction riches, comme les compagnies pétrolières et minières, pourraient empêcher les organisations de protection de la nature de critiquer et de mettre au défi leurs donateurs issus de l’industrie.
Chacun de ces trois problèmes, parmi d’autres, demande le type d’évaluation indépendante que Chapin recommande pour arriver à une plus grande transparence. Si les acteurs principaux du mouvement de protection de la nature décident de plus encore s’autoprotéger plutôt que de s’engager dans une conversation ouverte et honnête sur le futur des efforts internationaux de protection de la nature, il est probable que la division grandissante entre les groupes qui devraient être alliés s’élargira encore et que peu de résultats seront obtenus là où ils sont le plus attendus, sur le terrain.
Steven R. Brechin
Professeur de sociologie, Ecole Maxwell de l’Université de Syracuse
D’un leader Garifuna à Belize
Ce qui me concerne particulièrement est le déclin continu du nombre de Peuples Autochtones causé par les protecteurs de la nature et leurs amis et supporters. Cela concerne nombre d’entre eux, particulièrement alors que les Peuples Autochtones eux-même se dévalorisent - je fais allusion ici à la « dé-culturation » grandissante et à la propension à vouloir éviter d’être un autochtone. C’est comme si les Peuples Autochtones eux-mêmes avaient reçu le message et marchaient devant la communauté internationale pour revendiquer leur identité. Ma réponse est qu’il existe des normes culturelles enfouies en nous qui semblent réagir lorsque nous tentons de rejeter notre vraie identité. Les ancêtres ont répondu de différentes manières pour nous rappeler et nous guider. Mais, comme un ami à moi dit toujours, même les ancêtres sont fatigués, ou ils se modernisent eux aussi. Je parle plutôt de vie intérieure au sein de nos peuples. Aussi, j’apprécie votre mention des peuples traditionnels et autochtones. La ligne est certainement floue mais je la préfère à la nouvelle catégorie de « marginalisé » ou de « pauvre ».
Joseph O. Palacio, PH. D.
Fondateur et ancien président de l’Organisation caribéenne des Peuples Autochtones
Du Fonds « Global Greengrants »
Nous aimerions remercier Mac Chapin et World Watch pour avoir mis en lumière quelques-uns uns des défis auxquels les communautés traditionnelles et autochtones font face non seulement en Amérique latine, mais partout dans le monde. Nous vivons dans une ère où les ONG transnationales, les industries et les institutions financières dominent de plus en plus la protection de la nature au sens large. Avec cette dynamique de pouvoir, la question de comment le financement peut effectivement circuler du nord au sud tout en restant relativement séparé des ficelles de l’idéologie de la sauvegarde de la nature des pays du Nord, est loin d’être résolue.
Ici, au Fond Global Greengrants, nous pensons que fournir de petits financements aux groupes et aux responsables sociaux et environnementaux à la base est l’une des stratégies les plus efficaces pour changer le contrôle du capital, et le travail qu’il finance, en faveur de ceux qui sont les mieux informés et les plus touchés par les injustices sociales et environnementales. La capacité créative des groupes de base sur des échelles planétaires et locales intégrées est nécessaire à la création de changements sociaux et environnementaux durables.
Nous sommes d’accord, comme Chapin le déclare, pour dire que « si nous voulons faire des avancées, la coopération entre les groupes et les secteurs est cruciale ». Le défi de Chapin à nous tous travaillant pour une justice sociale et une autonomisation environnementale est de transformer sa critique de manière constructive en base pour de nouveaux types de collaborations articulés sur une voix collective.
Chef Tchozewski
Directeur exécutif du Fonds « Global Greengrants »
Du Bassin du Congo
à propos des communautés défiées par la protection de la nature
L’article de Mac Chapin dans le dernier numéro de World Watch est puissamment en corrélation avec la perception de la « grande protection de la nature » de bien des communautés autochtones et locales d’Afrique centrale. Chapin a cité peu d’exemples en Afrique centrale pour illustrer son propos, mais l’expérience du Programme pour les peuples forestiers (FPP : Forest Peoples Programme) travaillant dans le bassin du Congo montre clairement que ses conclusions sont autant appropriées à cette zone qu’aux nombreuses autres qu’il mentionne. En Afrique centrale, les droits des communautés autochtones et locales à accéder et à utiliser leurs terres traditionnelles sont menacés et déniés avec le support actif des Grands protecteurs et de leurs donateurs, en dépit des recommandations internationales et nationales et de la législation qui les protègent. Ces processus de protection de la nature conduits sur le plan international menacent de destruction les moyens de subsistance des autochtones du fait de parcs, de réserves et de nouveaux régimes de protection des espaces imposés par des étrangers qui ne tiennent aucunement compte des droits des peuples locaux.
