par
Richard C. Bell
traduit de World Watch
L’été dernier, un livre a connu une célébrité aussi rapide que douteuse :
The Skeptical Environmentalist : Measuring the Real State of the World [L’environnementaliste sceptique : mesurer le véritable état de la planète]. Ecrit par un jeune statisticien danois, cet ouvrage fut présenté comme une réexamen troublant des principaux faits touchant aux grandes questions environnementales : son auteur proclamait que les organisations et les scientifiques qui se penchent sur ces questions alarment injustement le public en attirant son attention sur des problèmes tels que le changement climatique, la déforestation ou la pollution. Faisant écho à un auteur comme Julian Simon et à des organisations de droite telles que le Competitive Enterprise Institute, l’essentiel du livre affirme que quelle que soit la nature des problèmes environnementaux, ils se résoudront par eux-mêmes, et que toute intervention de l’Etat est dès lors inutile. Ce coup d’éclat connut un grand retentissement médiatique.
Des scientifiques spécialisés dans les questions environnementales se penchèrent sur l’ouvrage, curieux de comprendre comment l’auteur avait pu en arriver à de telles conclusions. Découvrant alors un livre provocateur déclenchant une polémique absurde, écrit en outre par un non-scientifique, ils ne prirent pas la peine de lui répliquer. Quelle ne fut pas leur consternation lorsque The Economist, le Wall Steet Journal, le Washington Postet le New York Times publièrent des comptes-rendus enthousiastes, écrits par des auteurs apparemment peu familiers de ces sujets (par un manque de lecture ou d’objectivité...) et ignorant tout de ce que les scientifiques reconnus par leurs pairs en disent. Dans le monde entier, citant les affirmations de Lomborg comme des valeurs sûres, les médias prirent le train en marche, publiant une pléthore d’articles dérivés des grandes publications et " révélant " que Lomborg avait mis les écologistes dans l’embarras en réfutant pratiquement toutes leurs thèses.
Ces articles prirent les scientifiques de court (la plupart n’avaient jamais été questionné à ce propos par les journalistes). Des mois s’écoulèrent avant que les scientifiques comprennent qu’ils se devaient de répliquer - sous peine de voir les affirmations de Lomborg embrouiller les législateurs et les autorités, et contaminer l’information destinée au grand public.
Mais la réponse finit par arriver et fit la démonstration, domaine par domaine, que c’est le livre de Lomborg, et non le travail de milliers de scientifiques, qui avait dupé le public. Nous avons résumé ici quelques unes des affirmations de Lomborg, et la réponse des experts. Ces résumés sont suivis par de brefs commentaires sur les affirmations frauduleuses de l’auteur, et les dangers que leur diffusion par les médias représente.
Les affirmations de Lomborg et les réponses des scientifiques - Sur la couverture forestière
Lomborg écrit, s’appuyant sur ce qu’il appelle sa "plus longue série de données", que la couverture forestière sur la Terre s’est étendue depuis 1950. Cette affirmation repose sur une série de données des Nations Unies, abandonnée en 1994 pour ses "inexactitudes", selon le mot du chef de l’évaluation des ressources naturelles des Nations Unies, qui souligne par ailleurs que ces données sur la production agricole n’ont jamais eu pour objet l’évaluation de la couverture forestière. La vérité est tout autre : il ressort de l’évaluation des ressources forestières par les Nations Unies que depuis 1980, 16 millions d’hectares de forêt vierge ont été convertis à d’autres usages chaque année. Durant les années nonante, le rapport d’évaluation estime à 4,2 % la disparition des forêts au niveau mondial. Et comme les Nations Unies ne tiennent compte que des conversions permanentes, et non de ce qui est coupé et laissé à une éventuelle régénération, le pourcentage réel est certainement beaucoup plus important. Selon le World Resources Institute (Washington, D. C.), "près de la moitié de la forêt vierge a disparu, essentiellement depuis les années septante."
- Sur la pêche
Lomborg écrit que "la production marine a doublé depuis 1970".
Les faits : onze des quinze plus importantes zones de pêche ont connu un déclin de leur population poissonnière, et en ce qui concerne les espèces à haute valeur commerciale, les prises ont décliné d’un quart depuis 1970. Le "doublement " trompeur de Lomborg se fonde sur la prise en compte d’espèces considérées comme des "déchets" dans les années septante, et sur la commercialisation de poissons encore en phase de croissance, les poissons arrivant à maturité se faisant de plus en plus rares (soulignons par ailleurs que ces chiffres reposent sur des données falsifiées par le gouvernement chinois).
- Sur la biodiversité
Lomborg affirme que la perte en biodiversité sera de "0,7 % au cours des cinquante prochaines années". Les faits : le biologiste de Harvard E.O. Wilson souligne que les estimations les plus conservatrices publiées par les autorités scientifiques dans le domaine sont au moins dix fois plus élevées.
