www.delaplanete.org L'état de la Planète Magazine - partenaire du WorldWatch Institute
présentation du magazine
tous les numéros de L'état de la planète magazine
vos remarques
abonnez-vous !
nos sites partenaires
l'équipe de l'état de la Planète
soutenez notre action !
communiqué de presse et banner
au sommaire du prochain numéro
reportages flash

Commandez L'état de la planète 2006

Quatrième de couverture
En savoir plus (PDF)


Commandez L'état de la planète 2005
ecologie
En savoir plus (PDF)

Procurez-vous 2006+2005 !

Points de vente (PDF)

Livraison gratuite
19 € / 29 CHF / 29 CAD
Paiement par chèque
Paiement sécurisé par carte bancaire




Soutien financier

partenaire



Partenaires

partenaire partenaire partenaire partenaire
 
Des enclots d’engraissement en pleine mer

par John C. Ryan
traduit de World Watch


ARTICLE AU FORMAT PDF
Des enclots d’engraissement en pleine mer / 775.9 ko




En cette journée fraîche et brumeuse, typique des côtes accidentées et couvertes de forêts humides du Canada, deux événements, sans rapports l’un avec l’autre, attirent un nombre important de membres des tribus de la région vers la ville reculée de Bella Bella, dans une réserve de Colombie Britannique. Le tournoi indien annuel de basket-ball fait venir des équipes de plusieurs centaines de kilomètres à la ronde, par ferry, bateaux de pêche, et petits avions, dans les terres natales de la nation Heiltsuk. Le petit gymnase de la ville se remplit de membres des différentes tribus, applaudissant les jeunes filles Heiltsuk arpentant le terrain décoré des peintures traditionnelles d’oiseaux-tonnerre et de baleines, dans des shorts de sports avec "nation" imprimé sur le derrière. Le basket-ball est l’une des principales distractions dans cette ville isolée de 2000 habitants connaissant un taux de chômage de 80% et un taux de suicide élevé.

(JPEG)

Un rassemblement plus historique se produit le même jour avec la rencontre des chefs des nations Heiltsuk et Nuxalk face à la mer à Ocean Falls, un village presque entièrement abandonné au bord d’un fjord sans accès routier, à une cinquantaine de kilomètres de Bella Bella. Mettant de côté leurs querelles ancestrales, les chefs ont mené une petite flottille de bateaux de pêche à Ocean Falls pour protester contre la construction d’une écloserie pour saumons de l’atlantique par la société norvégienne Pan Fish, la deuxième plus grande société d’aquaculture au monde. Si elle est mise en service, l’usine fera éclore jusqu’à 10 millions de jeunes saumons atlantiques pour approvisionner les fermes que l’on projette de construire sur la côte centrale reculée de Colombie Britannique. Les tribus côtières ont fait cause commune en refusant de laisser les élevages de saumons s’installer sur l’ensemble de leurs territoires.

Edwin Newman, le chef des Heiltsuks, s’est adressé au groupe des 150 manifestants sur le site de construction de l’écloserie : "nous avons des choses en commun pour lesquelles nous devons nous battre, nous luttons pour préserver notre mode de vie." Au milieu des autres chefs arborant leurs plus beaux atours, manteaux traditionnels et masques de cèdre sculpté, Newman a déclaré : "Nous ne voulons pas d’élevages piscicoles sur la côte centrale."

Domination mondiale

L’aquaculture - l’élevage du poisson, des crustacés et d’autres espèces aquatiques - est peut-être le secteur de l’industrie alimentaire mondiale qui croît le plus rapidement. Alors que le secteur de la pêche en mer reste stable ou décline depuis la fin les années quatre-vingts, et que la plupart des peuplements piscicoles les plus importants sont considérés comme épuisés ou en voie d’épuisement, l’aquaculture ne semble pas près d’arrêter sa croissance phénoménale.

Entre 1985 et 2000, la production aquacole mondiale a été multipliée par quatre pour atteindre 45 millions de tonnes. Un tiers des produits de la mer consommés par l’homme provient de l’aquaculture. L’immense majorité des élevages piscicoles se situe en Asie, la plupart élèvent des poissons herbivores, comme les carpes, dans des bassins d’eau douce. Ils représentent un apport important dans les ressources de nourriture mondiale, et n’ont dans l’ensemble qu’un impact écologique relativement faible. Mais une petite partie des élevages piscicoles produit des poissons carnivores - saumon, crevettes, truites, bars et anguilles - selon des pratiques intensives pesant lourdement sur l’écosystème mondial. Aucune forme d’aquaculture n’endommage autant la vie marine que l’élevage du saumon.

