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Édito
"Catastrophisme et techno-science"

par Benoît Lambert


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(JPEG) "Il ne faut pas tomber dans le catastrophisme" : jugé irrationnel, longtemps honni, l’usage du terme catastrophisme est dans l’air du temps depuis un certain jour de septembre 2001. C’est un revirement. Vu l’événement à l’origine de cette soudaine acceptabilité, tout discours triomphaliste - "on vous l’avait dit !" - relève de l’indécence.

Pourtant avant le 11 septembre 2001, et même avant l’accident nucléaire de Tchernobyl, certains avaient osé en faire usage dans un contexte institutionnel. C’est le cas des professeurs Ivo Rens et Jacques Grinevald qui lancèrent, dès les années soixante-dix, un cours à l’Université de Genève intitulé "Les fonctions idéologiques du catastrophisme". Offert aux étudiants en droit et en sciences humaines, cet enseignement retraçait les réflexions de penseurs très inquiets de la puissance inouïe acquise par l’humanité avec l’industrialisation : elle donnait soudainement la capacité à celle-ci de s’anéantir. Après le blocus de Cuba et une guerre contre le communisme désastreuse en Indochine, la perspective d’un affrontement atomique occupait les esprits de ceux - pacifistes, sympathisants de l’écologie politique, ou scientifiques - qui faisaient usage de ce mot dans les années soixante-dix. Métaphore du cataclysme naturel, le catastrophisme - cette idée que les choses peuvent subitement plus ou moins mal tourner pour l’humanité - n’est pas une eschatologie de plus. N’en déplaise à certains esprits bien pensants - dits prudents, prétendus modérés, soit disant raisonnables... - le catastrophisme est un courant de pensée dont la légitimité s’affirme, scientifiquement et philosophiquement, de jour en jour. Dans Pour un catastrophisme éclairé paru au Seuil en mars 2002, Jean-Pierre Dupuy montre bien que cette "heuristique de la peur" (Hans Jonas) a une histoire.

Signalons en particulier l’étude TTAPS (de la première lettre du nom de ses auteurs Turco, Toon, Ackerman, Pollack, Sagan) au début des années quatre-vingts, dont les auteurs étaient appelés à se prononcer sur les effets d’une guerre nucléaire. Ils avaient conclu que les fumées et les poussières dégagées par une attaque de 100 mégatonnes sur 100 villes dans le monde provoquerait une perte de luminosité sur Terre suffisante pour réduire à néant la vie des plantes, et ainsi menacer la survie même de l’humanité. Les modèles de l’étude sur le comportement à long terme des fumées et des poussières s’appuyaient sur ceux des éruptions volcaniques, et ils prévoyaient une chute des températures de 5 à 15 degrés Celsius. Résumant TTAPS, le célèbre article paru dans Science en 1983, Global Atmospheric Consequences of Nuclear War, concluait au risque d’un " hiver nucléaire", terme rapidement repris et popularisé par le cinéma de fiction (ou de prospective, c’est selon...). Parmi les premiers à prendre connaissance de cette théorie, soulignons le plus illustre d’entre eux, Michael Gorbachev, dont l’action fut influencée par cette prise de conscience : celle que personne ne sortirait gagnant d’un affrontement nucléaire.

Le cours "Les fonctions idéologiques du catastrophisme", pour revenir à lui, prendra plus tard un nom - "Sources idéologiques de l’écologie politique" - moins percutant, mais situant clairement l’écologie comme un nouvel élément de l’histoire des doctrines politiques ou de la "philosophie politique", ainsi nommée en anglais. Or ou s’arrête et ou commence le "catastrophisme éclairé" ? Terminologie certes tabou, le "catastrophisme" n’est-il pas au fondement même de l’écologie politique ? Printemps silencieux de Rachel Carson, ouvrage qui a lancé le mouvement, ne faisait-il pas explicitement référence aux potentielles menaces que représentaient les produits chimiques pour la survie de l’humanité ?

Sur le nucléaire et le génie génétique, le catastrophisme semble de mise : les conséquences d’un dérapage apparaissent incommensurables, et peut-être insurmontables pour l’humanité. La plus grande prudence, allant jusqu’à l’interdiction de certaines applications, apparaît là comme la seule réponse pouvant assurer la sécurité. Mais qu’en est-il d’autres dangers moins soudains : par exemple, "le forçage radiatif de l’effet de serre" provoqué par l’industrialisation ? Dans son éditorial du 18 novembre 2000, le journal Le Monde offrait à cette question une réponse étonnamment catastrophiste. Jugeant une déclaration de la diplomatie américaine rapportée par la ministre française de l’environnement Dominique Voynet (...) "cette négociation sur le climat est plus difficile que celle sur le désarmement nucléaire", l’éditorialiste du journal Le Monde conclut " la survie de l’humanité était en jeu dans la course folle entre les Etats-Unis et l’URSS, (...) ; son avenir est également en question dans l’affaire climatique.(...)"

La capacité de transformation de la biosphère par l’Homme, "lente" ou cataclysmique, est devenue telle que Jean-Pierre Dupuy a raison d’affirmer qu’il nous faut désormais considérer que "l’impossible est certain". Non pas pour appeler à une dictature de la précaution (les accusations ne manqueront pas), mais pour démystifier un "principe de précaution" en voie de devenir le sauf-conduit d’une techno-science aux présomptions et aux conjectures souvent très optimistes - droit vers le progrès ! - et qui, de fait, refuse de peser les risques d’un développement technique, scientifique et économique exponentiel mal maîtrisé.

Benoît Lambert

(1) NB : La rédaction de cet éditorial a été entreprise une semaine avant l’explosion de la navette spatiale Columbia.

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