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Essai
Le nouveau langage de l’empereur

par Michael Renner
traduit de World Watch


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Essai / 98 ko




En juin 2004, Subaru a annoncé une légère modification de l’Outback, une des voitures commercialisée par l’entreprise aux Etats-Unis. Le châssis du véhicule sera rehaussé de 3,5 centimètres par rapport à la route. Cette altération apparemment sans importance, accompagnée de quelques autres modifications mineures, va néanmoins apporter une différence fondamentale : cela permettra au constructeur de reclasser sa berline en camionnette. Or une réglementation sur la consommation d’essence beaucoup moins stricte s’applique à cette catégorie : 11 litres aux cent kilomètres pour le modèle de 2005 contre 8,5 litres aux cent pour la berline.

Des re-classifications comme celle de l’Outback pourraient étouffer dans l’oeuf les tentatives déjà timides pour limiter la consommation énergétique des automobiles. Avec les camionnettes qui occupent déjà une place grandissante sur le marché américain, la réduction de consommation de carburant est à son niveau le plus bas depuis plus de deux décennies. Or si toutes les voitures étaient modifiées pour correspondre aux standards des véhicules utilitaires, la consommation annuelle d’essence augmenterait de 30%, c’est à dire de 65 milliards de litres. Dans un tel cas, on pourrait dire adieu à la stabilité climatique.

L’incident de l’Outback est loin d’être isolé. Les définitions et les classifications trompeuses - atténuant les distinctions, créant des choses qui n’existent pas, niant l’existence des faits négatifs, retournant le sens des mots - sont devenues monnaie courante, autant dans le monde des affaires qu’au sein du gouvernement. Voilà quelques-unes des techniques utilisées pour semer la confusion, pour tromper ou dissimuler :

Vu, pas vu

Une terminologie créative peut aider les gouvernements à rendre les chiffres du chômage - l’un des enjeux majeurs de notre époque - beaucoup moins graves qu’ils ne le sont réellement. Si certains chômeurs ne sont pas comptabilisés, alors ils cessent d’exister aux yeux de l’opinion et pèseront beaucoup moins lourd dans les considérations des décideurs.

En janvier 2004, par exemple, le gouvernement allemand - qui se débattait avec un fort taux de chômage s’accrochant obstinément autour des 10% - a cessé de compter comme chômeurs les gens engagés dans des programmes à court terme destinés à tester leurs aptitudes et leurs compétences professionnelles. Il a également arrêté de compter les "non-chômeurs percevant des allocations" - c’est-à-dire les personnes sans emploi âgées de 58 ans ou plus. Même s’ils reçoivent des allocations de chômage, le gouvernement a décidé qu’ils étaient trop âgés pour être comptés dans la population active et les relègue ainsi à un état de quasi-retraite. Le nombre total des "chômeurs non comptabilisés" en Allemagne atteint environ 840’000 personnes, dont la demande n’est pas reflétée par les chiffres officiels.

Le plein-emploi une heure par semaine

Si l’on écoute les explications fournies par les médias américains, le taux de chômage est élevé en Europe parce que les sociétés européennes sont entravées par des systèmes sociaux trop contraignants et des lois du travail trop rigides. L’économie américaine serait au contraire une efficace machine à créer des emplois. Voire !

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Le gouvernement américain compte toute personne travaillant même seulement une heure par semaine comme ayant un emploi (alors que le gouvernement allemand considère qu’une personne n’a un emploi qu’à partir de 15 heures par semaine). Les Etats-Unis semblent également plus enclins à rayer des statistiques les gens qui, ayant perdu l’espoir de trouver un emploi, arrêtent de rechercher activement.

