Note de l’éditeur : Si l’on peut citer un événement particulier ayant commencé à faire prendre conscience au monde politique du changement climatique, c’est sans doute la déposition du chef scientifique de la NASA devant la commission du sénateur Tim Wirth, au Congrès, le 23 juin 1988. A la veille du vingtième anniversaire de ce témoignage, Ben Block, de Worldwatch, s’est entretenu avec Hansen sur ses conséquences. Un symposium en l’honneur de Hansen aura lieu le 23 juin 2008 à Washington, D.C. Pour des informations supplémentaires sur cet événement, prière de consulter la page web www.worldwatch.org/events/hansenhearing.

Worldwatch : Qu’est-ce qui vous a amené à faire cette déposition en 1988 ?
James Hansen : Il s’agit de l’aboutissement de nombreuses années de travail, remontant à trois articles publiés entre 1981 et 1982, qui traitaient du dioxyde de carbone et du changement climatique dans le journal Science, d’autres gaz dans Geophysical Research, et du niveau de la mer, aussi publié dans Science. La différence, en 1988, était que je venais d’achever une étude plus détaillée, sur le point d’être publiée dans le Journal of Geographical Research, qui était jointe à ma déposition de 1988.
WW : Quel effet attendiez-vous de votre témoignage ?
JH : Eh bien, l’idée était de révéler publiquement certains faits. Rafe Pomerance (fondateur du Climate Policy Center, qui était alors membre associé du World Resources Institute) m’avait rendu visite à la suite de la lecture de mon article dans Science sur le dioxyde de carbone pour m’encourager à témoigner devant le Congrès, ce que j’ai fait à quelques reprises durant les années 1980, sans beaucoup d’effet. J’espérais attirer davantage l’attention cette fois-ci en raison d’un climat extrême (particulièrement chaud) en 1988.
WW : Rétrospectivement, qu’en a-t-il été ?
JH : Cet objectif a clairement été atteint. J’ai néanmoins regretté peu après de ne pas avoir abordé plus largement l’effet du réchauffement climatique global sur le cycle hydrologique. Le réchauffement implique davantage d’humidité dans l’atmosphère, accroissant les fortes pluies et les inondations. Cependant, dans des périodes et des régions sèches, la sécheresse s’intensifie. En raison de l’importance de ce sujet en 1988, j’ai décidé de témoigner à nouveau en 1989. Cette intervention a aussi beaucoup attiré l’attention car je me suis plaint des modifications apportées à ma déposition par le bureau de la Gestion et du Budget de la Maison Blanche. Malheureusement, tout ce tohu-bohu a entraîné la perte de mon message à propos du cycle hydrologique.
WW : Comment avez-vous perçu la réaction de beaucoup de scientifiques considérant que votre témoignage de 1988 se situait trop en avance sur la science ?
JH : Cela ne m’a pas trop préoccupé. Je savais qu’il suffirait de peu de temps pour que ma thèse se révèle juste ou fausse. Comme j’étais très convaincu de la justesse de ma position, je pensais que cela valait la peine de faire ce type de prédiction.
WW : Vous avez déclaré à la presse que vos observations au sujet du changement climatique avaient été censurées par l’administration Bush dans les années 2005. Comment cela a-t-il modifié votre rôle dans la formation de l’opinion publique sur ce thème ?
JH : Cela a probablement contribué à attirer davantage l’attention sur le sujet. Le New York Times n’a pas couvert la question de la censure de manière appropriée quant à sa source, l’attribuant plutôt à un jeune rebelle de 24 ans. Le livre de Mark Bowen, La science censurée, remonte lui tout en haut.
WW : Durant les vingt dernières années, quelle évolution dans les domaines de la science, de la politique, de la perception de la part du public - ou de son manque de perception - vous a-t-elle le plus surpris ?
JH : Je dois avouer que je suis surpris et déçu du manque de réelle action pour lutter contre le changement climatique. Je suis frappé par le nombre de gens, sénateurs et autres, rencontrés à Washington, qui sont à l’évidence sous la coupe d’intérêts particuliers, spécialement les intérêts liés aux énergies fossiles. Il est clair qu’ils ne sont pas parvenus à favoriser l’intérêt général, agissant plutôt dans celui du monde des affaires.
WW : Pensez-vous que le gouvernement déforme fréquemment les résultats de recherches scientifiques ?
JH : Presque tous les scientifiques de l’Agence de Protection de l’Environnement disent qu’ils ne peuvent pas exprimer leurs convictions si elles vont à l’encontre des thèses préférées de l’administration Bush. A la NASA, cela a été pareil (si des questions d’ordre politique étaient en jeu) jusqu’à ce que l’administrateur donne son feu vert. Mon impression est que la situation s’est améliorée, mais n’est pas très bonne pour autant. Je me base sur ce que m’ont dit un petit nombre de scientifiques, mais aussi sur des études plus larges comme celles qu’a réalisées l’Union des Scientifiques Inquiets (Union of Concerned Scientists).
L’attitude du gouvernement est stupide, non seulement parce qu’elle viole les principes de base de la démocratie, mais aussi parce qu’elle conduit à des politiques minables. Pourquoi prendre l’avis de scientifiques si vous savez que vous ne prendrez en compte que les résultats qui correspondent à des décisions politiques prédéterminées ?