Entre 1985 et 2000, la production annuelle de saumon d’élevage a été multipliée par 16 pour atteindre plus d’un million de tonnes, dépassant le nombre de saumons sauvages pêchés. Les gens pêchent ce poisson, en mer ou en rivière, depuis des millénaires. Mais maintenant, l’élevage piscicole a remplacé la nature comme premier fournisseur mondial de saumon.

La Norvège à été le premier pays à pratiquer l’élevage de saumon atlantique et elle domine toujours la production mondiale. Mais l’industrie s’est étendue aux régions côtières souvent touchées par la crise en Australie, au Canada, au Chili, en Écosse, aux îles Féroé, en Islande, en Irlande, en Nouvelle-Zélande et aux États-Unis, générant presque à chaque fois des controverses à propos de l’impact de ces fermes flottantes. La côte centrale de Colombie Britannique, un des rares endroits au monde où l’économie et les cultures locales dépendent encore du saumon sauvage, se trouve au centre d’une controverse internationale sur l’expansion des élevages.

Le pays des saumons

Alors que nous nous dirigeons vers la côte de Colombie Britannique dans un Cessna cinq places, le meilleur remède contre le manque de confort à l’intérieur du petit appareil secoué par des vents violents est de fixer son attention sur le paysage qui défile en dessous. On distingue à peine la limite entre le bas plafond de nuages menaçants et le paysage tourmenté d’îles sculptées par les glaciers et d’arêtes de montagnes. Les quelques premiers kilomètres de fjords entourés de forêts sont clairement visibles ; les glaciers et les étendues enneigées à l’extrémité des fjords n’apparaissent qu’occasionnellement sous les nuages.

De temps en temps, on peut distinguer un petit quadrillage composé d’une douzaine de carreaux par rangée de deux, dans les eaux abritées de la côte. Chaque quadrillage est un élevage de saumons. Dans chaque carré, des milliers de saumons, généralement de l’Atlantique, mais aussi parfois des espèces du Pacifique, comme le chinook ou le coho, nagent entassés dans des filets de 10 mètres suspendus à chaque plate-forme. Les ouvriers dispersent les boulettes de nourriture dans les parcs flottants, et vérifient de temps à autre l’état des poissons et leur administrent, si nécessaire, des vaccins, des antibiotiques et des pesticides. L’eau de mer circule librement à travers les cages et tout ce qui est plus petit que les mailles du filet - excréments, aliments non consommés, médicaments, micro-organismes - passe librement à travers.

Une fois passé l’extrémité nord de l’île de Vancouver, les signes de la civilisation - villes, cabanes, clairières, routes de bûcherons, bateaux de pêche, élevages de saumon - viennent de moins en moins ponctuer le paysage. La terre est presque recouverte d’un continuel manteau vert de conifères. Les îles sont éparpillées comme des confettis dans les détroits et les baies. C’est la partie sud de la côte centrale de Colombie Britannique, le point de départ du projet d’expansion vers le nord de l’industrie aquacole.

Le saumon d’élevage est déjà la plus importante exportation agricole légale de Colombie Britannique, mais seulement 3 des 85 élevages piscicoles de la province se situent au nord de l’île de Vancouver. En septembre 2002, le gouvernement libéral nouvellement élu dans la province a levé une interdiction vieille de sept ans sur l’installation de nouveaux élevages et a commencé à encourager un projet visant à quadrupler la production de saumons sur les dix prochaines années. Comme les fermes du tiers sud de la province sont surpeuplées et sujettes à des épidémies, l’industrie a des vues sur la côte centrale, le territoire de tribus comme les Heiltsuks.

(JPEG)

La promesse de nouveaux emplois a créé des divisions au sein des communautés autochtones touchées par la crise. La nation Kitasoo, au nord du territoire des Heiltsuks, a autorisé la construction d’un élevage de saumons près d’Arthur Island, dans une zone utilisée aussi par les Heiltsuks. Une épidémie virale a forcé cette ferme à tuer tout ses saumons, et le virus s’est peut-être transmis aux saumons sauvages et aux harengs, deux espèces représentant d’importantes sources de nourriture locale.