Ci-dessous nous vous soumettons une description du contexte dans lequel les processus de protection de la nature sont soutenus par les Grands protecteurs, avec une convergence vers un « paysage » planifié comprenant le Cameroun, le Gabon et la République du Congo. Il explique comment la « dépersonnalisation » des forêts du bassin du Congo par les Grands protecteurs, avec le soutien des donateurs, affecte les droits et les moyens d’existence de millions de communautés autochtones et locales pauvres.
La sauvegarde par les entreprises menace les forêts des communautés.
A travers toute l’Afrique, plus de 450 000 km2 tombent désormais dans les aires protégées, ce qui représente près de 11% de ses terres, une zone de la taille du Cameroun. La surface totale réservée à la protection est en outre destinée à grandir par étapes alors que les processus en cours pour désigner de nouvelles aires sont en voie de finalisation, et que d’autres « points chauds » prioritaires sont identifiés. L’accroissement de ces aires est premièrement dû aux efforts des agences gouvernementales et non gouvernementales de protection de la nature travaillant en Afrique centrale dans un effort de préservation à long terme pour établir des aires de protection transfrontalières, et d’autres nouveaux « territoires » devant recevoir le soutien du Partenariat forestier du bassin du Congo (CBFP : Congo Basin Forest Partnership) visant les écorégions d’Afrique centrale, qui pourraient doubler la quantité de terres réservées à la protection du bassin du Congo.
Au Cameroun, cette nouvelle approche est la mieux illustrée par le projet TRIDOM, une nouvelle initiative transfrontalière de protection de la nature entre le Cameroun, la République du Congo et le Gabon qui fera se rejoindre une « interzone » tri-nationale entourée par les parcs nationaux de Minkébé, de Boumba-Bek, de Nki et d’Odzala, ainsi que la réserve naturelle sauvage de Dja. Le projet TRIDOM aboutira finalement à une utilisation régionale de la terre et à un plan de gestion qui permettra de contrôler l’utilisation et l’accès aux forêts dont beaucoup de communautés dépendent.
En mai 2004, le GEF (Global Environment Facility) de la Banque mondiale a approuvé une Attribution de projet complet (ndlr : FPG, Full Project Grant) de 10,5 millions de dollars pour TRIDOM qui, comme revendiqué, protégera 7,5% du bassin du Congo de toute exploitation. Le projet doit être mis en place par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), et le World Wildlife Fund (WWF) jouera un rôle clé dans son application sur le terrain. Le GEF fournit approximativement un quart du financement total, le reste provenant d’une combinaison de sources de financement, nationales et internationales. Ce projet est ainsi une entreprise de grande ampleur qui va fondamentalement affecter les moyens d’existence des communautés autochtones et locales.
La protection de la nature endommage sa réputation
On peut se faire une idée de la façon dont ce projet est en passe d’être mis en œuvre en examinant la façon dont d’autres projets de protection de la nature essentiels à TRIDOM sont actuellement gérés. Cela inclut en particulier la Réserve sauvage naturelle de Dja et le Parc national de Boumba-Bek qui, avec le Parc national de Minkébé au Gabon et d’Odzala en République du Congo, délimite grossièrement le nouveau paysage du CBFP que TRIDOM aidera à établir.
La Réserve sauvage naturelle de Dja est un site inscrit au Patrimoine mondial qui empiète sur les terres traditionnelles des autochtones Baka, presque tous déplacés hors du parc aujourd’hui. Leur expulsion de la forêt et leur marginalisation progressive de la gestion des forêts qui les entoure est bien documentée. La persécution incessante de ces communautés autochtones par les écogardes gouvernementaux alors qu’ils mènent des activités de subsistance offre un contraste saisissant avec le trafic jamais inquiété de viande de brousse hors des zones par ses opérateurs commerciaux. C’est une des racines d’un profond ressentiment envers les autorités de protection de la nature.
« Ils (les gestionnaires de parcs) ont le droit d’arrêter les gens.
Mais quand ils confisquent notre unique antilope, eux,
ces patrons (ceux tout en haut), à quoi pensent-ils ?
Pensent-ils qu’ils peuvent prendre l’antilope que j’ai tuée ?
L’antilope que je dois utiliser pour nourrir ma famille ?
Ils ne nous ont pas interdit de manger de la viande ! »
Autour du nouveau Parc national de Boumba-Bek à l’Est, les frontières du parc ont été préétablies par les étrangers, sans la connaissance ni le consentement des partenaires locaux, et les communautés de chasseurs-cueilleurs Pygmées Baka sont maintenant menacées par leur exclusion de leurs aires de chasse et de cueillette, qu’ils utilisaient bien avant que les autorités coloniales n’arrivent. Ces gens sont presque complètement dépendants de la chasse et de la cueillette pour leur subsistance. Soulignons de plus que, et contrairement à d’autres endroits du Cameroun, les Baka autour de Boumba et les Nki sont majoritaires.
