Des prévisions climatiques à long terme : entretien avec les drs rajendra pachauri et robert watson
Traduction de Benoit Lambert
Dr Rajendra Pachauri (Delhi, 31 octobre 2002)
World Watch : Selon vous, quelles sont les questions relatives aux changements climatiques qui devront être traitées en priorité dans les années à venir ?
Rajendra Pachauri : Il y a toute une série de questions qui sont importantes, et on ne peut pas les évaluer isolément. Pour commencer, il faut vraiment comprendre l’étendue et la nature des changements climatiques. Cela exige un étayage par des recherches très sérieuses. Il vous faut ensuite regarder les impacts de ces changements d’un endroit à l’autre et d’un écosystème à l’autre.
Des recherches mieux orientées et plus fiables sur objets de recherche locaux, ainsi que des recherches sur les impacts spécifiques à chaque partie du monde, sont donc nécessaires. Ainsi, de manière générale, je pense que ce que nous devons faire est de descendre du global vers le particulier. Nous espérons que d’ici la mise en oeuvre du quatrième rapport, en 2004 ou en 2005, nous aurons le résultat de recherches donnant ce genre d’informations au niveau régional.
WW : En quoi pensez-vous que le prochain rapport sous votre présidence puisse différer du précédent ?
RP : Tout d’abord, nous espérons que la science fera des progrès suffisants pour que nous puissions porter un jugement qui aille au-delà du troisième rapport d’évaluation. Ce dernier est à mes yeux un excellent document, et je voudrais saluer la rigueur académique et la vitalité que lui a insufflées Bob Watson.
Mais je souhaiterais que le prochain rapport mette l’accent sur un certain nombre de points. Tout d’abord, nous devrions tenter d’arriver à une meilleure intégration des éléments entre eux. Le travail des différents groupes du GIEC devrait également être mieux coordonné. Il y a quelques thèmes qui se croisent - les "incertitudes" constituent l’un d’entre eux - que nous devons incorporer dans chacun des groupes de travail. J’espère donc que nous pourrons dans notre prochain rapport faire davantage pour mieux intégrer ces thèmes entrecroisés. Et finalement, nous devrons procéder, autant que faire se peut, à une analyse socio-économique détaillée des impacts. Cela a été fait dans le troisième rapport, mais nous devrons pousser plus loin cette démarche dans le prochain.
WW : Pouvez-vous nous préciser certaines de ces "incertitudes" ?
RP : Si nous considérons par exemple l’ampleur du changement de température prévisible, ou le changement susceptible de se produire quant aux précipitations, nous devons reconnaître que nous n’avons pas été capables [malgré certains progrès] de produire des estimations pour lesquelles la part d’incertitude soit réduite. Aujourd’hui nous avons créé des modèles bien supérieurs tournant sur des ordinateurs bien plus sophistiqués, si bien qu’il est permis d’espérer que ces modèles nous aideront à réduire les incertitudes des prédictions que nous avançons. Même dans l’évaluation que nous faisons de l’impact des changements climatiques, il ne nous est pas facile de réduire le niveau d’incertitude des projections. C’est également vrai des atténuations. Après tout, la manière dont vont évoluer les technologies, et la vitesse à laquelle ces technologies se répandront, [seront affectées par] toute une série de variables sur lesquelles nous n’avons pas une parfaite maîtrise.
Ainsi le thème des incertitudes traverse tout ce que nous faisons. Et je crois que si nous apportons une certaine cohérence dans la manière dont nous répondons aux incertitudes pour chaque élément de la prochaine évaluation, et si nous nous intéressons à la relation qui existe entre elles, nous serons plus proches de la vérité.
WW : Lorsque vous mentionnez les incertitudes scientifiques concernant les impacts, parlez-vous des effets de rétroaction sur le climat, comme l’augmentation des vapeurs d’eau et des nuages ?
RP : Absolument. Nous avons affaire à des systèmes d’une immense complexité, pour lesquels nous ne connaissons pas tous les effets rétroactifs. Nous ne savons pas, dans certains cas, les causes même des liens qui se créent entre les phénomènes. Il faut donc répondre à toutes ces questions par des recherches.
WW : Croyez-vous que les populations dans le monde subissent déjà les effets de climats extrêmes -comme les inondations, les sécheresses, les tempêtes- résultant des changements climatiques provoqués par l’Homme ?