WW : Beaucoup de gouvernements et d’ONG à travers le monde appellent de leurs vœux un plafonnement à deux degrés centigrades de la hausse de la température de l’atmosphère. Considérez-vous qu’il s’agit d’une limite prudente, et pensez-vous que cet objectif puisse être atteint ?
JH : Cet objectif serait aisément atteignable en poursuivant des politiques raisonnables. Malheureusement, un réchauffement de cette ampleur est la garantie de désastres à l’échelle mondiale. Nous sommes déjà à une fraction d’un degré de la plus chaude des périodes interglaciaires. Une élévation de deux degrés centigrades nous situerait aux environs du Pliocène moyen (la dernière période géologique, il y a 3,5 à 2,5 millions d’années, lors de laquelle les températures ont été les plus élevées). Malheureusement, en nous fondant sur les températures maximales aux pôles, nous avons surestimé la température des précédentes périodes interglaciaires.
WW : Certains scientifiques ont prétendu que le point de basculement dans certaines régions du monde a déjà été atteint. Partagez-vous cet avis ? Et si oui, comment y remédier ?
JH : Il faut distinguer entre le point de basculement et le point de non-retour, comme nous l’expliquons dans notre article « Target CO2 ». Le niveau de basculement est le niveau de concentration de gaz à effet de serre qui aura des effets importants, indésirables, voire désastreux. Nous avons atteint ce niveau en ce qui concerne plusieurs effets importants. C’est la raison pour laquelle nous devons revenir à des niveaux de 350 ppm, et si possible inférieurs. Le point de non-retour est celui où la dynamique du processus prend le dessus et devient incontrôlable, que nous ne pouvons plus l’arrêter, comme, par exemple, lorsque des plaques de glace se désintègrent, à cause d’une rétroaction climatique positive. Certains phénomènes ont une inertie suffisante pour supporter un certain dépassement des niveaux de sécurité du CO2, dans la mesure où un retour à des niveaux plus bas se produit suffisamment rapidement. Les plaques de glace et le niveau des mers peuvent appartenir à cette catégorie. Malheureusement, la glace de l’océan Arctique a atteint le point où, pendant les prochaines décennies, nous allons voir disparaître toute la glace durant la saison chaude.
WW : Souvent, plus nous en savons sur les dures réalités du changement climatique, plus cela devient déprimant. Qu’est-ce qui pourrait vous inspirer de l’espoir ?
JH : Le problème devient possible à résoudre si l’on fait juste certaines choses qui tiennent du bon sens, et même pour d’autres raisons. La chose qui est de loin la plus importante est un moratoire sur toute nouvelle centrale électrique au charbon (à moins qu’elle ne soit équipée d’un système de capture du CO2), et de fermer au cours des deux prochaines décennies celles qui restent en activité. Nous avons aussi besoin d’un prix du carbone suffisamment élevé pour éviter un usage important des carburants fossiles non conventionnels (schistes bitumineux, sables bitumineux). Sortir des carburants fossiles le plus tôt possible (il faudra pour cela néanmoins plusieurs décennies) a beaucoup de sens pour de nombreuses raisons (air et eau plus propres, indépendance énergétique, etc.). Tout le monde le sait, excepté quelques responsables de compagnies pétrolières, qui, malheureusement, exercent une énorme influence sur nos gouvernements et pas seulement aux Etats-Unis. Je continue à penser que notre démocratie peut fonctionner, mais cela nécessite de triompher de l’influence excessive de l’argent sur la politique.
WW : Vous avez à maintes reprises appelé de vos vœux un moratoire sur les centrales électriques au charbon et avez même écrit aux hommes politiques des Etats-Unis, et d’autres pays, qui envisageaient de construire de nouvelles centrales au charbon. Quelles ont été les réactions à vos lettres ?
JH : Cela a peut-être eu un certain effet au Royaume-Uni, mais cela reste à vérifier. Au moins, le chef de l’opposition a pris position en faveur d’un moratoire. Pourtant, le projet d’une centrale électrique au charbon à Kingsnorth, dans le Kent, est encore dans l’air. L’Allemagne ne s’est pas clairement définie. J’ai été invité à en parler avec le ministre de l’Environnement. Le gouverneur du Nebraska est dans la poche de l’industrie du charbon. Je crains qu’il en soit de même dans le Minnesota (malgré ses efforts pour s’afficher comme un écologiste) et en Virginie. Peut-être qu’il est plus important de toucher les PDG des compagnies électriques. L’investisseur international Jim Rogers a peut-être essayé un peu abusivement de se donner une apparence verte, mais enfin peut-être a-t-il réellement l’esprit d’ouverture. Je dois bientôt dîner avec lui. J’ai eu un très bon entretien avec le PDG de la société de services énergétiques Service Enterprise Group.
WW : Après une longue carrière pleine de succès, que désireriez-vous réaliser avant de quitter la NASA ?
JH : Je suis en train de travailler sur plusieurs articles qui me semblent importants. Et, dans une certaine mesure, je dois écrire d’une manière plus claire, afin que les implications soient bien comprises et que l’on y croie vraiment.