Le Parc national de Campo Ma’an, qui ne fait pas partie du projet TRIDOM, est géré par le WWF et a pris la tête des exécuteurs du projet Minkébé-Dja-Odzala. Là les Pygmées chasseurs-cueilleurs Bagyeli font face à une persécution persistante de la part des écogardes, qui s’est traduite ces dernières années par l’incendie d’un village, des arrestations illégales et la confiscation de produits de subsistance, dont la collecte est protégée par les lois camerounaises. Le gouvernement du Cameroun a précédemment intégré le parc Campo dans une autre initiative financée par le GEF. Il est aujourd’hui soutenu par le WWF, pour cette cause qui utilise des fonds reçus de la part une compagnie pétrolière, le Campo Ma’an représentant aujourd’hui un des projets environnementaux issus du projet de pipeline entre le Tchad et le Cameroun. Il ne fait désormais aucun doute qu’au Campo Ma’an, les autochtones Bagyeli ont été évincés des discussions sur le plan de gestion du parc, même s’il est aujourd’hui catégoriquement prouvé que leurs moyens de subsistance sont inextricablement liés aux activités intégrées de chasse et de cueillette. Les plans de gestion des parcs récemment approuvés menacent d’avoir de sérieuses conséquences à l’avenir.
Les expériences négatives des communautés d’Afrique centrale avec la sauvegarde de la nature signifient qu’ils sont nombreux aujourd’hui à associer les plans de protection de la biodiversité avec l’expulsion forcée de leurs terres sans compensation, la perte de leurs droits sur les terres traditionnelles, la destruction progressive de leurs moyens d’existence, la disparition de leurs identités et une marginalisation socioéconomique grandissante. Il s’agit d’un sérieux problème désormais bien documenté dans toute l’Afrique. TRIDOM risque de répéter cette erreur d’aliénation de la communauté, au détriment de projets de protection de la nature et de leur réputation, ainsi que des droits et des moyens d’existence des communautés locales.
Les donateurs et les protecteurs de la nature n’adhèrent pas à leurs propres normes.
Les fonds du GEF doivent être utilisés pour des activités ayant pour but de protéger l’environnement planétaire dans six domaines de concentration, incluant la biodiversité, le point central du financement de TRIDOM. La politique de Participation publique du GEF et d’autres Politiques opérationnelles demandent que ces activités assurent une participation locale et tiennent compte des besoins et des intérêts des communautés touchées, avec leur consentement informé préalable. Les thèmes jumeaux de participation et de consultation circulent dans la culture des Stratégies opérationnelles du GEF, et les projets financés par le GEF doivent être en conformité avec la Politique obligatoire sur les Peuples Autochtones de la Banque mondiale, en plus des Règles de bonne pratique avec les Peuples Autochtones du PNUD et des conseils relatifs à l’application de la Convention sur la diversité biologique pour laquelle le GEF finance le mécanisme.
Le rôle clé dans le financement de 25% du coût de l’initiative TRIDOM ayant été donné au GEF, il ne fait aucun doute que ces règles auraient dû être appliquées pendant la préparation des différents éléments de projets auxquels il contribue. Cependant, comme expliqué ci-dessus, une consultation adéquate avec les communautés touchées n’a pas eu lieu pendant la planification du projet TRIDOM, ce que le FPP a mis en lumière au PNUD/GEF en 2002, quand le projet recevait déjà un soutien préparatoire du GEF, et au WWF en 2003, alors que la préparation du projet était presque terminée. Le projet ne se conforme pas aux politiques opérationnelles du GEF et de la Banque mondiale. Dans leur échec de conformité avec leurs propres règles, les donateurs ne sont pas seuls ; les organisations de protection de la nature ne réussissent pas à être à la hauteur de leurs propres normes.
Le FPP a récemment examiné le degré auquel les agences de protection de la nature appliquaient leurs principes clés de protection des droits des communautés dans les aires protégées en Afrique, qui furent agréés au Congrès mondial de la protection de la nature en 1992, et mis en application durant les 10 dernières années par des lignes directrices tracées avec le soutien de la Commission mondiale des aires protégées (ndlr : WCPA, World Commission on Protected Areas), de l’Union mondiale pour la nature (UICN) et du World Wildlife Fund (WWF) International. Ces lignes directrices reconnaissent les droits des Peuples Autochtones d’utiliser, posséder et contrôler leurs territoires traditionnels, et de protéger leurs aptitudes et leur savoir traditionnels. Elles épousent également le développement de partenariats de travail avec les peuples indigènes fondés sur le principe de consentement total et informé, ainsi que le gain de parts équitables des bénéfices de protection de la nature. Beaucoup de ces principes largement acceptés sont également contenus dans la Convention sur la biodiversité (ndlr : CBD, Convention on Biodiversity) faisant foi sur le plan international, désormais ratifiée par 170 pays, dont tous ceux d’Afrique centrale.