RP : Je ne saurais le dire sur des bases scientifiques, mais si vous vous limitez aux données récentes, le fait que 1998 fut l’année la plus chaude de l’histoire récente est une source de préoccupation, tout comme le fait que les sécheresses sont plus fréquentes. De plus l’Organisation Météorologique Mondiale a établi que depuis dix ans le nombre d’événements extrêmes, selon leur définition, a doublé. Il est donc très tentant de conclure qu’il y a une relation entre les changements climatiques et certains de ces événements extrêmes. Je ne suis pas très certain que l’on puisse l’affirmer avec des certitudes scientifiques parfaites ou raisonnables. Mais j’espère que le quatrième rapport d’évaluation pourra répondre également à cette question.
WW : Des pressions croissantes sont exercées pour que soient adoptées des analyses coûts-bénéfices afin de réduire les menaces dues aux changements climatiques. Ces pressions peuvent-elles être comprises comme un effort pour mettre un arrêt au processus de prévention des changements climatiques ?
RP : Nous devons aborder cette question en termes humains, puis avec une approche bio-physique. Je vais illustrer ceci par un exemple : je discutais avec un économiste très connu au sujet des menaces d’une hausse du niveau de la mer sur les Iles Maldives. Il me demanda quelle était la population des Iles Maldives. Je lui répondis "environ 400’000 personnes, me semble-t-il". Il me posa alors cette question : "Combien faudrait-il compter pour relocaliser cette population ?"
Vous voyez, si vous commencez à mesurer les impacts et la possibilité de maîtriser les changements climatiques en ces termes, vous créez véritablement une distorsion qui va à l’encontre des principes de base des civilisations humaines. Je pense vraiment que dans tous les cas il nous faut garder un regard large et holistique sur ces questions. Autrement on aura une analyse coûts-bénéfices étroite, mal définie, et avec une distorsion qui pourrait justifier pratiquement n’importe quoi. J’espère que dans le quatrième rapport d’évaluation nous pourrons nous intéresser à des questions sociales, à des questions anthropologiques. Bien sûr que nous devrons aussi nous intéresser à des questions économiques. Mais ces évaluations ne doivent pas se faire avec une approche étroite et restrictive.
WW : L’essentiel des retombées des changements climatiques affectera les gens dans le Sud, alors que les coûts financiers pour réduire le changement climatique seront d’abord pris en charge par les pays du Nord. Comment équilibrez-vous ces coûts et ces bénéfices ?
RP : La question des changements climatiques renferme un immense problème d’équité. Il nous faut reconnaître que parallèlement à l’étendue des changements climatiques, la vulnérabilité des sociétés dans les pays du Sud est déjà très importante du fait que certaines communautés manquent cruellement d’infrastructures matérielles, qu’elles ne bénéficient d’aucun mécanisme institutionnel pour les aider lorsqu’elles subissent des privations ou des difficultés, et qu’elles vivent cette réalité jour après jour, avec ou sans les changements climatiques.
Avec les changements climatiques, cette situation ne va qu’empirer. Dans certains cas, ce sera "la paille de trop sur le dos du chameau". Nous faisons donc face à un vrai problème d’équité : qui cause ce problème, qui a causé ce problème, et qui souffre des effets de ce problème ? A l’échelle planétaire, nous ne pouvons vraiment pas ignorer ces questions car lorsque vous regardez les effets des changements climatiques, vous devez réellement prendre en considération ses effets sur ceux qui sont le moins bien équipés pour y faire face.
WW : Lors des dernières négociations (octobre - novembre 2002 à Delhi, en Inde), on a assisté à davantage de discussions qui concernaient une adaptation aux changements climatiques que dans le passé. Quel devrait être le rôle de l’adaptation en relation à la réduction de la menace ?
RP : Eh bien, je pense que l’insistance mise sur l’adaptation aux changements climatiques à cette rencontre en particulier est délibérée, et je crois que le gouvernement indien a considérablement contribué à cette concentration accrue. Quoi que nous fassions aujourd’hui, nous subirons un certain changement du climat, et nous ne pouvons pas vraiment attendre 2050 ou 2060 pour entreprendre des démarches qui fassent une différence sur le degré des changements climatiques. A court terme, nous n’avons aucun autre choix que de nous adapter. Il y a là une question de ressources, une question technologique, et des questions institutionnelles - toutes devraient faire parti des négociations.