Chez Wendy et Burger King, les emplois manufacturiers sont légion

Un taux de chômage élevé représente toujours un problème politique pour les gouvernements en place, surtout quand les emplois perdus étaient des emplois bien payés. Aux Etats-Unis, environs 3 millions d’emplois bien rémunérés dans la fabrication ont disparu depuis l’arrivée de George W. Bush à la Maison Blanche et le nombre total des emplois manufacturiers est descendu à son niveau le plus bas depuis une cinquantaine d’années. Alors que faire ? L’édition 2004 du Rapport économique annuel du Président (Economic report of the President) semble avoir trouvé la solution. Il suggère que les emplois dans les fast-food - où les salaires représentent environ un tiers de ceux pratiqués dans la fabrication - pourraient être considérés comme des emplois manufacturiers. Le rapport pose la question : "Quand un fast-food vend un hamburger, par exemple, est-ce qu’il fournit un service ou est-ce qu’il fabrique un produit ?"

Le management créatif

Un capitalisme sain est censé être basé sur l’innovation, l’esprit d’entreprise et la prise intelligente de risques, le plus innovant étant généralement récompensé. Mais certains chefs d’entreprises ont découvert un chemin différent vers le profit et le pouvoir. Ces dernières années des groupes comme Enron, WorldCom et Parmalat se sont révélées très inventifs pour créer des avoirs fictifs et des projets imaginaires et mettre en place des tours de passe-passe complexes impliquant de fausses transactions. Cette falsification des comptes avait pour but d’attirer les investisseurs et de tromper les législateurs. Les profits et les actions gonflés par ces opérations ont permis aux dirigeants de ces sociétés d’en racheter d’autres et de devenir des géants influents au niveau politique. Ces plans élaborés ont enrichi une poigné d’individus, jusqu’à ce que la réalité les rattrape et expose au grand jour l’escroquerie dont avaient été victimes des millions de clients, d’employés et d’actionnaires.

Sourire à la Presse

Quand il fut découvert que les batteries de téléphone qu’elle vendait avaient une fâcheuse tendance à surchauffer et à exploser, la société Kyocera Wireless Corp. a publié un communiqué de presse qualifiant ce défaut de "démontage rapide".

Attila le Compatissant

La manière la plus simple de cacher ses véritables intentions est de donner à ses actions des noms qui signifient le contraire absolu de ce qu’elles sont. L’administration Bush par exemple, a fait preuve d’une grande imagination pour trouver des noms à ses actions et à ses initiatives politiques. "Clear Skies" (Ciels clairs), "Healthy Forests" (Forêts saines) et "No child left behind" (Aucun enfant laissé en arrière) sont des dénomination qui évoquent un futur sain et désirable. Mais les résultats de ces politiques sont une pollution de l’air accrue, des forêts détruites et une éducation amputée. "Clear Skies" par exemple, aura pour impact une augmentation de 50 % des émissions de dioxyde de souffre, de presque 40 % en ce qui concerne les oxydes d’azote et trois fois plus de pollution au mercure que si le Clear Air Act de 1970 était vraiment appliqué. Les industriels vont pouvoir continuer à bafouer la loi pour faire des profits toujours plus grands, mais au prix de toujours plus de décès liés à la pollution atmosphérique.

De même le Département de l’énergie américain a essayé de reclasser des déchets hautement radioactifs de manière à pouvoir les abandonner dans des containers souterrains insuffisamment hermétiques. Selon sa proposition, ces matières seraient renommées "déchets secondaires".

Sauver les apparences

La date du transfert de la souveraineté des Etats-Unis à l’Irak a été fixée au 30 juin 2004. Mais un mois avant ce transfert le "gouvernement de transition" irakien n’existait pas encore. Peut-être cela n’avait-il en fait aucune importance, puisque cette entité, dont la composition est restée longtemps un mystère, n’aura aucune autorité pour passer des lois ou pour modifier celles imposées par l’occupant. Ce gouvernement n’aura aucun pouvoir sur les forces armées irakiennes qui resteront sous commandement américain. Il est probable que dans cet Irak "souverain", les quelque 20’000 employés de sociétés militaires privées seront toujours appelés "civils" ou "entrepreneurs" plutôt que mercenaires. Le chaos et l’insurrection grandissants seront décrits comme des "signes de succès", pour reprendre les mots du porte-parole des chefs d’état-major, Richard B. Myers, en avril dernier.