Les lignes directrices de la protection de la nature ont été plus encore renforcées au Congrès mondial sur les parcs de Durban en septembre 2003. Le thème du congrès de 2003 était « bénéfices au-delà des frontières ». Les recommandations et les accords qui furent agréés ont établi de nouvelles normes importantes pour les droits des Peuples Autochones vivant dans et autour des aires protégées, recommandant des buts et des actions spécifiques pour les gouvernements et les aires protégées. Le Plan de recommandations et d’actions de Durban appelle les pays à entreprendre la révision des lois et des règles existantes sur la protection de la nature et à donner aux Peuples Autochtones et aux communautés locales le contrôle de leurs lieux sacrés.
En Afrique centrale, les révisions des règles de protection de la nature indiquées dans le Plan d’action WPC devraient mener à la révision de la vieille législation qui limite aujourd’hui la participation des communautés autochtones dans la gestion de leurs forêts, particulièrement dans et autour des parcs. L’harmonisation et la cohérence des lois sont aussi des composantes clés du Plan de convergence COMIFAC (ndlr : Conférence des ministres sur la conservation et la gestion durable des forêts d’Afrique centrale), comme l’est l’établissement de plusieurs zones de protection transfrontalières comme le territoire TRIDOM. Le support aux réformes nécessaires des lois est aussi inclus dans le projet TRIDOM. Il y a ainsi aujourd’hui une opportunité clé en Afrique centrale pour une réforme de la législation concernant les forêts et la protection de la nature incompatible avec les normes internationales des droits de l’homme.
Les pratiques de protection de la nature doivent changer pour rendre les « paysages » durables.
L’immense fossé existant entre la rhétorique du « bien-être » de la protection de la nature épousée par les Grands protecteurs et les réalités rencontrées en Afrique centrale par les communautés autochtones luttant pour maintenir les moyens d’existence doit être comblé. Les projets des Grands protecteurs comme TRIDOM, qui n’arrivent pas à considérer de manière adéquate les droits et le bien-être des communautés vivant dans des aires de biodiversité sont condamnés à l’échec parce qu’ils privent les populations locales d’une participation aux mesures de protection de leurs forêts, et comme corollaire, les aires protégées deviennent difficiles à surveiller. Ceci peut se compliquer au moment où les communautés entreprennent des démarches légales pour contrer les menaces faites à leurs terres et à leurs moyens d’existence. Même là où les résultats des défis lancés à la législation sont considérés comme invraisemblables, la militarisation accrue de la forêt du bassin du Congo découlant d’une approche en « armes et gardes » de la gestion des aires protégées est en passe d’aboutir vraisemblablement sur des violations des droits de l’homme. Le résultat en sera une publicité toujours plus négative qui ternira encore la réputation des Grands protecteurs. Il est possible que cela contribue à une réduction par les donateurs des soutiens à la protection de la nature et cela pourrait également affecter la disponibilité des fonds pour l’allègement de la pauvreté. Ce serait un résultat indésirable pour la protection de la nature et pour les communautés.
L’expérience en Afrique et ailleurs montre que les communautés autochtones dont les droits aux forêts sont confisqués par les projets de protection de la nature ne s’allieront pas aux organisations de protection de la nature, même lorsqu’ils partagent le désir profond de protéger leurs forêts d’une exploitation non durable. La plupart des communautés ne se laisseront pas influencer par les promesses de recevoir « de nouvelles sources de revenus » afin de compenser leur perte de l’accès aux forêts et de leur utilisation si les projets ne sont pas aboutis. L’expérience récente en Afrique centrale suggère que les communautés ont le droit d’être sceptiques. Malgré cela, elles ont souvent le désir de participer à des discussions sensées sur le futur de leurs forêts.
Les exemples cités plus haut servent de support à la thèse que Mac Chapin a proposée dans « Un défi aux protecteurs de la nature » le mois dernier, et lui et World Watch devraient être félicités d’initier un débat dont l’éclairage est parfois une douche froide. Les Grands protecteurs doivent se rappeler que les communautés autochtones, comme les chasseurs et cueilleurs Baka du projet d’aire TRIDOM, possèdent des droits qui sont protégés par des lois nationales, des traités internationaux et des lignes directrices d’agences internationales. Le soutien international large aux droits des communautés autochtones aboutit à un respect croissant de leur rôle dans les démarches des gouvernements nationaux et des sociétés civiles, des évolutions par lesquelles leur participation durable dans la protection du bassin du Congo sera assurée. Mac Chapin a raison, la protection de la nature ne peut être efficace sans le soutien et l’implication des partenaires locaux. Le mouvement de sauvegarde de la nature devrait prendre garde : négligez les droits et les besoins des communautés à vos propres risques et périls.
