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D’abord ne pas nuire

par Gary Gardner
traduit de World Watch


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D’abord ne pas nuire / 209 ko




(JPEG) La rubrique « Travail de terrain » apparaît en alternance dans L’état de la planète sous la forme d’articles et de petits encadrés qui dévoilent les concepts des articles de fond. Le lien est effectué au moyen de l’icône figurant à gauche.

J’ai appris récemment de notre entrepreneur en bâtiment que les bardeaux de parement de notre maison étaient ignifugés et étaient d’excellents isolants, qualités qui ont fait d’eux un des éléments de base des constructions du XXe siècle. Il m’a également dit qu’il n’y toucherait pas - même s’il s’agissait seulement d’en enlever quelques dizaines pour installer une nouvelle fenêtre - car leurs particules de poussière peuvent provoquer un cancer extrêmement douloureux appelé mésothéliome. Il semblerait que le cocon protégeant notre famille des dangers du monde extérieur soit fait d’amiante.

Qui savait quand on a commencé à produire et à promouvoir le « minéral magique » qu’il se révélerait si meurtrier ? D’après les prévisions, le mésothéliome et les autres maladies liées à l’amiante devraient causer la mort d’environ 400 000 personnes rien qu’en Europe dans les décennies à venir. Bien que les signes des dangers de l’amiante pour la santé humaine aient été apparents dès 1898, ses avantages économiques l’ont emporté. Le monde des affaires et les gouvernements suivent principalement une approche consistant à « sauter avant de regarder » face aux nouveaux produits et aux avancées scientifiques, une éthique qui prévaut encore.

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Aujourd’hui, cette éthique pourrait bien s’avérer trop risquée. Notre planète compte 2,5 fois plus d’habitants qu’en 1950 et l’activité économique mondiale est 8 fois plus importante en termes réels, créant ce que l’économiste Herman Daly appelle un « monde plein ». Si l’on ajoute à ce monde le pouvoir toujours grandissant, mais souvent déréglementé, des sciences et technologies, on obtient un terrain favorable aux catastrophes à grande échelle. En effet, selon Sunita Narain du Centre pour la Science et l’Environnement en Inde, les pays industrialisés restent « loin derrière les problèmes qu’ils créent. » A mesure que ces problèmes s’intensifierot - des gènes modifiés devenant incontrôlables, par exemple, ou des déchets nucléaires tombant entre les mains de terroristes - la nature ou la société subira de lourdes pressions pour absorber les effets imprévus de ces produits magiques.

Un futur plus sûr est cependant possible affirment les partisans du principe de précaution - un concept qui inverse les pratiques du commerce traditionnel en demandant à ce que la preuve de la sûreté d’un produit soit apportée avant sa mise sur le marché par ceux qui le commercialisent, plutôt que de demander aux victimes de prouver la nocivité du produit des années ou des décennies plus tard. Formellement, on définit généralement le principe de précaution comme suit : « lorsqu’une activité présente un danger pour l’environnement ou la santé humaine, des mesures de précaution devraient être prises même si la relation de cause à effet n’est pas complètement établie scientifiquement. » Ce principe à été adopté par différents gouvernements, de la ville et du comté de San Fransisco à l’Union européenne, et il est invoqué dans des traités sur la pollution de la mer du Nord, les produits chimiques détruisant la couche d’ozone, les pêcheries, les changements climatiques et le développement durable.

On peut remarquer l’assertion révolutionnaire : la prudence prévaut même si le danger n’est pas prouvé. Cela, associé à la présomption qu’un nouveau produit est coupable tant qu’il n’a pas été reconnu innocent et à l’idée que le public devrait avoir son mot à dire lorsque de nouveaux produits ou de nouvelles technologies sont introduits, introduit une nouvelle vision du commerce et des avancées scientifiques. Cette vision est plus large que la vision conventionnelle car elle met en valeur le long-terme, voit plus loin que l’intérêt des actionnaires pour prendre en compte les besoins des travailleurs, des citoyens et des générations futures et prend en considération la santé de l’environnement.

Comme le principe de précaution remet en question tant d’idées reçues sur la manière dont la société devrait avancer, il est l’objet de critiques virulentes. Certains commentateurs l’accusent d’aller à l’encontre de la science, car il prend en compte l’avis d’un public non-spécialiste pouvant être plus influencé par la peur que par les faits. D’autres demandent comment empêcher des effets néfastes qui, par définition, ne sont pas connus. D’autres enfin affirment que l’adhésion à un tel principe bloquera les innovations car il place la barre de la sécurité trop haut.