"Tout le monde a besoin d’un emploi," reconnaît Philip Hogan, du programme de pêche Heiltsuks "mais l’aquaculture menace l’économie que nous avons déjà."

Le territoire Heiltsuk est l’un des endroits les plus pluvieux de la planète - les écologistes nomment le climat de cette zone "hyper-océanique très humide". Les forêts de cèdres et de ciguës qui poussent au bord de l’eau dépendent non seulement des précipitations abondantes mais aussi des nutriments amenés de la mer par les saumons. Bien qu’il passe la majeure partie de sa vie en mer, un saumon retourne toujours finir ses jours dans le cours d’eau dans lequel il est né. En remontant le courant, il apporte des nutriments et des protéines océaniques sur la côte, qui bénéficient à la fois aux communautés humaines et naturelles. Des scientifiques en Alaska ont déterminé que les forêts près des cours d’eau où nageaient des saumons en bonne santé tiraient un sixième de leur consommation d’azote, une substance nutritive clé, des carcasses de saumons en décomposition.

Le chef des Snuxyaltwas, Nuxalk, affirme ainsi : "Tous nos frères et soeurs, des gens d’autres races, l’ours, l’aigle, ou le corbeau ou quiconque - nous avons tous besoin du saumon pour survivre."

A l’époque pré coloniale, les saumons étaient si abondants le long des côtes du Pacifique Nord entre la Californie du Nord et l’Alaska, que cette région était la plus densément peuplée et peut-être la plus riche d’Amérique du Nord. Pendant des siècles, les tribus de pêcheurs du nord-ouest comme les Heiltsuks ont pris plus de saumon que les flottes de la fin du vingtième siècle. Quand l’expédition de Lewis et Clark a découvert pour la première fois la rivière Columbia remplie de saumons, William Clark, explorateur expérimenté, s’est émerveillé, "une telle multitude de poissons est presque inconcevable."

Même au début du vingtième siècle, le saumon était si abondant et si bon marché qu’il constituait le seul aliment riche en protéines que beaucoup de familles américaines pouvaient se payer pendant la grande dépression. Mais au fur et à mesure que la sur-pêche, puis ensuite la destruction de son habitat et la construction de barrages, ont décimé les populations de saumons, ce poisson est devenu un mets de luxe que la plupart des gens ne mangent que dans les grandes occasions.

Alors que l’Atlantique ne compte qu’une espèce de saumon, comparé au Pacifique qui en compte six, les deux océans ont connu la même histoire d’abondance dilapidée. Autrefois, on pouvait trouver des saumons atlantiques en très grand nombre dans les rivières, du Portugal au Connecticut. Mais la pêche intensive associée à la destruction de leur habitat ont réduit leur population de plus de 90% et les ont fait disparaître de six pays d’Europe du sud, et du sud de la Nouvelle Angleterre. Par contre, la production de saumons d’élevage dans l’Atlantique Nord est de 600.000 tonnes par an - 300 fois plus que le nombre de saumons sauvages pêchés.

L’aquaculture a ramené le saumon au rang des aliments communs - à tel point que Helge Midttun, le PDG de la société norvégienne Fjord Seafood Group, l’une des plus importantes dans le domaine de l’aquaculture, a déclaré à Intrafish, le bulletin d’information de l’industrie : "Le saumon est peut-être la source de protéines la moins cher du marché ." Mais la transformation du saumon d’un mets saisonnier raffiné en un produit bon marché a un prix.

Eaux troubles

Comme les fermes industrielles sur terre, les élevages modernes de saumons demandent de grandes quantités d’énergie et de matières premières pour produire de la nourriture et des polluants en quantités industrielles. Comme les poulets ou les porcs, les saumons produisent une quantité prodigieuse de déchets. Sur les nutriments présents dans la nourriture pour poisson, un quart seulement reste dans l’organisme du poisson ; le reste est rejeté dans la mer ou finit dans les sédiments. Dans la mer, un excès de nutriments peut entraîner le développement d’algues nuisibles et peut finalement priver l’eau d’oxygène. En Écosse, le WWF a estimé que les saumons d’élevages produisaient cinq fois plus d’azote que la population de Glasgow. Les saumons d’élevage écossais excrètent presque deux fois plus de phosphore que les écossais eux-mêmes. Les élevages de saumons du Chili, concentrés dans la dixième région du pays, produisent plusieurs fois plus d’azote que la population humaine de cette région.