Je pense donc que c’est précisément pourquoi les négociations actuelles se focalisent sur ces questions. Et j’espère que nous ferons beaucoup plus à l’avenir, car certaines communautés auront besoin de l’aide internationale, au niveau national, et certainement à l’échelle locale, et la communauté planétaire devrait en être actrice. Si ce n’est pas le cas, ces communautés pourraient voir leurs conditions socio-économiques se dégrader de manière significative.
WW : Ne craignez-vous pas que l’insistance sur l’adaptation ne nous éloigne de la maîtrise des changements climatiques ?
RP : Non. Je ne crois pas que notre monde puisse se permettre d’attendre pour réduire ses effets sur le climat. Nous devons prendre des mesures vigoureuses. Je pense que nous devons nous adapter et adoucir nos effets sur les climats. Mais vous pourriez trouver que les acteurs impliqués dans l’atténuation des effets sont différents de ceux impliqués dans l’adaptation. Certains pays devraient réduire leurs émissions et ils devraient assumer une part de responsabilité de l’adaptation de ceux qui sont dépourvus et souffrent des changements climatiques. Mais pour les pays qui doivent s’adapter, en particulier dans les pays pauvres, on ne peut pas avoir les mêmes exigences pour qu’ils amoindrissent leurs effets sur le climat. Il leur est nécessaire de se concentrer sur leur adaptation.
WW : Jusqu’à quel point pensez-vous qu’il soit possible de s’adapter aux changements climatiques ?
RP : Dans certains cas, puis que vous me le demandez, je pense que nous avons probablement déjà dépassé la possibilité de nous adapter. Là où les écosystèmes sont menacés et les systèmes sociaux ont été mis sous pression, la vie des hommes pourrait être réellement menacée. Prenez le cas de l’Afrique sub-saharienne. Il y a des endroits où il sera très, très difficile de construire un système social permettant une subsistance. Ils devront probablement se déplacer à d’autres endroits. Mais la grande majorité de la population peut encore faire quelque chose pour s’adapter aux changements climatiques. C’est une des raisons pour lesquelles nous avons besoin de plus d’initiatives, tant planétaires que régionales.
WW : Quels sont les plus grands défis pour la communauté internationale dans sa résolution des problèmes liés aux changements climatiques ?
RP : Je crois que le plus grand défi, en premier lieu, est de comprendre le danger, c’est-à-dire l’ampleur exacte des changements climatiques. J’ai peur qu’il y ait encore des gens, et certains sont dans des positions de responsabilité, qui ne comprennent tout simplement pas ce que sont les changements climatiques.
Je crois que la conscientisation est essentielle et qu’elle est un premier pas en direction de la détermination du type d’action requis. L’autre défi est d’être capable de restructurer nos institutions, nos manières de réfléchir, et nos politiques - pour qu’elles soient intégrées au développement, à la croissance, et à d’autres mesures politiques engagées. La première étape est donc de comprendre ce qu’est le changement climatique, et la seconde, de traduire cette prise de conscience dans la prise de décision aujourd’hui.
WW : Qu’est-ce qui, à ce point-ci, vous do nne le plus d’espoir ?
RP : Le fait que l’on voie beaucoup d’initiatives prises par des individus et par des organisations. Et la vitesse avec laquelle la prise de conscience est diffusée. Alors que cette conscience se diffuse, en particulier dans les démocraties, je crois que les preneurs de décision devront agir, même si leurs opinions divergent aujourd’hui sur ce qui doit être fait. Je pense que ce processus se vérifiera dans tous les pays du monde.
Dr Robert Watson (Banque Mondiale, 9 et 10 décembre 2002)
WW : Le Protocole de Kyoto étant sur le point d’entrer en force, quelles sont les implications de la non-adhésion des Etats-Unis au traité ?
Robert Watson : Tout d’abord laissez-moi dire que la ratification du traité par le Canada est une bonne nouvelle. Cependant, le Protocole de Kyoto n’entrera pas en application avant que la Fédération de Russie ne le ratifie également. Même en l’absence des Etats-Unis, la ratification est un premier pas significatif. Mais la stabilisation du niveau des gaz à effet de serre dans l’atmosphère exigera des pas importants au-delà du Protocole de Kyoto.