John Nelson
Programme pour les peuples forestiers
johnnelson@blueyonder.co.uk
De l’Institut pour le développement des Premières Nations
Merci d’avoir eu le courage et l’intégrité de publier « Un défi aux protecteurs de la nature » de Mac Chapin. Je suis le premier à avoir écrit sur cette question dans le numéro d’hiver 2003 du bulletin Environmental Grantmakers Association News & Updates, un article que j’ai intitulé « Prudence avec les stratégies d’expulsion douce » (A Caution on Soft-Eviction Strategies, www.ega.org/resources/newsletters/win2003/softevictions.html).
La question de déplacer les Peuples Autochtones des aires protégées est au centre d’un débat houleux au sein du mouvement international de protecteurs de la nature contemporain. Toute prétention différente d’une organisation de protection de la nature est au mieux déloyale. En 2003, le Docteur Kay Schmidt-Soltau et le Professeur Michael Cernea ont publié une étude de sept années sur les Peuples Autochtones déplacés dans six pays du bassin du Congo pour faire place à des aires protégées et à des parcs nationaux. Le World Wildlife Fund (WWF) et la Wildlife Conservation Society (WCS) étaient les principales ONG impliquées. Le nombre total de gens déplacés est estimé se situer entre 40 000 et 50 000, dont approximativement une moitié de Pygmées. Schmidt-Soltau et Cernea ont trouvé qu’ « en contraste avec le concept déclaré de gestion collaborative, aucune des aires protégées surveillées n’avait adopté de stratégie officielle pour intégrer les habitants locaux dans la gestion des parcs... Après de nombreuses discussions avec les gestionnaires des parcs nos conclusions indiquent que les protecteurs de la nature ont refusé de compenser les autochtones des forêts car ils pensaient que la reconnaissance de titres de propriété de terres traditionnelles mettrait un terme à leurs projets de repeuplement et à leur parc. » (CIFOR, « Rural Livelihoods, Forest, and Biodiversity », Bonn, Allemagne, 2003)
Au printemps dernier, plus de 200 autochtones regroupés au Forum international sur la cartographie autochtone à Vancouver en Colombie Britannique, ont déclaré que « la protection de la nature est devenue l’une des nombreuses menaces faites aux territoires autochtones ». Et de nouveau, à la Conférence annuelle des donateurs pour les Peuples Autochtones, où plus de 100 donateurs et chefs autochtones se sont réunis, une session entière - « La protection environnementale et l’intendance autochtone » - était consacrée à cette question. La présidente de la Première organisation nationale de femmes autochtones, Sœur Dona Teresa Simbana, a fait une présentation graphique en utilisant une feuille de papier A4 pour illustrer combien d’argent de la protection de la nature est allé aux grandes ONG et combien aux communautés autochtones de Colombie. S’exprimant dans sa langue natale, elle a déchiré des morceaux de la feuille de papier représentant clairement la somme des fonds de la protection de la nature étant directement allée à son peuple. Sans l’aide de méthodologies rigoureuses, les calculs de Sœur Simbana s’approchèrent très près d’un sixième de millième d’un pour cent du soutien du GEF que nous avons jusqu’alors documenté comme allant directement aux communautés autochtones. Par conséquent, en Amazonie seulement, les autochtones ont des revendications de terres traditionnelles à hauteur de 33% de la surface. Alors pourquoi ne reçoivent-ils pas 33% des fonds de la protection ?
La capacité est souvent mentionnée comme un problème, mais c’est un problème à double sens. Fournir des allocations efficaces à bas prix et une assistance technique aux communautés locales demande une capacité financière et de développement que l’on ne trouve habituellement pas au sein des organisations de protection de la nature. L’Institut pour le développement des Premières Nations, fondé en 1980, est aujourd’huil’intermédiairededéveloppementautochtoneà base de capitauxle plus vaste du monde. Il a développé une capacité au sein des communautés autochtones à travers une combinaison de petites allocations accompagnées d’assistance technique depuis 1993. A ce jour notre portefeuille, près de 12 millions de dollars d’allocations à plus de 300 communautés autochtones, a un taux moyen de retour de 83% sur les produits entièrement réalisés. Pour nous, le pool de communautés autochtones éligibles est en constante expansion. Comparez cela au Fonds de partenariat pour les écosystèmes menacés de CI. Le CEPF a été créé pour financer les organisations locales de petites communautés, or 78% des dons sont allés directement à CI et encore 22% à des affiliés proches de CI.