- Sur le réchauffement planétaire
Lomborg affirme à de multiples reprises que les accords de Kyoto visant à réduire les émissions de CO2 n’est qu’une perte de temps et d’argent, puisque ces mesures n’endigueront pas le réchauffement planétaire et "achèteront à peine six ans à l’humanité". Les calculs qu’il cite l’amènent à conclure que si les accords de Kyoto étaient appliqués intégralement, "l’augmentation de la température prévue pour 2094 serait repoussée à 2100."
Les faits : cet argument est un classique des hommes de paille. S’étendant jusqu’à 2012, le traité actuel ne couvre en rien le siècle à venir. Tous les acteurs du processus de Kyoto savent pertinemment que l’accord signé ne satisfait aucunement les besoins de réduction de CO2 impératifs à une réduction du réchauffement planétaire pour le siècle à venir, et que le protocole de Kyoto n’est qu’une premier pas et non une politique sur cent ans.
- La question de l’eau
Lomborg affirme que nous ne devrions pas nous inquiéter d’une pénurie d’eau potable puisque nous seront bientôt en mesure de dessaler l’eau de mer à bas prix. Pour soutenir cette affirmation, il écrit que "le prix de la dessalinisation est en forte baisse, de 50 à 80% par mètre cube d’eau".
Les faits : Peter Gleick, l’un des plus éminents connaisseurs de la question de l’eau douce, souligne que le " prix " avancé par Lomborg est une estimation fondée sur une usine n’ayant pas encore été construite. Le prix de la dessalinisation, un enjeu sur lequel se penchent les scientifiques depuis des années, se situe entre 1 et 2 dollars par mètre cube, et "même s’il devait être divisé par deux, ce prix demeurerait largement hors de portée de la majorité des utilisateurs".
Comment une telle tromperie a-t-elle été possible ?
On dit qu’il est plus facile à un homme d’allure respectable en complet-veston de dérober 10 millions de dollars en s’asseyant avec un banquier, qu’à un vagabond même armé de voler ne serait-ce qu’un pour cent de cette somme à un caissier. Dans le cas de l’ouvrage de Lomborg, c’est sa publication par la prestigieuse Cambridge University Press, une des maisons d’éditions parmi les plus auréolées pour ses publications scientifiques, qui semble avoir piégé les auteurs de comptes-rendus et les lecteurs. Rétrospectivement, il apparaît pourtant que suite à une négligence (intentionnelle ou non...), les procédures habituellement rigoureuses de cette maison d’édition furent contournées. Le livre de Lomborg ne fut pas publié par le département des Sciences Naturelles, dont le responsable aurait aussitôt détecté l’ineptie des thèses qu’il contenait. Au lieu de cela, le projet fut rapidement canalisé vers le département des Sciences Sociales, apparemment sans que les responsables des Sciences Naturelles n’en sussent rien, ou alors seulement lorsqu’il fut trop tard. Là aussi, les faits restent à être établis.
Mais une fois le livre publié, le refrain utopique de Lomborg, selon lequel tous les problèmes seraient facilement résolus par de nouvelles technologies ou l’ingéniosité de l’homme, reçut un accueil enthousiaste, en particulier en raison de l’idée centrale selon laquelle aucune intervention des autorités étatiques n’était nécessaire. Cet argument résonnait comme une douce musique aux oreilles de nombreux intérêts financiers, farouchement opposés à toute réglementation gouvernementale. Financé par l’industrie, le Competitive Enterprise Institute, l’un des meneurs de l’opposition au processus entamé à Kyoto (et, en fait, à tout effort pour réduire les émissions d’hydrocarbures responsables du réchauffement planétaire), déroula le tapis rouge pour Lomborg lorsqu’il se présenta à Washington l’automne dernier pour la promotion de son livre. Le 4 octobre 2001, un groupe anti-Kyoto, la Cooler Heads Coalition, financé par des dirigeants d’entreprises, organisa une rencontre avec la presse et le Congrès au Capitole.
Mais le plus étonnant fut tout de même l’inconscience crasse qui caractérisa les recensions de cet ouvrage dans la presse. On aurait pu s’attendre à ce que les scientifiques les plus compétents dans chacun des domaines concernés soient invités à commenter un tel ouvrage, ceci d’autant plus que l’auteur admet lui-même " ne pas être un expert des problèmes environnementaux ". Or plutôt que de solliciter des scientifiques dans une perspective critique, les organes de presse confièrent la rédaction de ces recensions à des personnes parfois étroitement liées à Lomborg. Dans leWall Street Journal du 2 octobre, Ronald Bailey, du Competitive Enterprise Institute (auteur de The True State of the World, dont Lomborg s’inspire largement), fit un compte-rendu euphorique de l’ouvrage, ne tarissant pas d’éloges à son égard et le jugeant " superbement documenté et lisible ".
