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Édito
Hypertélie, "sous développement-durable", et survie de l’humanité

par Benoît Lambert


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Édito / 139.7 ko




(JPEG) L’hypertélie est en biologie un développement exagéré d’un caractère morphologique pouvant constituer une gêne. Cas extrême, certains cervidés au combat entremêlent leurs bois à jamais, inextricablement, menant les deux animaux à la mort. François Mayer, dans La surchauffe de la croissance, utilise le terme d’"hypertélie" pour désigner les excès matériels de nos sociétés occidentales thermo-industrielles mues par le moteur à combustion. Les sociétés riches de la planète assurent certes un certain bien-être à leurs populations, mais elles sont la source d’une dégradation de la biosphère, "de" et "dans laquelle nous vivons". L’hypertélie humaine prend plusieurs formes, dont au premier chef une mobilité individuelle automobile devenue anarchique, pour ne pas dire absurde. La dépendance de certaines villes face à la voiture, constitue une véritable "automanie" aussi inefficace que lourde en coûts externes. A la fin de 1999, une enquête Origine-Destination au Québec révélait que dans la grande région de Montréal, la population a augmenté de 10%, alors que l’utilisation de l’automobile a grimpé de 30%. Dans le même temps, le nombre de déplacements effectués en transport en commun était en baisse de 13%.

Or Montréal apparaît comme le bon élève nord-américain aux vues des chiffres extravagants de l’évolution de la mobilité dans certaines villes des Etats-Unis. Dans un livre au titre révélateur, Car Trouble, le World Resources Institute (Washington, D.C.) nous apprend que l’augmentation du nombre de kilomètres parcourus en Californie entre 1980 et 1989 est de 61%. Des chiffres plus récents publiés par l’organisation non gouvernementale Surface Transportation Policy Project confirment cette tendance de manière plus spectaculaire encore. Pour l’ensemble des Etats-Unis, la distance parcourue en automobile a crû entre 1982 et 1997 de 69% pour une population en hausse de 22%. Des villes dont la population stagnait n’en ont pas moins connu une augmentation massive de leur mobilité automobile : Buffalo et Albany (NY), dont la croissance de la population est nulle, ont connu respectivement une progression de 33 et 77%. Cet accroissement population / distance parcourue est de 66 / 174% à Austin au Texas, de 75 / 185% à Orlando en Floride, de 38 / 83% à Boulder au Colorado, etc. Il convient de parler d’une hypertélie de la mobilité, c’est-à-dire une hypermobilité paralysante et dangereuse. Aux Etats-Unis, pour 72 dollars consacrés à la route, les piétons doivent se contenter de 55 cents, soit 0.6% des budgets. Ils y représentent cependant 13% des décès. Rien d’étonnant à ce que la rue y soit aujourd’hui considérée comme "menaçante".

La voiture a véritablement colonisé les grandes villes de la planète, où vivra bientôt la moitié de la population mondiale. Heureusement, comme le montrent la capitale danoise Copenhague, Curitiba au Brésil ou Karlsruhe en Allemagne (avec son tramway d’interconnexion permettant de lier les réseaux inter-cités et urbains existants), des solutions existent. Des alternatives à la politique du "tout-à-la-voiture" sont possibles et souhaitables. Bientôt peut-être, d’autres grandes villes - comme le souligne dans ce numéro inaugural Molly O’Meara Sheehan au sujet de Washington (D.C.), Santiago au Chili et Prague en République Tchèque - feront oeuvre de pionnières vers davantage de convivialité, et vers un développement durable.

Paradoxe, nos sociétés dites riches, hyperproductives, apparaissent sous-développées si on prend comme critère le développement durable. Notre principale source d’énergie, les hydrocarbures, ne sont pas renouvelables, et pour ce qui est du plus facile d’usage d’entre eux, le pétrole, les réserves seront épuisées d’ici quelques décennies, et son prix devrait rapidement grimper. Les géologues Colin Campbell et Jean Laharrère, avec des décennies d’expérience de terrain derrière eux (presque un siècle cumulé !) dans le monde entier, et après avoir eu accès aux sources d’information les plus fiables qui soient (celles de Pétroconsultant à Genève) écrivaient dans Pour la Science en 1998 : "La production de pétrole conventionnelle va amorcer son déclin bien avant ce que les gens pensent, probablement d’ici dix ans". Aujourd’hui pour quatre barils de pétrole consommés, un seul est découvert.

