par
Benoît Lambert
L’Asie, en particulier la Chine et l’Inde, peuvent-ils devenir les moteurs d’un développement plus en phase avec les limites de la planète ? Le déversement de produits chimiques dans la rivière Songhua, au nord de la Chine en novembre 2005, a obligé les autorités à couper l’eau pendant quatre jours dans la ville de Harbin, et illustre les défis environnementaux auxquels l’Asie fait face aujourd’hui. On peut donc juger la question provocante. Et pourtant... la Chine est le premier producteur de solaire thermique et le pays où l’usage des ampoules à faible consommation, et à longue durée, est le plus répandu dans le monde. La Chine représente à elle seule 58,4 pour cent de l’eau chauffée par le soleil dans le monde, contre 12,7 pour cent pour l’Union européenne et... seulement 1.8 pour cent pour les Etats-Unis. Plus étonnant encore, par habitant la Chine se trouve au niveau du Danemark et de l’Allemagne dans ce domaine énergétique, le plus rentable qui soit rappelons-le. Autre fait à souligner : bien qu’un pays pauvre, l’Inde possède aujourd’hui la quatrième industrie éolienne du monde. En 2004 elle a ajouté 880 mégawatts à son parc éolien, contre 390 pour les Etats-Unis et seulement 10 pour le Danemark...
Certes, pour l’heure, et pour l’essentiel, l’Asie reprend les méthodes de production industrielles de grandes entreprise et tire profit d’une main-d’œuvre bon marché pour produire à bas prix. Mais si l’Asie devait prendre au sérieux dans les décennies à venir les sciences de l’environnement et de la biosphère pour y développer des alternatives dans le cadre d’une politique d’écologie industrielle, si la Chine devait permettre que se poursuive le développement de contre-pouvoirs locaux - les ONG (2000 dans le domaine de l’environnement à ce jour) et les centres de recherche dans ses universités - le développement asiatique pourrait prendre un visage nouveau.
Certes il y a des raisons d’être sceptique avec le concept même de développement alternatif ou durable. Comme on peut le constater en lisant ou en écoutant les publicités : les entreprises transnationales en raffole ! Mais mettre en doute, comme le font certains intellectuels, tout avancée vers un développement « autre », « alternatif », « altermondialiste » ou « durable », au seul prétexte qu’en trente années il n’a pas été réalisé, c’est un peu court, et guère mobilisateur. « Même lorsqu’il se proclame alternatif, le développement reste le développement ! » affirme ainsi un grand intellectuel européen, Gilbert Rist, dans un article sur le développement au titre évocateur « Une illusion sans avenir ». [2]
Le développement serait ainsi un message messianique « occidental », « une illusion sans avenir », presque le mal incarné. C’est peu dire qu’il sera difficile de faire passer ce message là à 2,5 milliards de Chinois et d’Indiens dont des millions, à tort ou à raison, sont prêts à tout pour sortir de leurs campagnes. D’ailleurs, de l’avis même d’auteurs comme Rist, de quel droit le ferions-nous ? Car, à la différence de l’Afrique ou de l’Amérique latine, difficile d’affirmer que la Banque mondial ou le FMI sont derrière le développement en Chine, ou même en Inde. Le ton adopté par Rist - et par certains défenseurs de la décroissance - résonne parfois comme une sorte de nihilisme du développement et dépasse selon nous une critique équitable. Le retour à la vie de chasseurs-cueilleurs n’étant pas au programme dans beaucoup de pays - même si la défense des groupes existants doit être renforcée, et que ce mode de vie a, à n’en pas douter, ses vertus - il convient d’être prudent. Soyons conscients qu’en affaiblissant tout dialogue possible avec les principaux acteurs de l’économie, et en laissant le concept de développement durable aux seules multinationales, le mouvement de défense de l’environnement et pour une économie choisie risque l’autogoal.
Car pour passer d’une économie du pétrole et des hydrocarbures à une économie des énergies renouvelables, il faudra bien que certains secteurs de l’énergie, celui des renouvelables en l’occurrence, connaissent une forte croissance, et que d’autres secteurs, vieillissants et inadaptés aux besoins d’aujourd’hui, connaissent eux une décroissance. Si la croissance pour la croissance n’a aucun sens, nous en convenons parfaitement, il ne faut pas oublier que bien des gens dans les pays du Sud et en Asie aspirent à de bonnes études, à de meilleurs soins, à davantage de confort. Si le développement durable permet à l’Asie d’atteindre ces objectifs, parions qu’elle n’hésitera pas à emprunter cette voie.
[1] COUSSY, Jean (2004), « Cent fois sur le métier », Le courrier de la planète, Montpellier, France, pp. 22-27, n° 74, p. 19.
[2] RIST, Gilbert, (2004), « Une illusion dans avenir », Le courrier de la planète, Montpellier, France, pp. 22-27, n° 74.