par
Benoît Lambert
Depuis quelques années, la presse conservatrice, ou néo-conservatrice (proche des mouvements religieux américains), ne manque pas de s’en prendre à tous ce qui peut ressembler de près ou de loin à un mouvement contestataire, surtout s’il arbore la couleur verte : Greenpeace, Seattle et Porto Alegre, le WWF et les Amis de la Terre, Manu Chao, tous sont passés à la moulinette de la presse libre-échangiste. Devant des risques comme les changements climatiques, les "contradicteurs", à l’exemple de Bjorn Lomborg (voir notre article), se voient systématiquement ouvrir ses colonnes. Non pas parce qu’ils apporteraient des éléments nouveaux à un débat, mais simplement parce qu’ils contredisent une communauté scientifique spécialiste de l’un ou de l’autre aspect de l’écologie planétaire et inquiète des effets de l’activité économique sur l’environnement naturel. Or l’opinion de ces opposants est souvent hyper-marginale, et parfois issue d’une démarche scientifique de pacotille. Pire, l’origine du financement de ces "chercheurs" peut être compromettant, ce qui a amené certaines revues scientifiques à exiger une plus grande transparence sur leur provenance. Dans un monde ou les décideurs sont sans cesse confrontés à des choix technologiques dans le cadre d’une diplomatie de l’environnement naissante, l’attitude grégaire de certains médias dans l’affaire Lomborg, rappelle combien l’existence de publications spécialisées et indépendantes est nécessaire .
Témoins de leur perplexité devant les soudains succès de l’écologie industrielle balbutiante (agriculture biologique, industrie éolienne, etc.), certains articles contradictoires parus dans cette presse nous interpellent : souffrirait-elle de schizophrénie ? Une édition du très influent Wall Street Journal Europe, le 12 février 2001, fut tout à fait exemplaire à cet égard. Un des trois éditoriaux en page 10, s’en prend, non pas aux écologistes, mais à ceux qui, au sein de l’establishment, osent s’associer à eux. L’exemple cité, le moment choisi (crise de l’énergie en Californie), révèlent que le but de cette guerre idéologique est de ramener aux bercail les brebis égarées du capitalisme mondial. En ligne de mire, Hewlett-Packard, PG&E (le distributeur d’électricité californien), Lockheed Martin et BP Amoco "qui pensent que le meilleur usage à faire de leur argent consiste à l’investir dans des organisations non gouvernementales, comme le Sierra Club, oeuvrant pour la défense de l’environnement". La fondation David et Lucille Packard est particulièrement visée pour avoir alloué 100 millions de dollars à la protection d’espaces sauvages, ce qui limite, selon le journal, la possibilité de construire de nouvelles centrales électriques. En ligne de mire également, la ville d’Oakland et son maire progressiste Jerry Brown, un ancien gouverneur de Californie et ami du célèbre critique du "tout-à-l’économie" Ivan Illich. Le journal reproche au conseil municipal d’Oakland d’avoir voté une loi qui garantit le caractère renouvelable de l’énergie consommée par son administration. Cette loi viendrait renforcer l’image négative des sources traditionnelles d’énergie - centrales au charbon ou nucléaire - , image injustement entretenue par les écologistes, bien sûr. Selon le Wall Street, "nous ne pouvons pas fonctionner avec une philosophie grâce à laquelle on gagnerait sur tous les plans (not everything can be win-win)".
Or en page de couverture du Wall Street Journaldu même jour, un article nous présente une entreprise qui, sous la pression de la réglementation locale, a investi pour tirer parti des déchets qu’elle produit, une démarche typiquement "win-win ". En vedette, Jos Duis, un éleveur hollandais (donc d’un pays parmi les plus socialement et écologiquement orientés d’Europe). "Là où d’autres voient des déchets, ce fermier hollandais voit un carburant propre" s’exclame euphoriquement le journaliste devant l’initiative audacieuse de ce producteur de volailles. Confronté à l’action d’un Etat particulièrement interventionniste pour limiter les pollutions, Duis se trouvait face à un défi : comment évacuer 700 tonnes de fumier riche en azote ? Devant les coûts externes (31 Euros la tonne) de son établissement, et l’annonce de normes encore plus strictes pour 2002 et 2003, le producteur chercha une solution. C’est en surfant sur Internet qu’il tomba sur un centre de recherche situé à quelques kilomètres de chez-lui, et qui lui offrit une solution non pas à double, mais à triple gain. Cette institution est détentrice d’un brevet pour la transformation du fumier en biogaz, puis en électricité ! Une étude concluante amena Jos Duis à investir dans ce sens, et à démontrer la faisabilité et tout l’intérêt de la production d’électricité avec un combustible d’origine animale. L’intérêt économique d’une telle installation est triple : des coûts d’élimination fortement réduits, une facture d’électricité qui disparaît, un revenu par la vente du surplus de l’électricité produite...
LeWall Street Journalapplaudit, mais sans trop insister sur le fait que cette réussite est rendue possible grâce à la recherche publique, et surtout, grâce à une réglementation reflétant les véritables coûts externes de la pollution, basée sur le le principe du pollueur-payeur. Les articles que nous publions dans le présent numéro analysent le cycle du phosphate, dont l’impact n’est pas moins important sur la santé des écosystèmes et sur nos économies que celui, mieux connu, de l’azote. Ils mettent en lumière la complexité et l’étendu planétaire de cette mutation biologique sur laquelle nous ne pourrons faire encore longtemps l’impasse. Elena Bennett et Steve R. Carpenter montrent en particulier les coûts économiques de cette attitude négligente, reflet d’une profonde ignorance des mécanismes du vivant, attitude que certains ont qualifié "d’illettrisme environnemental". La construction coûteuse d’une piscine municipale, par exemple, n’est jamais imputée à la dégradation de sites aquatiques devenus impropres à la baignade. C’en est pourtant bien souvent la raison première. Mieux, les prélats de l’économie néo-libérale expliquent qu’il ne faut pas soustraire ce coût externe de la pollution à la richesse nationale, mais l’y ajouter ! Le produit national brut croît également à chaque accident de la circulation, à chaque catastrophe industrielle, à chaque Erika qui coule. Mais tout biologiste formé à l’écologie, et à l’étude des écosystèmes à l’échelle planétaire, sait bien que cette traduction mathématique de l’activité économique est monodisciplinaire, et donc fort éloignée des sciences de la vie et des principes qui pourraient régire, à terme, des sociétés dotées d’économies durables.
Cette comptabilité linéaire, ces mauvais calculs aux conséquences souvent tragiques, caractérisent également le rapport entretenu par l’Occident avec le reste du monde depuis des décennies, quand ce n’est pas depuis des siècles. La tragédie afghane illustre trop bien ce qui peut se passer quand des supposés intérêts géostratégiques et géoéconomiques font fi des principes qui charpentent les constitutions des pays dits démocratiques. La pétro-dépendance chronique de leurs économies ont conduit de nombreux pays du Nord à s’engluer dans des compromissions aux conséquences tragiques et à des alliances militaires douteuses.
En Sibérie aujourd’hui, les instances internationales ont la chance de préférer les bonnes volontés non gouvernementales aux maffias de tout poil. Espérons que la grande presse économique saura se montrer un peu moins contradictoire et plus clairvoyante face au capitalisme à la sauce moscovite. Il faudra bien qu’elle reconnaisse que ce sont des organisations non gouvernementales qui résistent aux népotismes dans cette région du monde et proposent des solutions. Ces militants, souvent bien formés mais travaillant avec des moyens dérisoires, méritent mieux qu’un traitement partisan, ou pire, schizophrénique !