La clé de ce problème se situe dans ce qui n’est pas dit et dans ce qui n’est pas fait. Par exemple, le récent Congrès mondial sur les aires protégées a été organisé par l’Union internationale de conservation de la nature (UICN). La conférence s’est conclue par un Accord sur les Peuples Autochtones et les aires protégées. Bien qu’empathique sur la reconnaissance des droits autochtones, l’Accord était vide de tout appel à l’acte, comme de demander que l’UICN ou que la conférence censure les gouvernements aux politiques d’expulsion vicieuses. Il ne considérait pas la proposition que l’UICN refuse toute Aire protégée dans son système de catégorisation si des expulsions y étaient conduites. Il ne questionnait pas non plus l’évident soutien de la Thaïlande comme pays hôte de la prochaine conférence sur la Stratégie de conservation mondiale, sachant qu’en principe la Thaïlande ferme les yeux sur les expulsions.
Les abus dans le domaine des droits de l’homme associés aux Aires protégées se sont accrus ces 30 dernières années, un accroissement qui n’a pu échapper à l’attention des ONG de protection de la nature. Dès lors, la culture collective demeure complaisamment immorale. Les pieuses injonctions au respect des droits autochtones sont cyniques, sachant qu’elles seront largement ignorées par les agences responsables de telles violations. C’est leur silence qui est assourdissant et leur inaction qui est mortelle. Je parle donc au nom de nombreuses communautés inécoutées et ignorées quand je remercie une fois de plus World Watch et Mac Chapin de nous offrir une plate-forme honnête qui doit toujours être la première étape vers la réconciliation.
Rebecca Adamson
Présidente de l’Institut pour le développement des Premières Nations (FNDI : First Nations Development Institute)
Du Musée Field
Nous félicitons World Watch pour avoir mis en lumière l’importance de l’article « Un défi aux protecteurs de la nature » sur la page de couverture. Les problèmes sont sérieux et de signification globale. Comme Mac Chapin le remarque, que ce soit immédiatement évident ou non, les protecteurs de la nature, les peuples traditionnels et les autochtones ont besoin de chacun d’entre eux face aux graves menaces faites à la durabilité de la vie sur la planète. Les protecteurs de la nature et les Peuples Autochtones ont besoin d’identifier de bons exemples de collaboration créative tout en identifiant les erreurs, et en les dépassant.
Le sous-groupe latino-américain de représentants des Peuples Autochtones au Congrès mondial sur la protection de Durban, en septembre 2003, a signalé que les hautes accusations portées contre les Grands protecteurs éclipsaient les voix de projets où protecteurs de la nature et partenaires locaux collaborent. Elles rendent aussi plus difficiles pour les communautés autochtones d’atteindre les organisations de protection de la nature pour demander assistance. Les représentants autochtones espéraient qu’il pourrait y avoir plus de reconnaissance envers les bons exemples de leurs propres efforts de protection de leur biodiversité et de leur travail de collaboration entre peuples traditionnels et autochtones avec les organisations de protection de la nature.
Au Musée Field, nous avons constitué un groupe qui réunit biologistes, scientifiques du domaine social et praticiens pour agir, avec la conviction que les autochtones et les partenaires locaux vivant dans des aires de biodiversité valorisent la biodiversité. Si la possibilité et le soutien leur sont accordés, ces gens agiront pour protéger leurs terres. Nous pensons que les citoyens locaux sont des « acteurs politiques qui peuvent former une constituante environnementale » (Chapin, page 30). Avec un financement de la Fondation Gordon et Betty Moore, de USAID et de la Fondation John D. et Catherine T. MacArthur, nous avons travaillé avec les communautés, les gouvernements locaux, les ONG nationales, les fédérations et les universités pour créer des aires protégées et des réserves autochtones au Pérou, en Bolivie et en Equateur.
Depuis 2002, nous avons inclus une composante sociale dans chaque Inventaire biologique rapide (Rapid Biological Inventory) que nous avons conduit pour nous assurer que dès le tout début les partenaires locaux feraient partie des prises de décisions sur l’intendance à long terme de leurs territoires. Les deux derniers inventaires ont été conduits en collaboration directe avec et sous la direction de groupes autochtones et de leurs ONG affiliées au Pérou. L’un a été fait dans la région Ampiyacu avec les peuples Bora et Huitoto ainsi que l’Institut Bien Commun (Instituto Bien Commun). Du second, conduit en collaboration avec le CEDIA (Centre pour le développement des indiens amazoniens), les Machiguenga, les Ashanika et d’autres groupes autochtones, a résulté la désignation du Sanctuaire national Megantoni. Nous sommes sur le point de conduire un inventaire, toujours avec le CEDIA au Pérou, pour soutenir l’expansion de la réserve commune des peuples Matses sur la frontière entre le Pérou et le Brésil. Ces inventaires ont démontré clairement que les terres connues et chéries des autochtones constituent des habitats de haute diversité biologique.