Rien ne semble pouvoir repousser très longtemps "la fin du pétrole bon marché", pour paraphraser le titre des deux géologues. En avril 2001, un rapport sur l’avenir énergétique des Etats-Unis, d’un sénateur républicain, M. Charles E. Schumer, et d’une représentante démocrate du Congrès, Mme Susan M. Colins, prévoyait le baril de pétrole à 60.50 dollars, et un quadruplement du prix du gaz naturel d’ici 2010. Aussitôt après le 11 septembre, on a vu apparaître des articles dans la grande presse qui ressemblaient fort à des aveux. Le très conservateur Wall Street Journal du 20 septembre, par exemple, consacre un long article au déclin de la production en mer du Nord venue rassurer l’Occident dans les années soixante-dix (8% de la production mondiale). La Norvège aurait dépassé le pic de sa production en 1999, et l’Angleterre en 2001 (les Etats-Unis en 1970) : en Norvège le champ pétrolifère Gullfaks produisait 521’900 barils par jour en 1994, contre 227’300 en 2000, Osberg 500’967 contre 265’570, Brent en Angleterre 440’000 en 1985 contre 70’000 en 2000... La liste est longue.

Selon le professeur émérite de l’université Princeton, Kenneth S. Deffeyes, qui vient de publier un livre sur le sujet, les géologues ont prospecté 95% de la planète. L’homme, qui est né "dans" le pétrole, et admet adorer son odeur ( ’je descends la fenêtre de ma voiture lorsque je passe à proximité d’un puit’), conclut son livre par une remarque perplexe du président de son association professionnelle : "En mai 2000, le président de l’Association américaine des géologues écrivit : ’Ce que je dis à mes petits-enfants âgés de 8, 3, et 2 ans (...) à propos d’une carrière dans les sciences de la géologie ? Je leur dis que s’ils sont intéressés par une carrière excitante, où ils peuvent faire usage de leur intelligence et de technologies en constante amélioration (...) ils peuvent parier sur un carrière de géologue.’ Et Deffeyes de rétorquer par un conseil à sa petite-fille de deux ans : ’Apprends quelque chose dont tu puisses faire usage en thermodynamique. Lorsque tu atteindras l’âge de la retraite, Emma, la production mondiale de pétrole (le type de gisement qu’on a plaisir à exploiter) ne sera plus que le cinquième de ce qu’elle est aujourd’hui. Dirige-toi vers les énergies renouvelables.’ "Les énergies renouvelables, et leur vecteur le plus probable, l’hydrogène, apparaissent chaque jour davantage comme l’un des grands défis du XXIe siècle pour nous sortir de notre "sous développement-durable". Pour ce qui est de la production, l’énergie de source éolienne a réalisé des avancées époustouflantes depuis vingt ans, et rien ne semble vouloir arrêter son développement fulgurant. Voyons les points soulevés -en français s’il vous plaît- par l’Association de l’industrie du vent danoise sur son site Internet (www.windpower.dk/fr/) :

-  Une éolienne de 1000 kW, dans des conditions normales, évite un rejet annuel de 2’000 tonnes de dioxyde de carbone émis par les centrales au charbon.

-  L’énergie produite par une éolienne pendant ses 20 ans de fonctionnement (dans des conditions normales) équivaut à quatre-vingts fois la quantité d’énergie utilisée pour sa construction, son fonctionnement, son démantèlement et sa réduction en ferraille. En d’autres termes, il faut à une turbine une moyenne de deux à trois mois pour couvrir la quantité d’énergie utilisée lors de sa construction et de son fonctionnement.

-  L’éolienne danoise la plus courante dans les années 1980 avait un générateur d’une capacité de 26 kW et une hélice d’un diamètre de 10’5 mètres. Aujourd’hui, l’hélice d’une éolienne mesure 54 mètres de diamètre et son générateur a une capacité de 1’000 kW.