Quand les excréments, la nourriture non consommée et les autres déchets organiques vont se déposer sur le fond océanique sous les filets à saumon, ils peuvent réduire la faune locale à quelques espèces de petits vers. Heureusement, les plus graves dommages causés par les nutriments sont généralement limités à la zone située juste en dessous des parcs et peuvent être inversés si la production de déchets est réduite. Les impacts plus durables viennent des médicaments, des micro-organismes et des poissons qui s’échappent des filets. Les maladies infectieuses sont l’un des fléaux de l’industrie de l’élevage piscicole, et lui coûtent des centaines de millions de dollars par an. Les poissons entassés dans les enclos de filets sont sujets à des épidémies de maladies virales et bactériennes et victimes de parasites comme les poux marins. Dans la mesure ou les maladies peuvent se transmettre comme une traînée de poudre entre les fermes, les épidémies forcent souvent les gérants d’élevages à tuer tous leurs poissons, à les enterrer, et à stériliser soigneusement tous les filets, les bateaux et les équipements. Des épidémies d’anémie dans le Maine et le New-Brunswick voisin ont tué environ 5 millions de poissons d’élevage ces deux dernières années. Les maladies ont tué 10 millions de saumons d’élevage en Norvège pour la seule année 2001.

Les établissements piscicoles sont souvent situés le long des routes migratoires des saumons sauvages ; ces pourquoi les maladies se transmettent facilement entre poissons d’élevages et poissons sauvages. Des épidémies de poux marins dévastatrices chez les saumons sauvages - avec un taux de mortalité allant jusqu’à 98% - en Colombie Britannique, en Écosse et en Norvège, ont été causées par des épidémies dans les élevages densément peuplés des environs. Certaines maladies peuvent même se transmettre à d’autres espèces sauvages, parmi lesquelles le turbot, le flétan et la truite de mer.

Alors que les élevages européens ont réussi à développer des vaccins pour certaines maladies, réduisant grandement leur utilisation d’antibiotiques, de nombreux élevages piscicoles dépendent encore grandement de l’utilisation massive de pesticides et d’antibiotiques. Une large proportion de ces produits finit par se retrouver dans l’environnement. Les éleveurs chiliens utilisent jusqu’à 500 tonnes d’antibiotiques par an, soit 75 fois plus que les éleveurs norvégiens. Quand ils sont utilisés sans discernement, les antibiotiques peuvent créer des bactéries résistantes. Des rapports récents ont suggéré que la résistance aux antibiotiques pouvait se répandre au niveau mondial en quelques années ; il est possible que les bactéries soient transportées dans le ballast des bateaux. De leur côté, les pesticides utilisés pour combattre les poux marins, de minuscules crustacés, inquiètent particulièrement les producteurs d’autres crustacés comme les homards, les crabes et les crevettes.

Fugitifs

Les saumons qui parviennent à s’échapper inquiètent les biologistes plus que tous les autres impacts locaux de l’élevage. Avec des filets pour seuls murs, l’élevage de saumon typique est vulnérable tant par son peu de résistance aux ravages causés par les tempêtes et les prédateurs que par sa sensibilité à l’eau salée et aux rayons ultraviolets. Tant que les saumons ne seront pas élevés à terre, dans des réservoirs d’eau salée, les fuites vers la mer seront inévitables. Bien que les saumons d’élevages soient moins adaptés à la survie dans la nature, le simple nombre de saumons qui s’échappent peut leur permettre de dépasser le nombre de saumons sauvages.

Pour l’Atlantique, seule la Norvège publie une estimation du nombre de saumons échappés. D’après le Bureau de gestion de la nature norvégien, au moins 500.000 saumons s’échappent chaque année des élevages du pays, écrasant le nombre de saumons sauvages (100.000 à 250.000) que l’on estime rester dans les eaux norvégiennes. Un demi-million de poissons s’est échappé en un seul incident aux îles Féroé l’année dernière. Les saumons s’échappent de leurs filets depuis de si nombreuses années dans certains pays d’Europe que l’on estime la proportion du saumon d’élevage à plus de la moitié dans certaines rivières irlandaises et à près de 90% dans certaines rivières norvégiennes.

