par
Benoît Lambert
1987, Université de Montréal, salle de rédaction du journal universitaire Continuum : engueulades par habitude et pour rigoler, « experts » en puissance donnant leur point de vue, querelles sur l’espace alloué à l’un et à l’autre dans les pages du journal, une apprentie journaliste française amusée ou excédée par des Québécois très directs, et... des T-shirts marqués du logo du journal Libération, la référence suprême.
Qui l’aurait prédit : vingt ans plus tard, le directeur historique du journal, Serge July, est viré, pardon, « prié de se retirer », par un certain... Edouard de Rothschild, descendant d’une dynastie de banquiers prédominante depuis le XVIIe siècle... Etrange retournement. Comment le journal maoïste d’hier, fondé par Jean-Paul Sartre, le quotidien dont le titre constitue à lui seul un projet de société, impertinent, redouté des puissants, comment « Libé » en est-il arrivé là ? La vie ou la bourse ? La vie ou July !
La déception est certaine, mais la leçon est importante, et d’actualité. La France connaît déjà une incroyable concentration de l’édition, autour de deux riches géants, « l’un », Arnaud Lagardère, « vendant des journaux et des canons », l’autre, Ernest-Antoine Seillière, « de la grenaille abrasive et des discours au nom des patrons » (« Tant qu’il y aura des tomes... », Les dossiers du Canard Enchaîné ; Ernest-Antoine Seillière fut président du Medef, l’association patronale en France).
Les deux groupes représentent largement plus de la moitié de l’édition française et sont aussi présents dans la presse, la radio et la télévision. Cela leur permet de mettre en avant des ouvrages publiés dans leurs maisons d’édition, d’en faire parler dans leurs journaux, leurs radios, leurs télévisions. Pour tous les petits éditeurs, dont L’état de la planète fait partie, la marge de manœuvre est étroite. En principe, l’édition en francophonie est libre. Mais c’est une liberté de plus en plus conditionnelle, ou disons, plus exactement, conditionnée. Notre mission est de la rendre à nouveau inconditionnelle et de moins en moins « conditionnable ».
Benoît Lambert est rédacteur en chef de L’état de la planète.