-  Les éoliennes de la dernière génération ont une capacité comprise entre 1’000 et 2’500 kW avec des hélices de 50 à 80 mètres de diamètre. Le poids des éoliennes danoises par kW de puissance installée a été divisé par deux en 5 ans, le son réduit de moitié en 3 ans, et la production électrique annuelle des éoliennes a été multipliée par 100 en quinze ans. Une éolienne produit annuellement entre 2 et 3 millions de kilowattheures, ce qui équivaut à la consommation électrique annuelle de 500 à 800 foyers européens.

-  Aujourd’hui, d’après les compagnies d’électricité danoises, le coût du kilowattheure d’origine éolienne est équivalent au coût du kilowattheure produit par une centrale à charbon équipée d’un système de filtre. Les études consacrées à la recherche et au développement en Europe et aux Etats-Unis s’orientent vers une diminution de 10 à 20 pour cent des coûts de l’énergie issue du vent, à l’horizon 2005.

-  Une éolienne de haute qualité a un taux de disponibilité de plus de 98 pour cent, c’est-à-dire que les éoliennes sont opérationnelles en moyenne 99 pour cent des heures de l’année, bien au-delà des autres moyens de production (leur maintenance se fait tous les six mois).

-  Lorsque le temps d’utilisation d’une ferme éolienne est écoulé, les fondations peuvent être réutilisées ou entièrement démantelées. La revente des matériaux de construction de l’éolienne couvre généralement les coûts de réhabilitation du site en son état originel.

-  Aujourd’hui les générateurs à deux vitesses et les hélices à rotation lente ont éliminé le problème du bruit à petite vitesse. A une distance de 200 mètres, le son du frottement des pales est généralement complètement couvert par le bruit du vent dans les feuilles, les arbres ou dans les arbustes.

-  Bien que la conception d’une éolienne soit désormais du ressort de la haute technologie, les éoliennes peuvent être facilement installées, utilisées et entretenue localement dans les nations en développement (la formation se fait sur place).

-  Depuis 1993, on observe une hausse du marché des aérogénérateurs de 40% par an. Actuellement il existe 40 fabricants d’éoliennes dans le monde qui se partagent un marché de 3 milliards d’EUROS par année, offrant des emplois à 50’000 personnes (au Danemark, plus de gens y trouvent aujourd’hui un emploi que dans l’industrie de la pêche).

-  En 2000, les entreprises danoises d’éoliennes avaient une production de plus de 2’500 mégawatts, ce qui équivaut à la puissance maximale de quatre réacteurs nucléaires.

Les développements spectaculaires de l’énergie éolienne annoncent l’ère de l’écologie industrielle. La route vers le développement durable sera longue, mais nous avons le pied à l’étrier. La conversion de l’énergie renouvelable en hydrogène par l’électrolyse de l’eau, puis sa reconversion en électricité pour le chauffage ou pour l’alimentation de moteurs électriques par des piles dites à combustible, apparaît comme le prochain grand défi technologique de l’écologie industrielle. Alimentée par de l’hydrogène, la pile à combustible est totalement non polluante (mais le moteur à combustion peut également fonctionner avec de l’hydrogène). Le problème réside donc dans la production d’électricité non polluante et renouvelable pour en obtenir un vecteur permettant son transport. Pour l’heure, l’hydrogène est le principal candidat. Extrait du gaz naturel par un procédé de vaporisation, l’hydrogène est utilisé aujourd’hui par de nombreuses industries : pour la production d’engrais, la teinture, les médicaments, et pour la production de plastique. Contrairement à une idée répandue, sa production n’est pas réservée à des utilisations exotiques comme la propulsion de vaisseaux spatiaux : aujourd’hui 40 millions de tonnes d’hydrogène sont produites commercialement dans le monde annuellement, un peu plus d’un pour cent de la demande mondiale en énergie (1).