En réalité, on ne connaît tout simplement pas le nombre de saumons qui s’échappent - les jeunes saumons sont mesurés au poids, pas au nombre, les éleveurs ne savent donc pas exactement combien de poissons sont censés se trouver dans les parcs, et il n’y a que peu de rivières où l’on enquête sur la présence de saumons échappés. En Colombie Britannique, aucun cours d’eau n’a été observé pour détecter la présence de saumons du Pacifique, qui représentent là-bas un danger beaucoup plus grand que les saumons de l’Atlantique. Les deux sortes de saumons peuvent propager des maladies et rivaliser avec les espèces sauvages pour l’habitat et la nourriture. Mais les saumons d’élevage du Pacifique peuvent facilement se reproduire avec les membres sauvages de leur espèce et faire dégénérer leur patrimoine génétique ; il n’y a apparemment pas de croisements entre les espèces du Pacifique et de l’Atlantique.

L’État de l’Alaska a interdit les élevages piscicoles en 1990 pour protéger sa faune locale des maladies, de la pollution et des espèces envahissantes qu’ils peuvent apporter. Cependant d’après le département de la chasse et de la pêche d’Alaska, à peu près 700 saumons de l’Atlantique sont pêchés chaque année au large des côtes de l’état. La plupart sont pris près de la frontière avec la Colombie Britannique, mais certains ont été trouvés à plus de 1600 kilomètres au nord-ouest dans le détroit du Prince William et même à proximité des îles Aléoutiennes. On a également pêché des saumons de l’Atlantique qui remontaient les rivières de l’État de Washington, de Colombie Britannique et d’Alaska, et un petit nombre de jeunes saumons, nés dans la nature, ont été découverts dans trois rivières de l’île de Vancouver, parmi lesquelles la peut-être bien nommée rivière Adam et Eve.

Perte nette

Les impacts écologiques de l’aquaculture seraient peut-être moins problématiques s’ils étaient le prix à payer pour fournir une source de protéines saine à un monde affamé ou pour réduire l’impact de la sur-pêche sur les océans du globe. Mais l’élevage du saumon pèse plus lourd sur les populations mondiales de poissons et leurs capacités de subvenir aux besoins humains.

Se situant près du haut de la chaîne alimentaire, les saumons - aussi bien sauvages que d’élevage - engloutissent des quantités prodigieuses de plus petits poissons. Dans la nature, si une population de saumon épuise ses ressources, elle va elle-même commencer à diminuer. Dans un élevage, la nourriture des saumons peut provenir de n’importe quel endroit de la planète, il y donc peu de freins immédiats à la surconsommation.

Les saumons d’élevage sont nourris de boulettes de nourriture composées essentiellement de farines et d’huiles de poisson, qui sont obtenues en broyant de petits poissons argentés se déplaçant en bancs comme les anchois, les maquereaux, les harengs et les capelans. Il faut environ 5 tonnes de ces poissons pour obtenir une tonne de farine, et environ 10 tonnes pour une tonne d’huile. Pour chaque tonne de saumon produite par un élevage, on doit donc pêcher 3 à 4 tonnes en mer. Daniel Pauly, un biologiste marin de l’université de Colombie Britannique, se moque des arguments du genre "nous aidons à nourrir la planète" avancés par les éleveurs de saumons : "Est ce que les Angolais - après avoir cédé les droits sur leurs derniers poissons à des flottes étrangère - vont se mettre à importer du saumon fumé ? C’est absurde !"

La majorité de ces poissons utilisés pour nourrir les saumons vient soit des côtes du Pacifique du Chili et du Pérou ou de l’Atlantique du nord-est, et ces peuplements piscicoles sont en sérieuse voie d’épuisement. Sur les 15 dernières années, la sur-pêche du pilchard au large de l’Amérique du Sud a réduit les populations de cette espèce de 99%. En Mer du Nord, la pêche au merlan bleu austral, également beaucoup utilisé dans la fabrication de nourriture pour poissons, reste deux fois supérieure au niveau recommandé par les scientifiques marins, et est presque certaine de s’effondrer bientôt.