La vraie question est de savoir si les Etats-Unis, en ne ratifiant pas le traité, ne ratent pas une belle occasion. Les leaders politiques du Royaume-Uni Tony Blair et John Prescott ont compris eux que le Protocole de Kyoto représente une opportunité importante de restructurer l’industrie de l’énergie du Royaume-Uni, et par extension son industrie en général, et de faire progresser les nouvelles technologies. Il constitue pour le pays une façon de revitaliser l’économie. Dans le cadre de ses engagements avec l’Union européenne, la Grande-Bretagne a le devoir de réduire ses émissions de 12,5 %, l’année 1990 servant d’année de référence. Mais le pays s’est fixé un objectif interne de 20 % de réduction [d’ici 2012].
Par ailleurs il y a entre 20 et 50 entreprises multinationales importantes qui se sont engagées à atteindre des objectifs égaux ou dépassant ceux fixés par le protocole. Plusieurs d’entre elles ont déjà atteint les objectifs qu’elles s’étaient fixés pour 2010 - et en réalisant malgré tout des profits... Elles ont compris que l’obligation d’utiliser de l’énergie de manière plus efficace constitue une occasion à saisir, et que le Protocole de Kyoto constitue un levier pour l’émergence de nouvelles technologies moins nuisibles au climat.
WW : L’administration Bush s’est retirée du Protocole de Kyoto au début de l’année 2001 en affirmant que la réduction des émissions serait préjudiciable à l’économie américaine. Quelle légitimité accordez-vous à ces inquiétudes ?
RW : Tout dépend de la manière dont les Etats-Unis réduisent leurs émissions : si les USA devaient réaliser toutes leurs réductions d’émissions dans le pays même, le GIEC estime que leur coût représenterait entre 0,42 et 1,96 % du PNB - c’est là une fourchette très large. En revanche, si les USA utilisaient le système d’échanges internationaux [les crédits pour l’émission de carbone], avec la Russie par exemple, le coût en serait réduit d’autant, pour s’établir entre 0,24 et 0,91 % [du PNB]. Les Etats-Unis pourraient encore réduire les coûts en utilisant le Clean Development Mechanism (Mécanisme pour un développement respectueux de l’environnement, NDT) - en échangeant des droits d’émettre avec des pays en développement - et en faisant usage d’activités qui séquestrent le carbone - tout en créditant le carbone neutralisé par les forêts, l’agriculture, et les pâturages. Les coûts pourraient être encore réduits en insistant sur la réduction de tous les gaz à effet de serre - le méthane, l’oxyde d’azote, etc. Le coût serait alors largement moindre que 0,24 à 0,91 % du PNB.
WW : Même alors, la ratification du Protocole de Kyoto pourrait-elle vraiment handicaper l’économie américaine ?
RW : Si les Etats-Unis réduisaient tous leurs gaz à effet de serre, et non seulement les CO2 émis en produisant de l’énergie, et qu’ils utilisaient les puits biologiques, ainsi que toute la palette des systèmes permettant l’achat de permis, les coûts seraient alors de 0.05 à 0.15 cents US par gallon d’essence. Considérant les fluctuations des prix de l’essence depuis quelques années, ce 15 cents représentent un prélèvement relativement minime en regard de son objectif : préserver le climat de la Terre. Nous devons d’autre part prendre en compte les coûts de l’inaction dans les secteurs de l’agriculture, de l’eau, des coûts occasionnés par la montée du niveau des océans, par le déplacement de lieux d’habitation, par la perte de la biodiversité, et par les impacts négatifs des changements climatiques sur la santé humaine.
WW : Croyez-vous que la politique actuelle des Etats-Unis est cohérente avec les obligations américaines de la Convention-cadre des Nations-Unies sur les changements climatiques (devenue une loi américaine en 1992) ?
RW : Non. Les Etats-Unis devraient soit ratifier le Protocole de Kyoto, soit prendre des mesures nationales en accord avec le Protocole. En tant qu’unique superpuissance dans le monde, nous devrions faire tout ce qui est en notre pouvoir pour aller vers une réduction de nos émissions de CO2.
WW : A quelle nouvelle recherche devrions-nous donner la priorité, et sur quel point devrait se concentrer le GIEC lors de son prochain rapport ?
RW : Nous avons besoin d’un programme équilibré couvrant tout le spectre des changements climatiques : le climat de la Terre change-t-il et pourquoi ? Comment est-il prévu qu’il change ? Quels sont les impacts de ce changement et les adaptations possibles ? Et quelles actions peuvent-elles être prises pour réduire les émissions de gaz à effet de serre ?