Comme le mettent en lumière dans ce numéro les articles de Jacques Grinevald et de John C. Ryan, le "sous développement-durable" se manifeste par la disparité entre notre modèle de production et de consommation intercontinental, et ce que nous savons aujourd’hui de la fragilité des écosystèmes. En interaction, ceux-ci forment la Biosphère "de et dans laquelle nous vivons" (Jacques Grinvald), une réalité infiniment complexe que James Lovelock a tenté de traduire par son hypothèse GAIA. Nous vivons une accélération de l’histoire sans précédent, due à la fois à la dégradation de notre environnement - de l’amenuisement des réserves piscicoles aux effets perturbateurs sur la vie des produits de la chimie de synthèse -, et aux outils d’analyse théoriques et techniques à notre disposition. Un concept aussi fondamental et familier que celui d’écosystème n’a que soixante-sept années d’existence ! Il fut défini en 1935 par Arthur Tansley dans une polémique célèbre contre les conceptions dogmatiques des notions de communauté vivante et de climax. Tansley fera faire un pas de géant à la science en tirant la conclusion suivante de ses recherches : "Nous ne pouvons pas nous limiter aux entités prétendument ’naturelles’ et laisser de côté les processus et les phénomènes végétaux que nous fournissent aujourd’hui aussi abondamment les activités de l’homme. Scientifiquement, cette démarche ne serait pas valide puisque l’analyse scientifique doit aller au-delà des apparences formelles des entités ’naturelles’, et pratiquement elle ne serait pas utile car l’écologie doit s’adapter aux conditions crées par les activités humaines." Tansley tire de ses analyses - en particulier de sa critique de Phillips, qui confère deux statuts différents au broutage des herbivores sauvages et à celui des herbivores domestiques - des conclusions dont les implications pratiques sont énormes : les activités humaines constituent un facteur biotique extrêmement puissant et, à ce titre, leur analyse relève de la science écologique (2). Il est grand temps que nos décideurs intègrent à leur lecture de l’histoire, et à ce qu’ils appellent notre défense, les implications politiques des grandes découvertes des sciences de la Terre du XXe siècle. Devant notre incapacité à prédire (même pour 2050) les effets de la Révolution industrielle sur la vie - la bioconcentration de certains produits chimiques des décennies après leur production dans la chaîne alimentaire, par exemple -, et donc sur les chances de survie de l’humanité, le principe de précaution s’impose.

Le "sous développement-durable" de l’humanité se traduit également par notre incapacité à procurer une dignité à l’ensemble de l’humanité en assurant les droits les plus fondamentaux inscrits dans les grandes chartes des organisations internationales : droit à l’alimentation, à la sécurité, au logement, à l’éducation, etc. L’acharnement de certains groupes religieux à défendre leurs convictions sur l’enjeu du planning familial, jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir, est une des sources de notre "sous développement-durable" mondial. Comme nous l’explique Ann Hwang, la "loi du bâillon" est en passe d’étouffer le débat sur la médecine reproductive. Elle contraindra bien des femmes vivant dans les pays en voie de développement à donner naissance à des enfants non désirés. Elle augmentera - alors que son objectif est de le réduire - le nombre des avortements clandestins, provoquant ainsi la mort de nombreuses femmes, ce qui aura pour effet d’augmenter le taux de mortalité parmi les enfants abandonnés.

L’État de la planète magazine vise à vous informer sur ces enjeux cruciaux en collaboration avec l’Institut Worldwatch, dont les prises de position courageuses depuis 1974, et sa méthode - présentation des problèmes, analyse, propositions et présentation des meilleures pratiques - ont contribué à des avancées majeures du développement durable dans le monde. En espagnol une expression dit "el camino se hace al andar" : le chemin du développement durable se fera effectivement en marchant... encore faudrait-il que l’hypertélie ambiante ne vienne pas trop gâcher la balade. Bonne route !


(1) HOFMAN, Peter (2001), Tomorrow’s Energy : Hydrogen, Fuel Cells and the prospects for a cleaner planet, Cambrideg, MIT Press, p. 66

(2) DELÉAGE, Jean-Paul (1991), Histoire de l’écologie, Paris, La Découverte, pp. 121-122.

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