Seuls certains des petits poissons pleins d’arêtes utilisés dans la nourriture pour poissons peuvent être consommés par l’homme, mais ils sont tous des proies autant pour les oiseaux et les mammifères marins que pour les plus grosses espèces de poissons comme le cabillaud, qui elles sont consommées par l’homme. La sur-pêche des petits poissons a un grand nombre d’effets sur l’écosystème et peut affecter l’homme à la fois directement et indirectement. Le merlan par exemple est une proie importante pour le dauphin pilote, l’aiglefin et le cabillaud ; sa disparition rendra difficile le repeuplement des stocks de cabillauds victimes de la sur-pêche. Les usines de farines de poisson ont fait de la ville de Chimbote sur la côte chilienne la troisième ville la plus polluée du pays, et les déchets nocifs rejetés dans l’air et dans l’eau ont réduit l’espérance de vie de ses habitants de 10 ans par rapport à la moyenne nationale.

Un tiers de la pêche mondiale est transformée en farine de poisson, et un tiers de ces farines de poisson est utilisé pour l’aquaculture, les élevages de saumons en tête. Alors que le gros de la pêche industrielle sert à nourrir le bétail, le poisson ne représente que 3% de l’alimentation d’un poulet ou d’un cochon. Et la proportion qui va aux élevages de saumons augmente rapidement. Les élevages de saumons et de truites à eux seuls consomment plus de la moitié de la production mondiale d’huile de poisson.

Les flottes qui parcourent les océans du monde pour pêcher les poissons destinés à l’industrie consomment également une grande quantité d’énergie, encore plus que celles qui pêchent le saumon sauvage. Peter Tyedmers, de l’université de Dalhousie en Nouvelle-Écosse, a calculé que pour chaque kilo de saumon d’élevage produit, on consommait 2,5 à 5 litres de diesel ou d’autre carburants. Comme l’a fait remarquer William Rees, de l’université de Colombie Britannique : "L’industrie de l’élevage de saumon dépense de grandes quantités de combustibles fossiles coûteux et de plus en plus rares pour faire ce que les saumons sauvages font gratuitement, comme aller chercher leur nourriture en mer."

La protection des océans ?

Même si les ravages de l’aquaculture sont bien connus, les gouvernements des régions d’élevage sont tellement attirés par la perspective de devises fortes et d’emplois côtiers qu’ils promeuvent l’industrie aquacole avec beaucoup plus de zèle qu’ils ne la contrôlent.

En mai, un juge fédéral des États-Unis a réprimandé les autorités du Maine pour leur "hibernation en matière de règlement" et a imposé un certain nombre de mesures visant à sauvegarder l’environnement, parmi lesquelles une interdiction aux deux plus grands élevages de saumons de l’État concernant l’utilisation de variétés en provenance de l’atlantique. Le même mois, la commission nationale de l’environnement du Chili a signé un accord avec l’association des producteurs de saumons chilien laissant en grande partie à l’industrie le soin de s’autoréguler. "Avec cet accord nous faisons simplement confiance aux participants [dans l’industrie]," a déclaré Patricio Vallespin, l’administrateur de la dixième région à Intrafish. "La méfiance est très coûteuse pour le Chili, on ne peut pas - comme a été parfois suggéré - avoir une armée de gens pour tout superviser et inspecter." Le saumon représente 80% des exportations de la dixième région et 5% des exportations totales du Chili.

L’attitude de Vallespin semble la norme internationale. Une étude menée par l’Atlantic Salmon Federation et le WWF sur la mise en pratique des engagements de sept pays pour protéger les saumons sauvages de l’Atlantique nord des effets de la piscicultures a révélé des progrès variables. Mais les pays ont obtenu une moyenne générale de 2 sur 10. En Colombie Britannique, le Ministre de l’agriculture, de l’alimentation et de la pêche, John Van Dongen, qui est à l’origine de la campagne pour encourager l’aquaculture dans la région, a été forcé de démissionner en janvier 2002 après l’annonce de l’ouverture d’une enquête criminelle sur d’éventuelles informations confidentielles qu’il aurait transmises à une société d’élevage de saumons. Les Heiltsuks ont entamé des poursuites judiciaires contre le gouvernement de Colombie Britannique et Panfish pour stopper la construction de l’écloserie sur leurs territoires souverains, et ont organisé des manifestations pour attirer l’attention internationale. Avec les militants écologistes locaux, ils espèrent que la pression internationale aidera à convaincre les décideurs récalcitrants et les multinationales qui dominent l’élevage du saumon de changer leurs comportements.