Mais les partisans de ce principe abordent la question de la sécurité d’une perspective différente et posent d’autres questions. Si des alternatives sûres à un produit ou à une substance existent, pourquoi accepter ne serait-ce qu’l’infime éventualité d’un risque ? C’est la logique qu’a adopté l’Agence danoise pour l’Environnement en interdisant les phtalates dans les jouets à cause du lien entre ces plastifiants et des anomalies reproductives constatées chez les animaux, même si le danger pour les humains n’a pas été prouvé. D’autres partisans du principe de précaution font remarquer que les régulations actuelles ne protègent pas le public. Si les lois qui régissent le rejet de produits chimiques toxiques sont efficaces, s’interroge-t-on dans une étude, pourquoi avertir les femmes enceintes que les niveaux de mercure dans les poissons d’eau douce peuvent être dangereux ? D’autres encore mettent en garde contre les conséquences de la mise en circulation de nouveaux produits ou procédés potentiellement mortels dans un monde de plus en plus peuplé et interconnecté.

En effet, si ce principe peut sembler révolutionnaire d’un point de vue commercial, il s’inscrit pourtant dans la vie quotidienne. « Prudence est mère de sûreté, » « il faut réfléchir à deux fois avant d’agir, »« mieux vaut prévenir que guérir, » « la souris qui n’a qu’un trou est tôt prise » et d’autres proverbes similaires reflètent l’importance de la prudence pour les individus. par ailleurs, ce principe gouverne depuis longtemps la profession médicale : l’éthique du médecin, « d’abord ne pas nuire » met en garde contre le recours hâtif à la chirurgie ou aux médicaments à cause des effets néfastes qu’ils peuvent avoir sur la santé. Aucune précaution de ce genre n’entoure les interventions économiques, probablement parce que pendant longtemps notre planète et nos sociétés ont été considérées comme assez solides pour absorber les complications de nos activités scientifiques et commerciales.

Une vue d’ensemble des avancées économiques qui émergent du principe de précaution fournit à ses défenseurs une perspective différente des interrogations soulevées par les commentateurs. Ainsi, l’avis des non-spécialistes est important car souvent, ils sont directement affectés par les impacts d’une nouvelle technologie - comme le montre le cas d’un jeune ouvrier d’usine britannique qui, dans le cadre de son travail, à inhalé de la poussière d’amiante pendant dix ans. En 1899, cet ouvrier souffrait d’une maladie pulmonaire. Il a rapporté que 10 autres de ses collègues exposés à l’amiante étaient tous morts vers l’âge de trente ans. Malgré cela et d’autres problèmes de santé liés à l’amiante à cette époque, le jugement scientifique dominant fut qu’il n’y avait « aucune preuve de nocivité. »

La lapalissade consistant à dire que les dangers inconnus ne peuvent être évités n’est pas aussi contraire au principe de précaution qu’il pourrait y paraître. Les défenseurs de ce principe affirment que certaines caractéristiques des nouvelles technologies ou pratiques peuvent inciter à la prudence, même si le danger précis reste inconnu. Les conséquences irréversibles, les déchets nocifs persistants, les impacts à grande échelle, autant d’éléments pouvant justifier une approche prudente. Force est de constater que ces trois éléments s’appliquent aux combustibles fossiles. Une approche prudente qui aurait restreint la combustion de charbon et de pétrole aux XIXe et XXe siècles aurait pu empêcher la situation climatique difficile que l’on connaît aujourd’hui, peut-être la plus grande menace environnementale que l’humanité ait jamais connue.

Impossible d’affirmer par ailleurs que des sociétés utilisant des quantités limitées de pétrole et de charbon auraient eu une qualité de vie inférieure, ce qui nous amène à l’accusation des critiques selon laquelle le principe de précaution entraverait les innovations. Les scientifiques et les ingénieurs, disposant des combustibles fossiles pour les secteurs de l’industrie mais pas, par exemple, pour les transports privés, auraient dirigé leur énergie et leur créativité vers un autre domaine et probablement contribué à développer des sociétés fonctionnant de manière plus sûre avec un budget énergétique plus limité. Tout comme les restrictions imposées à l’expérimentationsur les animaux ont entraîné un développement des cosmétiques plus respectueux, le principe de précaution pourrait rediriger les innovations plutôt que les entraver.

En fait, la nature même de la recherche scientifique devra peut-être changer pour soutenir le principe de précaution. Des recherches effectuées sur l’interaction de nombreux facteurs, plutôt que sur des facteurs isolés, et sur de nouveaux problèmes, plutôt que de reconsidérer les mêmes vieux problèmes, pourraient aider à évaluer les nouvelles technologies. La science devra en outre développer un nouvel esprit de service du public. « La science est devenue une marchandise » explique Carolyn Raffensberger du Science and Environmental Health Network. « Ce que nous avons créé ces 10 ou 15 dernières années, c’est une science qui sert la compétitivité économique mondiale » ; ainsi, on dépense plus d’argent, pour développer de nouveaux médicaments pour soigner le cancer que pour développer des moyens de prévenir cette maladie. Les 400 000 européens qui devraient mourir de maladies liées à l’amiante auraient probablement une opinion tranchée sur ce sujet.

Gary Gardner est directeur de recherche chez Worldwatch.

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