par
Benoît Lambert
La dégradation qualitative et quantitative de la biosphère dont dépend intimement l’humanité pour son alimentation, ses loisirs, et même sa vision de monde - bref, la crise environnementale - ; sera au centre de la diplomatie internationale du XXIe siècle. C’est à la gestion d’un monde définitivement fini, dans lequel les menaces naturelles viennent s’ajouter, voire supplanter les menaces militaires, qu’une nouvelle diplomatie "écologico-stratégique" verra le jour. L’Afrique du Sud, de par sa dramatique histoire récente à laquelle elle a su faire face, et de par ce qu’évoque "l’Afrique" et le "Sud" lorsqu’il il y débat sur "le développement", apparaît comme un lieu fort approprié pour donner enfin un élan à un grand projet mondial pour le développement durable.
Afin d’éviter le catastrophisme démobilisateur, Johannesburg devrait chercher un équilibre entre, d’une part, les menaces qui pèsent sur l’humanité - dont la perte de biodiversité et l’appauvrissement des ressources qu’illustre trop bien le cas de la pêche - et d’autre part les "meilleures pratiques", dont l’émergence de certaines énergies renouvelables. Premier grand succès de l’écologie industrielle, l’énergie du vent donne des raisons de croire en une humanité sortant de la crise, et de sa dépendance malsaine en des ressources non renouvelables. Dans la tradition de prudence entamée par Jacques Ellul en son temps, nous nous garderons pourtant d’une foi mystique en la technique et au marché pour résoudre tous les problèmes : des projets socio-politiques doivent s’imposer.
Ressources : une sérieuse mise en garde du coté des océans
"Les conserveries tournent au ralenti quand elles n’ont par fermé. Il ne se passe pas de semaine sans qu’une famille s’en aille, abandonnant une maison désormais invendable (...) Ils claquent la porte derrière eux et partent sans espoir de retour," C’est ainsi qu’un témoin décrivait la pointe sud de Terre-Neuve après que le gouvernement canadien eut, en juin 1992, décrété l’interdiction de la pêche à la morue dans les eaux de l’Atlantique nord. Conséquence : 40’000 Canadiens au chômage. Dans cette région, le moratoire prévu pour durer deux ans, est toujours en place, dix ans plus tard.
Europe, 2002. La pêche européenne se caractérise par une disproportion du nombre de bateaux par rapport aux stocks de poissons qui s’épuisent dangereusement. Les stocks de hareng ont diminué de moitié depuis vingt ans ; les réserves de cabillaud ont décru de 60%, celles de merlan de plus de 70% et celles d’églefin de 80%. La Commission concernée estime que la "capacité de pêche" dans les eaux européennes (200 miles au large des cotes) doit être réduite de 30% à 60%, selon les espèces. "Comment prétendre être l’ami des pêcheurs sans être l’ami des poissons ? ", a demandé Franz Fishler avant d’expliquer que l’activité économique est menacée par la disparition de la ressource halieutique.
Comme l’écrivait dans International Herald Tribune le directeur général du WWF international, M. Claude Martin, le 24 juillet dernier : "Considérant le comportement de certaines personnalités politiques, on pourrait presque croire que leur pays se trouve sur une autre planète tellement ils semblent indifférents à l’impact de leurs actions sur leur propre société ou d’autres qui l’entourent." La pêche n’est malheureusement pas un exemple isolé de ce développement bancal et illusoire. L’exploitation incontrôlée des forêts tropicales ou boréales (Sibérie), ou la transformation des terres périphériques des villes en banlieues-dortoirs, illustrent des développements économiques dépourvus de projets socio-politiques. Une sorte de fuite en avant sans but ni destination. Or par la généralisation des labels, pour la pêche par exemple, ou par l’adoption de véritables politiques d’aménagement du territoire prenant bonne note de la synergie mobilité - urbanisme déstructurante pour la ville, un bon nombre d’activités économiques peuvent devenir viables.
L’idéologie d’une croissance exponentielle apparaît chaque jour davantage comme outrepassée, désuète, une pensée fossilisée, sortie des trente années glorieuses de l’économie occidentale, mais ignorant les effets destructeurs de la nouvelle puissance d’exploitation thermodynamique (les moteurs) de l’industrialisation massive des dernières décennies.
Innovation : générer des énergies positives
Alors que l’exemple dramatique des ressources halieutiques constitue une sérieuse - très sérieuse - mise en garde pour l’humanité, d’autres développements sont au contraire encourageants. Celui, particulièrement spectaculaire des énergies éoliennes, est annonciateur d’une écologie industrielle naissante. Depuis Rio, la puissance installée dans le monde est passée de 2’500 MW à 25’000 MW, une multiplication par dix. Equivalant à une vingtaine de centrales nucléaires, cette production peut paraître relativement modeste. Mais cette courbe de croissance de la puissance installée est exponentielle. Alors qu’en 1996 l’Association européenne pour l’énergie éolienne visait 40’000 MW pour l’échéance 2010, ce chiffre a maintenant été revu à la hausse de 50%. Un acteur du secteur nous affirmait récemment qu’en France le nouvel eldorado du vent a démarré : alors qu’on attendait des offres pour 4’000 MW d’installations, elles ont été de 20’000 MW depuis une année.