"Nous n’avons pas le même genre de législations, de politiques forestières ou de loi sur les espèces menacées que celles en vigueur aux États-Unis," fait remarquer le directeur de la Rainforest Conservation Society, Ian McAllister. "Ce que nous avons appris au Canada, c’est que notre seul recours est l’opinion internationale - et l’éducation des acheteurs comme Costco ou Fred Meyers à travers le monde." La majeure partie de la production canadienne de saumons d’élevage est vendue aux États-Unis, surtout dans des chaînes comme Costco, qui vend 300 tonnes de saumon par semaine.

Des militants travaillent d’arrache, pied pour convaincre les consommateurs que le saumon d’élevage, avec ses colorants artificiels, ses niveaux de pesticides et d’antibiotiques possiblement plus élevés et ses graisses saturées, n’est pas bon pour leur santé, une allégation que les représentants de l’industrie piscicole nient vigoureusement. Ces derniers maintiennent, avec un certain nombre de preuves à l’appui, que le saumon d’élevage est une bien meilleure source de protéines et d’acide gras oméga-3, bénéfiques pour la santé, que la viande et d’autres sortes de poissons comme le thon, qui peut être sérieusement contaminé au mercure.

Un rapport du département de la chasse et de la pêche d’Alaska révèle l’opposition que suscite le saumon d’élevage au pays du saumon sauvage : "Nous réalisons," admet le rapport à contre-coeur, "que la fermeture de tout les élevages de saumons de Colombie Britannique n’est simplement pas possible." Au lieu de cela, le département suggère que son voisin du sud ne permette pas la construction de piscicultures supplémentaires en mer, et qu’à chaque fois qu’un élevage fait faillite dans le secteur instable de l’aquaculture, son site soit fermé de façon permanente.

En dépit des espoirs de ses plus ardents détracteurs, l’élevage du saumon, comme l’aquaculture en général, n’est pas près de disparaître. Cependant, l’industrie a, selon ses propre termes, de sérieux problèmes. "Nous devons maintenant faire face aux conséquences d’une croissance incontrôlée," a déclaré Alte Eide, l’un des cadres supérieurs de Panfish à Intrafish en juin. "La production doit être diminuée, et aussi tôt que possible si l’on ne veut pas que le secteur s’écroule complètement." Il ne faisait pas allusion aux conséquences écologiques mais à la situation financière précaire du secteur. Le marché mondial est inondé d’élevages, ce qui a provoqué une chute des prix ces dernières années. De nombreuses sociétés d’élevage de saumons perdent de l’argent ou font faillite et veulent se diversifier en élevant d’autres espèces carnivores comme le cabillaud ou le flétan. La concurrence - les pêcheurs de saumons sauvages - a aussi été touchée par la surabondance des saumons d’élevage. Mais étant donné l’impact de l’élevage au niveau mondial, la déclaration d’Eide pourrait aussi ne pas être très éloignée d’un point de vue écologiste.

A son crédit, l’industrie de l’élevage de saumons a pris des mesures pour réduire son impact écologique. A la place des pesticides, l’Islande et la Norvège utilisent maintenant des millions de pourceaux - "des nettoyeurs de poissons" - pour arracher les poux despoissons.D’après la British Ecological Society, les pertes en nourriture des élevages de saumons pouvaient s’élever à leurs débuts jusqu’à 20%, mais aujourd’hui, les fermes bien gérées perdent moins de 5% d’une nourriture de plus en plus cher. "Nous surveillons la quantité de nourriture donnée aux poissons grâce à des caméras sous-marines, la proportion de nourriture perdue ou la suralimentation sont alors quasi nulles" explique Mary Ellen Walling, directrice de l’Association des éleveurs de saumons de Colombie Britannique.

Cependant l’expansion phénoménale du secteur a submergé ses progrès en efficacité. Les autorités norvégiennes ont réussi à diviser par deux la proportion de saumons s’échappant des élevages du pays, mais dans le même temps, la production a à peu près doublé, ce qui veut dire que le nombre de poissons échappés est resté le même.

La réduction de la production, peut-être en accord avec la vision du Département de la chasse et de la pêche d’Alaska, ferait augmenter les prix du saumon ; cela permettrait de faire revivre les communautés de pêcheurs et rendrait abordables les réformes nécessaires pour l’aquaculture. Malgré leur prix, les élevages piscicoles dans des réservoirs d’eau salée sur la terre ferme sont la seule option pour empêcher les poissons, les maladies, et la pollution, de se répandre dans les eaux côtières.