A l’intérieur du Groupe de travail I qui évalue ce que nous savons du système climatique, ce qui est le plus important est de réduire l’amplitude de l’incertitude sur la sensibilité du climat. Avec un doublement du dioxyde de carbone, nous disons depuis vingt ans que la température de la Terre augmenterait de 1,5 à 4,5 degrés Celsius (estimations revues à la hausse en 2001, entre 1,4 et 5,8 degrés Celsius - certains écarts dans les prédictions étant même plus grands). Nous nous devons de réduire cette fourchette.
Deuxièmement, nous devons améliorer notre capacité à prévoir les changements climatiques à l’échelle régionale.
Troisièmement, nous avons besoin d’une meilleure compréhension du cycle du carbone. Il y a un débat sur la quantité de carbone absorbée par les systèmes terrestres dans le monde et, en particulier, quelle part est absorbée aux Etats-Unis. C’est là une question à la fois scientifique et politique.
WW : Si vous deviez établir une liste des priorités pour la recherche du Groupe de travail II, quelles seraient ces priorités ?
RW : Une compréhension améliorée de la manière dont les changements climatiques affecteront la gestion des ressources en eau, l’agriculture, la santé des populations dans les pays en développement. Et de quelle manière les systèmes écologiques naturels vont réagir. Par exemple, nous devons mieux comprendre comment les récifs de coraux et les écosystèmes forestiers réagiront aux changements globaux, tout comme aux variabilités locales du climat et à l’augmentation prévue des événements extrêmes.
Prévoir les changements au niveau des événements extrêmes est le principal défi. Lorsque nous nous intéressons à l’amélioration des projections à l’échelle régionale, la question cruciale n’est pas de savoir comment les valeurs de référence de la température ou les précipitations vont changer, c’est de savoir comment la variabilité du climat et des événements climatiques extrêmes vont changer. La plupart des systèmes écologiques et socio-économiques sont plus sensibles aux changements lors d’événements extrêmes qu’aux petits changements des valeurs moyennes.
WW : Comment pouvons-nous planifier notre adaptation à de tels changements ?
RW : Dans de nombreux pays, le premier défi n’est pas de savoir comment nous adapter au climat qu’il fera demain, mais de réduire la vulnérabilité de secteurs entiers aux variabilités du climat, et cela, dès aujourd’hui. La question est de savoir si des pays peuvent être mieux préparés. Ces actions leur permettront d’être moins vulnérables à de futurs changements climatiques.
WW : Que pensez-vous de la maîtrise des changements climatiques par la réduction des émissions ? Quelle devrait être la priorité du GIEC sur ce point ?
RW : Nous devons analyser une large palette de technologies relatives tant à la production d’énergie qu’à son usage. Il est également crucial de comprendre comment faire entrer ces technologies sur le marché. Comment se débarrasser des subventions aux carburants fossiles, de manière à ce que les nouvelles technologies puissent concurrencer les carburants fossiles à égalité de jeu. Comment internalisons-nous les coûts sociaux des technologies faisant usage de carburants fossiles ? Par exemple, si nous tenions compte de tous les coûts sociaux des carburants fossiles, lesquels causent non seulement le réchauffement planétaire mais également des pollutions locales et régionales de l’air, cela rendrait d’autres technologies productrices d’autres formes d’énergie beaucoup plus compétitives.
Nous devons également améliorer notre compréhension des aspects économiques, pour comprendre à la fois le coût de notre inaction - des dommages causés par les changements climatiques - et les coûts de nos efforts pour réduire notre impact sur les climats - car des chiffres ont été lancés de toutes les directions soit pour justifier la prise de mesures, soit pour justifier l’inaction. Nous devons reconnaître que certains des coûts du changement climatique ne peuvent être mesurés à l’aune du marché. Nous pourrions perdre en biodiversité, ou perdre certains produits et services fournis par les écosystèmes. Or la valeur de ceux-ci ne peut être mesurée dans des termes uniquement marchands.
WW : Le GIEC et le gouvernement américain parlent de la nécessité d’une analyse coûts-bénéfices, et ils semblent se concentrer sur les efforts de réduction des émissions. Que vous inspire cette façon de voir ?