Des progrès techniques spectaculaires expliquent cette avancée soudaine : l’éolienne danoise moyenne du début des années quatre-vingt avait une puissance moyenne de 26 kW, contre 1000 kW aujourd’hui, ses hélices sont passées de 10.5 à 54 mètres. Des éoliennes mises sur le marché depuis quelques mois atteignent 2600 kW, une multiplication par 100 de la puissance de ces véritables centrales électriques suspendues. Le poids des éoliennes danoises par kW de puissance installée a été divisé par deux en 5 ans, le son réduit de moitié en 3 ans. Une éolienne produit annuellement entre 2 et 3 millions de kilowattheures, ce qui équivaut à la consommation électrique annuelle de 500 à 800 foyers européens. Ces nouvelles éoliennes produisent durant leur cycle de vie 84 fois l’électricité nécessaire à leur construction et à leur démantèlement.
En fait, sans que personne ne s’en rende vraiment compte, une révolution énergétique a déjà commencé. Elle durera certainement plusieurs décennies, passant de la production d’énergie renouvelable à grande échelle, y compris en mer et dans les déserts, à une phase plus délicate de la transformation de cette électricité en hydrogène. Cet élément servira de vecteur énergétique, puis sa recombinaison avec l’oxygène permettra la production d’électricité grâce au procédé électrochimique de la pile à combustible. L’un des arguments des sceptiques d’une révolution énergétique rapide, est la modeste contribution pour l’heure de l’éolien, 25’000 MW, qu’il faut comparer aux 3.2 millions de MW produits dans le monde. Mais cette production renouvelable (et la production éolienne n’est pas seule dans la course) croît de plus de 30% par année. Or que se passerait-il si on doublait cette production "marginale ", durant, disons, 10 ans ? Il se produirait ceci : 50 MW, 100, 200, 400, 800 MW (plus que la demande américaine), 1600 MW, 3.2 millions de MW (la consommation mondiale), 6.4 millions de MW, etc. En 2010 nous serions en pleine révolution énergétique avec plus de 20 millions de MW, cinq fois la production électrique anticipée.
Précaution : l’intérêt général avant celui de l’industrie
Dans l’état actuel de "l’art du développement durable", tout optimisme - et comme nous venons de le mettre en lumière, il y a des raisons de l’être - doit être tempéré par une vue plus générale de la santé de la biosphère de et dans laquelle nous vivons. Par prudence, ou par précaution comme on le dit aujourd’hui, il nous faut retourner le projecteur sur des réalités plus angoissantes.
Si la perte de biodiversité est une menace du fait que la vie fonctionne comme un réseau interdépendant et symbiotique, une biodiversité non maîtrisée, avec des buts purement financiers, constitue un risque non moins important. Le danger d’une mainmise de certaines entreprises sur la vie, légitimé par une propriété intellectuelle brevetée, mais plus que douteuse d’un point de vue éthique, et à haut risque, n’est simplement pas acceptable à terme pour l’humanité. On peut comprendre la curiosité du chercheur et partager leur passion pour le savoir. Mais au nom du droit d’entreprendre et d’innover, et même de chercher, on ne peut risquer la modification à jamais - par le transfert de gènes aux plantes sauvages - de l’environnement naturel, qui est le patrimoine commun et inaliénable de l’humanité. L’arrogance de certains décideurs dans ce domaine frise le colonialisme d’antan. Quant au clonage et aux modifications germinales héréditaires chez l’Homme, sujet auquel nous consacrons ce numéro, c’est aux vieux démons eugéniques qu’ils permettraient de revenir en force. Le fait de prétendre trouver une cause génétique à des maladies communes, comme la grippe ou des allergies, soulève des doutes sur les visées de certaines recherches. "Docteur, ne veut-on pas en finir une bonne fois pour toutes avec le ’vous être en bonne santé’ ?" Certains, imaginez donc cela, seraient plus vulnérables à la maladie que d’autres ! Vraiment ? L’humanité n’a pas attendu les généticiens pour arriver à cette conclusion !
Le génie génétique est d’un grand intérêt, et donne espoir à des personnes atteintes de maladies rares et pour l’instant incurables. Il peut permettre de mieux comprendre le fonctionnement de la vie, humaine, animale ou végétale ; d’identifier les responsables de crimes graves, et garantir un lien biologique. Mais de présenter le génie génétique comme une technique pour enrayer la maladie et la faim dans le monde, et contribuer à la santé du plus grand nombre est, disons le franchement, une escroquerie. Les bons vieux principes de loyale concurrence des acteurs économiques, de redistribution et d’hygiène, apparus avec l’élargissement du commerce, les luttes sociales, et la microbiologie de Pasteur au XIXe siècle, devraient largement suffire à atteindre, pour l’essentiel, ces objectifs. Espérons qu’à Johannesburg, ils seront enfin pris au sérieux, et que des moyens éprouvés - loin des chimères généticiennes dont on ignore à terme les effets - seront mis en oeuvre pour les atteindre.