Au Pérou, nous collaborons également avec les ONG locales (principalement CIMA-Cordillera Azul) pour protéger la diversité culturelle et la sécurité de la terre, et pour intégrer une qualité de vie améliorée dans la gestion du Parc national de la Cordillera Azul. Les communautés entourant le Parc, incluant celles de paysans migrants, les fermiers parlant le Quechua depuis longtemps établis dans la vallée du Huallaga, ainsi que les autochtones Shipibo et Cacataibo du Ucayali, collaborent avec l’équipe du Parc pour trouver des moyens durables de redoubler les pratiques de subsistance, de gérer leurs ressources naturelles et de participer aux activités de protection du Parc. Avec l’aide de l’Institut bien commun, les communautés Shipibo sur la rivière Pisqui et Cacataibo de la région de l’Aguaytia sont en voie d’agrandir leurs réserves communes et de créer une réserve pour les isolés volontaires (les « Camano »). Le plan de zone du Parc demande qu’une zone d’accès restreint soit créée à l’intérieur du Parc que les Camano traversent afin que toute forme de recherche, de tourisme ou d’autre activité soit hors limites à cet endroit pour permettre d’assurer une liberté ininterrompue pour les Camano.
En Equateur, nous avons étroitement travaillé avec la Fondation Cofan pour créer la première réserve protégée complètement sous gestion autochtone. Nous soutenons les Cofan dans leurs efforts pour développer une nouvelle façon de gérer les aires protégées qui incorpore les cosmovisions autochtones mais oblige les gouvernements à fournir le matériel et le soutien légal pour une sécurité et une gestion idoines de la réserve. Dans le nord de la Bolivie, nous avons rejoint Yangareko (une ONG bolivienne dédiée à la protection et au bien-être des peuples locaux à travers une démocratie pluriculturelle), les gouvernements municipaux et l’université de l’Amazonie de Pando pour faciliter l’action de protection de la nature par la communauté à travers une cartographie du capital participatif, une autocapitalisation et une planification de l’utilisation des sols par les communautés. Résultat : en août 2004, les autochtones et autres communautés et associations rurales (fermiers à petite échelle, cueilleurs de noix du Brésil) ont voté pour désigner la surface de 1,82 millions d’hectares (ndlr : 4,5 millions d’acres) contenant les forêts de Bolivie les plus intactes comme leur Aire naturelle de gestion intégrée (ndlr : ANMI, Natural Area of Integrated Management). La devise du nouveau partenariat de gouvernement municipal, Union Amazónica Filadelfia-Bolpebra, est « Protection de la nature et développement : c’est notre décision ». Nous soutenons les communautés et le partenariat de gouvernement municipal par une assistance technique portant sur la protection de la nature et la gestion des ressources naturelles, une occurrence active de l’information, des programmes d’éducation environnementale et des échanges scientifiques et locaux.
Nous avons constaté que nos collaborateurs locaux dans tous ces endroits - partenaires locaux, leurs organisations et les ONG - travaillent avec passion pour la protection de la nature. Les fondations, les grandes organisations de protection de la nature et les autres donateurs devraient fournir un soutien financier et stratégique directement à ces acteurs locaux.
En résumé, nous pensons qu’il est tout à fait possible de protéger les fragiles écosystèmes et de garantir les moyens d’existence, l’autonomie culturelle et la dignité pour les peuples indigènes, traditionnels ou ruraux. Notre approche par les acquis (avoirs) reconnaît les forces, le savoir et la puissance des communautés locales, plutôt que de supposer qu’elles sont des menaces à gérer. Cette façon de voir les choses a ouvert des voies productives pour le dialogue et la coopération entre protecteurs de la nature, scientifiques et partenaires locaux qui, pour finir, sont les protecteurs à long terme de ces territoires. Nous pensons que le dialogue va s’élargir et que des voies plus innovantes peuvent être trouvées pour travailler ensemble pour une raison commune. De cette manière seulement, nous pourrons créer un monde juste sur un territoire biologiquement et culturellement diversifié.
Alaka Wali
Directeur du Centre pour la compréhension et le changement culturel, Musée Field, Chicago
De la Fondation internationale Crane
Félicitations pour votre excellent article « Un défi aux protecteurs de la nature ».
Tous les protecteurs de la nature du monde développé qui travaillent dans le monde en développement doivent toujours être conscients qu’ils sont des invités prêts à apprendre plus qu’à enseigner.
Notre culture porte un lourd bagage impérialiste. En bonne place dans la liste de l’impérialisme contemporain se trouve un phénomène que j’appelle « paralysie intellectuelle ». Les collègues du monde en développement sont parfois paralysés par la manière dont les professionnels du monde développé communiquent. Sans aucun doute, le degré de Propriété Intellectuelle s’accorde directement avec la quantité d’argent que le professionnel promet. Ici se trouve le risque pour les professionnels des grandes ONG de protection de la nature.