Quoi qu’il arrive au niveau mondial, les Heiltsuks et les Nuxalks sont déterminés à refuser l’implantation d’élevages dans leur petite partie du Pacifique. A la manifestation d’Ocean Falls, Gary Hautsie, un pêcheur Heiltsuk, a déclaré à la foule qu’il était abasourdi par l’acceptation des élevages piscicoles par les autorités canadiennes : "Pourquoi sont-ils si déterminés à faire les mêmes erreurs que les autres pays avec l’élevage piscicole ?" Il a aussi résumé clairement la position des Heiltsuks : "Les Heiltsuks ne tolèreront pas de saumons de l’atlantique sur leur territoire. Nous ne tolèrerons aucune espèce d’élevage. Notre communauté connaît un taux de chômage de 80%, mais nous avons choisi de ne pas payer le prix de l’élevage de poissons de Atlantique"

John C. Ryan, journaliste indépendant est un ancien chercheur de Worldwatch. Il habite Seattle.

Saumon modifié

Il n’y a encore pas de saumons génétiquement modifiés sur le marché actuellement, mais Aqua Bounty, une firme de biotechnologie de Waltham, Massachusetts, a demandé l’approbation de la Food and Drug Administration (agence américaine chargée de veiller à la sécurité des aliments et des médicaments) pour produire du saumon Atlantique GM dont la croissance est 5 fois supérieure à celle d’un saumon ordinaire. La société affirme que son saumon mange 10 à 25% moins qu’un saumon d’élevage ordinaire et peut aider à réduire les besoins en nourriture de l’aquaculture. La FDA a donné son accord, et ce super-poisson pourrait apparaître sur le marché d’ici 2004.

Une commission de chercheurs de l’Académie Nationale des Sciences américaine s’est récemment déclaré "modérément" inquiète à propos des effets du poisson génétiquement modifié sur la santé humaine - ils craignaient de possible réactions allergiques des consommateurs à cause de certaine protéines introduites. La commission était beaucoup plus inquiète à propos des nombreux effets écologiques que pourrait avoir un poisson à la croissance accélérée s’il s’échappait dans la nature. Avec une croissance aussi rapide, de tels poissons pourraient rapidement dépasser les saumons sauvages, même s’ ils sont moins aptes à survivre à long terme.

Partageant ces inquiétudes, les états de Washington et de l’Oregon ont interdit les poissons génétiquement modifiés pour protéger les espèces locales. Les pêcheurs de la côte ouest poussent la Californie à faire de même. "Apparemment, on ne peut pas contenir le maïs ou le blé génétiquement modifiés. Alors qu’arrivera-t-il quand ces poissons s’échapperont dans la nature ?" demande Zeke Grader de la Fédération des associations de pêcheurs du Pacifique.

Une grande partie de l’industrie de l’aquaculture elle-même, dont la Fédération des producteurs aquacoles européens, est contre l’utilisation d’une technologie aussi controversée. Struan Stevenson, représentant écossais au Parlement européen et supporter de longue date de l’aquaculture, s’oppose à l’introduction de poissons génétiquement modifiés, arguant que cela provoquera une chute de la demande des consommateurs. "L’opinion publique est contre les OGM," a déclaré Stevenson, "et qu’elle ait raison ou tort, nous devons écouter l’opinion publique. Ce sont nos clients."

(GIF)
retour haut de page EN COLLABORATION AVEC LE BIMESTRIEL WORLD WATCH
L'état de la Planète magazine - magazine gratuit L'état de la Planète magazine - traduction du WorldWatch InsituteL'état de la Planète magazine - renseignements environnementauxL'état de la Planète magazine - écologie industrielleL'état de la Planète magazine - énergies renouvelablesL'état de la Planète magazine - enjeux environnementauxL'état de la Planète magazine - magazine écologiqueL'état de la Planète magazine - enquêtes et dossiersL'état de la Planète magazine - climat, changements climatiquesL'état de la Planète magazine - énergie solaireL'état de la Planète magazine - énergie éolienne   etat de la planete magazine etat de la planete magazine etat de la planete magazine etat de la planete magazine etat de la planete magazine etat de la planete magazine etat de la planete magazine etat de la planete magazine etat de la planete magazine etat de la planete magazine etat de la planete magazine etat de la planete magazine