RW : Nous devons nous attarder aux coûts et aux bénéfices à la fois de l’action et de l’inaction. La question n’est pas de savoir si nous choisissons de réduire la menace des changements climatiques ou si nous préférons nous adapter. Même avec une réduction importante des émissions de par le monde, il y aura encore des changements climatiques significatifs, et par-là même des changements des systèmes écologiques et socio-économiques. Nous devons reconnaître que l’analyse coûts-bénéfices ne sera probablement pas adéquate. Il y a des impacts dont il est difficile d’évaluer la valeur économique. Par exemple, comment évalue-t-on la valeur d’une vie humaine ?
Nous avons besoin d’une discussion en profondeur sur les coûts et les bénéfices des options d’adaptation et de réduction des émissions en utilisant différentes méthodes de calcul. Une moyenne globale des coûts et des bénéfices est absolument sans intérêt. Une analyse coûts-bénéfices pourrait démontrer que l’agriculture ne sera pas affectée par les changements climatiques. Analyser l’impact du changement climatique sur l’agriculture par pays ou par région pourrait montrer qu’en Afrique, dans certaines parties de l’Asie, ou même dans le sud de l’Europe, il y aurait des coûts associés aux changements climatiques - alors qu’en Amérique du Nord et dans certaines parties de l’Europe du nord, il pourrait y avoir des avantages. Ainsi, les effets des changements climatiques ont besoin d’être analysés par région et par secteur.
WW : L’administration Bush a parlé d’incertitudes concernant les changements climatiques et de la nécessité d’appuyer les politiques sur de la science avérée. A votre avis, la connaissance scientifique actuelle sur le climat actuellement est-elle avérée et quel degré de certitude devons-nous atteindre pour aller de l’avant ?
RW : Aujourd’hui, notre niveau de connaissance est suffisant pour commencer à prendre des mesures afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Il n’y a aucun doute que le climat de la Terre se réchauffe et que l’essentiel de ce réchauffement est dû aux activités humaines. Sans la prise de mesures pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, d’autres changements des climats sont inévitables. Pratiquement tous les gouvernements du monde ont pris la décision d’agir d’une manière ou d’une autre.
D’autres recherches sont-elles nécessaires ? Oui, nous pouvons certainement améliorer l’apport scientifique - à la fois des sciences naturelles et des sciences sociales. Mais les incertitudes ne sont pas une raison pour l’inaction. Le principe de précaution nous invite plutôt à agir malgré les incertitudes.
WW : Les scientifiques ont-ils un rôle à jouer dans la recommandation de politiques et de choix technologiques ?
RW : C’est là une question difficile. De mon point de vue, les rapports nationaux et internationaux ne devraient pas émettre de recommandations. Ils devraient évaluer les implications de différentes actions et inactions. C’est ce que le GIEC a fait. Il n’a pas dit "voici ce que vous devez faire...", mais "voici les implications de faire ceci ou cela." A mon avis, une évaluation devrait être pertinente et neutre d’un point de vue politique.
WW : Cela veut-il dire que les scientifiques ne devraient pas exprimer leur opinion sur la politique climatique ?
RW : Les scientifiques sont des citoyens, donc membres de la société. Ainsi, en tant que membre individuel de la société, tout scientifique qui a une opinion forte sur la prise ou non de mesures concernant le climat a parfaitement le droit - on pourrait même dire le devoir - de s’adresser au Congrès, à l’administration, et de parler au public par l’entremise des médias. Cependant lorsque les scientifiques parlent, ils doivent reconnaître que la science et la technologie n’est qu’un élément du débat. Il y a là un grand nombre d’enjeux sociaux. Le climat peut, par exemple, avoir des implications très importantes pour l’emploi. Les scientifiques doivent réaliser que la science et la technologie ne sont qu’un aspect du processus de prise de décision. Ils peuvent et ils devraient prendre la parole - tout en reconnaissant qu’ils n’ont aucunement une expertise sur toutes les questions.
WW : Deux scientifiques ont écrit un article dans Science l’année dernière affirmant que pour éviter des changements climatiques dangereux nous devons stabiliser le dioxyde de carbone dans l’atmosphère à 450 parties par million (ppm) et qu’il nous faut commencer à réduire nos émissions avant 2020 sans quoi une telle mesure deviendrait inutile. Nous ne sommes pas en conformité avec un tel calendrier aujourd’hui. A quel niveau pensez-vous que nous devrions stabiliser les émissions pour éviter des changements climatiques dangereux ?