La Fondation internationale Crane, une toute petite ONG, a des engagements à long terme envers ce que nous espérons être cinq projets modèles impliquant la protection de la nature par les communautés en Chine, en Russie, au Népal, au Cambodge et au Mozambique. Si vous êtes intéressés par en savoir plus sur ces projets, veuillez contacter le président de ICF, Jim Harris (harris@savingcranes.org), ou le Dr Curt Meine, historien de la protection de la nature (Curt@savingcranes.org).
Merci encore pour votre contribution exemplaire qui ouvre un dialogue extrêmement important.
George Archibald
Cofondateur de la Fondation internationale Crane
La réponse de l’auteur
La discussion déclenchée par cet article, qui commença avant même qu’il ne paraisse dans World Watch, est gratifiante. Le WWF, CI et TNC sont tous d’accord que les questions soulevées dans l’article sont bien fondées et importantes et doivent être considérées. Des trois, le WWF, ici représenté par les branches américaine et internationale, va plus loin en s’engageant à trois résolutions destinées à créer un partenariat plus efficace avec les Peuples Autochtones et traditionnels. Tout cela constitue un signe positif.
Les questions sont complexes et loin d’être tranchées, et ne peuvent être traitées de manière adéquate dans un bref échange. Un dialogue ouvert comme mentionné dans la plupart des lettres, suivi par une vraie plutôt que symbolique action doivent se concrétiser si l’on veut vraiment un progrès dans les relations entre protecteurs de la nature et Peuples Autochtones et traditionnels. Nous devons créer une marque de fabrique pour une protection de la nature plus socialement responsable, caractérisée par des partenariats plus équitablement équilibrés, une meilleure communication, un respect pour les droits des partenaires locaux (fussent-ils autochtones ou non) et une responsabilisation. Présentement, toutes ces qualités sont rares, mais désormais nous avons une reconnaissance que quelque chose doit être fait pour redresser la barre.
Ma crainte à ce niveau est qu’une fois adoucie la lumière crue jetée aujourd’hui sur cette délicate réalité, l’ouverture dont nous parlons tous va gentiment prendre congé et retourner se cacher, tout comme les résolutions prises au moment où la sonnette d’alarme a été tirée . Il existe de fortes pressions pour que cela arrive. Un officiel d’une des grandes organisations internationales de protection de la nature m’a récemment écrit, en référence à l’article : « Je pense que beaucoup de gens à l’intérieur de ces organisations partagent vos vues, mais n’oseront pas dire un mot du fait de leurs conséquences. » Si nous devons avancer, nous devons travailler pour éliminer cette répugnance à dire tout haut et à confronter carrément les problèmes et nous devons passer de la traditionnelle rhétorique à l’action. Ce n’est pas impossible, mais cela demandera une énorme quantité de détermination, de courage et de volonté politique. Cela demandera, comme J. Alcom et A. Zarzycki le soulignent, « un sérieux investissement dans des changements structurels et dans l’allocation des budgets pour collaborer avec les Peuples Autochtones ».
Encore deux points. Premièrement, les lettres du WWF, de TNC et de CI relèvent toutes que mon article est rempli d’inexactitudes et d’erreurs, bien qu’ils n’en fournissent aucun exemple. La Fondation Ford est plus précise, prétendant que je suis inexact en disant que le rapport qu’ils ont commissionné a été mis sous embargo. Il semble régner là un peu de confusion, car le rapport complet a effectivement été supprimé fin décembre 2003 et ne peut toujours pas être dévoilé. Le rapport mentionné par Ford comme ayant été « sorti en juin dernier » n’est rien d’autre qu’un résumé assoupli de 10 pages des deux études du rapport complet. Heureusement, je crois comprendre que le rapport complet doit bientôt paraître, du moins en circulation limitée.
Deuxièmement, la réponse de la Fondation Ford mentionne qu’il y a des remarques « troublantes » dans mon article car elles reflètent mal, en quelque sorte, le soutien de la Fondation aux Peuples Autochtones. Je ne suis pas sûr de bien comprendre auxquelles de mes remarques cette critique fait allusion, mais je peux affirmer avec aisance que j’ai eu, au long des années, la plus haute considération pour les soutiens de la Fondation aux Peuples Autochtones et à leurs causes. Le fait que la Fondation Ford ait pris sur elle d’examiner de manière critique les relations se dégradant entre les Peuples Autochtones et les ONG de sauvegarde de la nature est un parmi de nombreux exemples de son intérêt pour les droits des Peuples Autochtones.
Mac Chapin
Mac Chapin est anthropologue. Il a travaillé avec les communautés autochtones sur trois continents à la tête du Centre pour les terres indigènes (ndlr : Centre for Native Lands) faisant aujourd’hui partie de l’Institut pour le droit de l’environnement (ndlr : Environmental Law Institute). Il a occupé des postes avec USAID, la Fondation Interaméricaine et Cultural Survival. Il est aussi membre Pew associé à Conservation et environnement (Conservation and the Environment).