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Édito
"La guerre atypique d’un géant qui a peur"

par Benoît Lambert


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(JPEG) Il y eut une époque, pas si lointaine, ou la guerre était une affaire d’idéologie, voire d’idéaux. Au Nicaragua, au Salvador, à Trinidad, en Angola, on prenait partie pour des forces luttant contre des oligarchies aux privilèges souvent ancestraux, défendues par des dictatures archaïques, caractérisées par le népotisme. Le renversement d’une dictature comme celle de Somoza au Nicaragua valait bien un soutien aux guerriers sandinistes, même si l’Union Soviétique, pour laquelle les sympathies occidentales s’étaient volatilisées dans les goulags, allait y mettre son grain de sel.

En Afrique du Sud c’était directement contre un régime raciste que luttaient les acteurs politiques dits progressistes : même les États-Unis finirent par sanctionner ce régime d’apartheid sous la pression insistante de son "black caucus" aux chambres. Du haut de son triomphe absolu, Nelson Mandela ne manquera pas de rappeler à l’Amérique qu’elle ne fut pas de ses premiers supporters... Certes il y eut des ratés, et pas des moindres - Éthiopie, Cambodge - mais les mouvements armés de libération des pays du tiers monde avaient leurs arguments, convaincants. Chili, Argentine, Mozambique, Guinée-Bissau, les alliances occidentales, et en particulier américaines, étaient plus que douteuses, et pour des millions de personnes, le soutien à leurs opposants allait de soit, aussi imparfaite ladite opposition fusse-t-elle.

La guerre qui vient d’avoir lieu en Irak a montré à quel point cette époque a laissé des traces indélébiles : Bin Laden et Sadam Hussein sont devenus les représentants du mal, mais ils furent jadis des remparts utiles aux ambitions expansionnistes de l’Union soviétiques. Résultat : nombre de gouvernements dans cette région sont des régimes dictatoriaux soutenus par les État-Unis, des gouvernements aussi incompétents que peu scrupuleux du respect des droits de la personne. Ainsi, devant la rigidité politique de la pétro-monarchie saoudienne, les intégristes ont beau jeu d’ironiser sur les pétro-amitiés qui la tiennent en place. Bref, drôle de région pour donner des leçons de démocratie !

Et pourtant, certes riche d’enseignements, l’histoire ne se répète jamais, et les motivations de cette guerre ont quelque chose d’atypique... Pris en tenaille entre leur soutien traditionnel aux pays du tiers-monde, leur opposition aux État-Unis, et leur peu de sympathie pour Sadam Hussein, les opposants à la guerre eurent raison de déplorer les intentions douteuses des forces de la coalition, et le non respect du droit international. Or les opposants à la guerre, - dont l’ancien challenger de Georges Bush, le très ... républicain Pat Buchanan... - ne purent que constater avec une certaine confusion la joie réelle des populations débarrassées d’une dictature qu’ils détestaient et qui les opprimait sans retenue.

Le pétrole, seul objectif américain ? Pourquoi les vieux schémas ne collent-ils plus à l’analyse d’hier ? Pour tenter de comprendre, tournons un instant le projecteur vers une autre région dite en voie de développement, l’Amérique latine. Lula, Guttierez, Chavez, Toledo : la gauche y a mis de l’eau dans son vin, mais il suffit de regarder vers cette région pour comprendre que les préoccupations américaines d’hier sont déjà enfouies dans les catacombes de l’histoire. Si le pétrole était la seule motivation des Américains, on comprend mal pourquoi l’Amérique est restée très évasive dans son soutien à la droite vénézuélienne lorsqu’elle tentait de renverser Chavez. Certes le pétrole n’est pas la bauxite, ou l’étain, il est éminemment stratégique. Mais réduire la guerre en Irak au pétrole serait une erreur. Les Américains ont peur, et ce géant qui a peur est capable du meilleur, comme du pire. Outre la fin de la guerre froide qui aggrave les risques d’un détournement de l’arsenal nucléaire soviétique (voir notre article "Une nouvelle menace nucléaire"), deux ambassades sauvagement attaquées et le 11 septembre sont passés par là. Si la peur n’est pas toujours bonne conseillère, elle peut amener aux plus étonnantes remises en cause, et aux retournements les plus imprévisibles. God bless the world !

Benoît Lambert

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