Les nouveaux alliés de l’empereur

Ceux qui sont au pouvoir doivent parfois inventer des distinctions et des divisions qui n’existent tout simplement pas dans le monde réel. Dans les mois précédant l’invasion de l’Irak par les forces américano-britanniques en mars 2003, le Secrétaire d’Etat à la Défense Donald Rumsfeld a parlé de la "vieille Europe" qui refusait la guerre en Irak, l’opposant à la "nouvelle Europe", dans laquelle il plaçait l’Espagne de José Maria Aznar, qui soutenait la guerre. Le fait, gênant, que 90 % de la population espagnole était résolument opposée à la politique de son gouvernement en Irak a été tout simplement ignoré. Quand le parti conservateur d’Aznar a été chassé du pouvoir par les électeurs furieux après les attentats de Madrid en mars 2004, on a pu voir clairement que la seule vraie division en Europe se trouvait entre la population et une poignée de gouvernements plus soucieux des dictats de Washington que de la démocratie.

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Chut, ce n’est pas un génocide

Finalement, si rien d’autre ne marche, il reste toujours le simple refus d’appeler les choses par leur nom. Quand les massacres ont commencé au Rwanda en avril 1994, l’administration Clinton a fait très attention de ne pas utiliser le terme "génocide". Pourquoi ? Parce que reconnaître l’existence d’un génocide aurait obligé les Etats-Unis (et d’autres gouvernements) à prendre des mesures pour mettre un terme aux tueries, conformément à la Convention sur les génocides. L’administration a fait traîner les faibles tentatives d’envoi d’une petite force de maintien de la paix de l’ONU, alors qu’une action plus rapide aurait pu éviter un grand nombre des massacres qui se sont déroulés en trois mois.

Les gouvernements et les groupes industriels ou financiers seront toujours tentés de présenter les choses sous un jour favorable et parfois de cacher la vérité. Mais un certain nombre de moyens de manipulation - les définitions trompeuses, les fausses distinctions, les classifications floues, les terminologies distordues - peuvent ébranler la perception du langage comme un outil fiable pour la société dans son ensemble et finalement affaiblir la démocratie.

Le langage est fondamental pour la société. Dans un monde qui change si vite et où les interconnexions sont de plus en plus nombreuses, une information exacte et un langage fiable deviennent de plus en plus indispensables pour les hommes d’affaires, les diplomates, les militants communautaires et les citoyens "ordinaires". Mais dans le même temps, il est d’une certaine façon plus facile de déformer la réalité. Les logiciels informatiques permettent par exemple d’altérer les images très facilement. Les programmes de télé-réalité montrent tout sauf la réalité quotidienne, tout en mettant de côté les questions et les problèmes d’importance mondiale. On peut aussi réfléchir aux techniques sophistiquées de publicité qui laissent entendre que nous ne sommes rien si nous ne consommons pas, que nous trouvons une identité et un sens à notre vie à travers les marques, que gravir les échelons du consumérisme est plus important qu’être un citoyen.

Si les mots perdent leur sens conventionnel, la base de la communauté est détruite. Il n’est pas nécessaire d’aller aussi loin qu’une société à la Orwell dans laquelle le pouvoir et la domination sont basés sur le contrôle de la pensée, où la guerre est la paix, l’esclavage la liberté et l’ignorance la force. Ce qui peut apparaître comme étant des changements mineurs dans les spécifications techniques, les détails obscurs de la classification bureaucratique ou le choix des termes peuvent avoir en réalité de graves répercussions sur la qualité de vie des humains, la qualité de l’environnement, la guerre et la paix.

Michael Renner est chercheur à l’institut Worldwatch et co-auteur du rapport State of the World 2004

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