RW : Comme Président du GIEC, j’ai toujours défendu l’idée que le GIEC ne devrait pas tenter de définir le terme "dangereux"... Si nous essayions de protéger la personne moyenne ou un secteur en particulier, nous pourrions sans doute tolérer un plus haut niveau d’émission. Pour protéger les gens ou le secteur les plus vulnérables, notre volonté sera par contre de stabiliser à un niveau de dioxyde de carbone très bas - à 450 ppm ou même plus bas. Car il faut être conscient que les habitants des régions les plus vulnérables - ceux n’ayant pas leur mot à dire, en Afrique, ou ceux vivant sur des Iles à très basse altitude comme Tuvalu ou dans des deltas à basse altitude comme le Bangladesh - seront affectés par des changements de température même modestes, de par l’élévation du niveau de la mer qui en découlera.
La même chose est vraie pour les systèmes écologiques. Si nous voulons protéger les écosystèmes les plus sensibles dans le monde - probablement les récifs de coraux - nous viendrons avec une réponse différente que si nous voulions protéger le système écologique "moyen". Il n’y a pas une seule définition de la "dangerosité".
WW : A quel niveau pensez-vous que les concentrations de gaz à effet de serre devraient être stabilisées ?
RW : Le plus grand problème avec n’importe quel niveau de stabilisation est l’incertitude quant à l’impact qu’il a sur le climat. Si nous n’avons pas de chance, la sensibilité du climat aux émissions sera élevée (par exemple, une augmentation de 4,5 degrés Celsius résultera d’un doublement des émissions de CO2), alors que si la chance nous sourit, il s’avérera que la sensibilité du climat est faible (en ce cas, ce doublement produira un réchauffement de 1,5 degrés). Stabiliser à 450 ppm avec une sensibilité du climat de 4,5 degrés est l’équivalent d’une stabilisation à 750 ou 1’000 ppm avec un facteur de sensibilité faible.
Si nous appliquons le principe de précaution, c’est-à-dire une approche prudente, nous devrions considérer le pire des scénarios - à savoir un climat sensible même à 450 ppm de dioxyde de carbone, et qui provoque des changements climatiques même à ce niveau. La plupart des pays européens défendraient l’idée que 450 ppm est un but raisonnable. Et c’est là un peu la position que défendent beaucoup d’organisations non gouvernementales.
Cependant les niveaux des autres gaz à effet de serre ont eux aussi évolué. Alors, même si nous stabilisons le CO2 à 450 ppm, nous en serions probablement à près de 550 ppm d’équivalence en CO2. Nous devons également être pragmatiques. Pour stabiliser à 450 ppm, les émissions devaient atteindre leur sommet en 2010. Or ce ne sera pas le cas. Le seul espoir pour stabiliser à 450 ppm serait une action internationale majeure pour réduire les émissions de tous les pays aussi tôt que possible.
WW : Vous nous avez résumé vos vues sur certaines des questions les plus controversées, dont entre autres le principe de précaution, le rôle des scientifiques, et la politique américaine. Qu’est-ce qui, dans vos prises de position, a irrité à ce point l’administration Bush ?
RW : Ma position reflétait simplement le résultat des conclusions du GIEC. Il est assez clair que le gouvernement américain - pas seulement dans l’administration, mais également plusieurs membres du Congrès - pensent qu’il y a trop d’incertitudes pour se déterminer sur une politique active. Le message du GIEC - à savoir que le climat de la Terre change, que la plupart des changements à ce jour sont dus aux activités de l’Homme, que des changements significatifs dans l’avenir sont à prévoir, que la plupart des effets des changements climatiques seront négatifs et non pas positifs, et que les pays en développement et les gens pauvres seront les plus affectés -n’est pas le message, quelle qu’en soit la raison, que l’administration Bush veut entendre.
Le GIEC affirme également qu’il y a de nombreuses technologies et de nombreuses politiques qui peuvent être utilisées pour répondre raisonnablement aux questions soulevées par les changements climatiques d’une manière et à un coût raisonnables. Ce n’est à l’évidence pas le message que cette administration voulait entendre. Et quelle qu’en soit la raison, ils décidèrent qu’un changement était nécessaire à la tête du GIEC.