Dans le supplément " Livres du monde " du dimanche, dans le Washington Post, on eut recours à une tactique plus difficile à détecter, donnant la charge de cette recension à Dennis Dutton, présenté comme " un professeur de philosophie donnant des cours sur les dangers de la pseudoscience dans les facultés scientifiques de l’Université de Canterbury en Nouvelle Zélande " et éditeur du site Internet Arts and Letters Daily. Le Post omit de signaler à ses lecteurs que ce site affiche un lien vers la Global Climate Coalition, un consortium d’entreprises actives dans les secteurs pétrolier et charbonnier, évidemment opposées aux accords de Kyoto, et un autre lien vers le site de Julian Simon, l’homme dont la négation du réchauffement climatique semble avoir incité Lomborg à écrire son livre. Comment s’étonner dès lors que Dutton ait témoigné de son admiration pour Lomborg, qualifiant son livre " d’ouvrage le plus significatif dans le domaine de l’environnement depuis la parution de son extrême opposé, Printemps Silencieux de Rachel Carson en 1962. C’est un formidable accomplissement. "
A Worldwatch, nous avons fait l’expérience en direct de l’incapacité des médias à vérifier les " faits " proclamés par Lomborg. En juillet 2001, Nicholas Wade, de la section scientifique du New York Times contacta Worldwatch et demanda quelle était notre réplique à l’ouvrage de Lomborg, et plus particulièrement à son affirmation selon laquelle les forêts ne sont nullement en déclin dans le monde. Janet Abrimovitz, chercheuse dans notre institut, connaît très bien le sujet. Elle expliqua à Wade que Lomborg utilise des données abandonnées par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, des données n’ayant en outre jamais eu pour objectif d’évaluer la couverture forestière. Janet Abrimovitz transmit à Wade le numéro de téléphone de la personne en charge de ces statistiques à la FAO à Rome, pour qu’il puisse vérifier si le choix et l’interprétation de Lomborg étaient pertinentes. Mais Wade lui rétorqua qu’il " n’avait pas le temps de vérifier les sources de chaque chiffre avancé. "
Plus de trois semaines s’écoulèrent avant la publication de l’article par le New York Times. Ignorant l’avertissement de Janet Abrimovitz, Wade écrivit que Lomborg avait utilisé " la plus longue série de données disponibles " de la FAO pour montrer que la couverture forestière avait augmenté entre 1954 et 1994 - précisément les données contre lesquelles Janet Abramovitz l’avait mis en garde. Après la publication de l’article, les représentants de la FAO ont confirmé à Worldwatch que Wade n’avait jamais vérifié auprès d’eux la qualité des données utilisées par Lomborg.
L’exaspération des scientifiques
Edward O. Wilson de Harvard exprima l’exaspération de plusieurs de ses collègues lorsqu’il écrivit : " Mon plus grand regret à propos de l’arnaque de Lomborg est l’extraordinaire énergie que des scientifiques de talent doivent déployer pour y apporter une réponse. Nous aurons toujours de opposants comme Lomborg dont les coups d’éclats sont caractérisés par une ignorance volontaire, des citations choisies, l’absence de communication avec les experts, et des campagnes destructrices visant à attirer les médias plus que les scientifiques. Ils sont les parasites de chercheurs dont la notoriété passe elle par une reconnaissance de leurs travaux par leurs pairs, un processus souvent très lent. "
Malgré tout, plusieurs scientifiques prirent du temps sur leurs recherches pour établir les faits sur l’état de la planète - et ce qui doit être fait pour réaliser un futur durable. Voici les critiques les plus pertinentes des affirmations de Lomborg dans chacun des domaines qu’il aborde (ou ignore, pour certains) dans Skeptical Environmentalist :
Scientific American, Janvier 2002 : " Misleading Math about the Earth : Science defends itself against The Skeptical Inquirer ", avec un article de Stephen Schneider sur le réchauffement du climat, de John P. Holdren sur l’énergie, de John Bongaarts sur les populations et de Thomas Lovejoy sur la biodiversité www.sciam.com
Nature, November 8 2001, pp. 149-50, volume 414, " No need to worry about the future ", Stuart Pimm et Jeff Harvey, www.nature.com
Science, November 2001, 294, pp. 1285-87 ; Michael Grubb, " Rely on Manna From Heaven ? ", www.sciencemag.org
Union of Concerned Scientists : " UCS Examines The Skeptical Environmentalist ", un article de Peter Gleick sur l’eau, de Jerry D. Mahlman sur le réchauffement climatique, de E.O. Wilson, Thomas Lovejoy, Norma Myers, Jeffrey A Harvey et Stuart L. Pimm sur la biodiversité www.ucsusa.org
Pour plus d’informations sur le sujet, visiter le site de Worldwatch www.worldwatch.org