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Essai
Le coup de la tasse

par Thomas Prugh
traduit de World Watch


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Essai / 142.9 ko




Il y a peu, un représentant de Worldwatch présentait un exposé sur les changements climatiques devant un petit groupe religieux du nom de « Sanctuaire Vert ». Comme c’est l’habitude lors de ce genre de rencontres, une poignée de personnes s’attardèrent après la conclusion pour faire des commentaires ou pour poser des questions. Ces questions sont habituellement à la fois polies et quelque peu « tarte à la crème », mais l’intervenant en retire la satisfaction rassurante d’être regardé comme « un expert ». Mais cette fois-là, une question dérogea à cette règle. Une jeune femme demanda à notre représentant sur le ton de la réprobation : qui avait bu un café dans un verre en mousse de polystyrène quelques secondes à peine avant d’intervenir, et comment avait-il pu accomplir un acte aussi abominable ?

Il est tellement plus simple d’utiliser une tasse en céramique, gronda la dame - d’autant que l’intervenant en avait emmenée une avec lui, à fin de démonstration (remplie d’eau chaude, la tasse avait permis d’illustrer le retrait des côtes alors que fondent les pôles).

Aïe !

Le visage empourpré, le représentant marmonna une phrase sur l’impossibilité de vivre une vie parfaite. Puis, non sans suffisance, il fit remarquer à son accusatrice que sa veste était fabriquée à partir de pétrole. Et tout son esprit, aiguillonné par cette blessure d’amour-propre, se mit aussitôt en quête d’une réponse plus percutante, en pure perte. Sur le chemin du retour, mille considérations justificatrices vinrent le hanter. Devant ses yeux, dans le faisceau des phares, dansaient des réflexions maintes fois ressassées : « Je composte, je recycle, je conduis un véhicule hybride électrique au gaz naturel - de plus, je fais moins de kilomètres par année que la moyenne - je maintiens mon habitation à une température raisonnable, j’ai de nouvelles fenêtres contre les tempêtes et des pommes de douche à faible débit, je réalise mes déplacements domicile-travail à vélo et en métro, j’envoie de l’argent pour planter des arbres en Amérique centrale afin de compenser mes émissions de dioxyde de carbone et de restaurer les forêts tropicales, et je me suis résigné à un salaire plus modeste en travaillant pour l’environnement. Mais dites, soit dit en passant, votre pull est fabriqué à partir de pétrole, vos pantalons en coton ne sont un exemple de développement durable, vos chaussettes en laine exploitent les animaux - comment arrivez-vous à vous supporter vous-même ? »

Une fois la fièvre passée cependant, la vérité brutale était toujours là : la personne qui avait posé la question fatale avait raison. Au prix d’un peu de réflexion et d’effort, le digne représentant de l’Institut aurait pu utiliser une tasse. Ne pas l’avoir fait constituait une occasion manquée, une de plus, de modestement contrer l’accumulation de déchets et / ou l’émission de gaz à effet de serre ainsi que l’émission de produits toxiques dans l’atmosphère. Des milliards de personnes de par le monde n’ont que peu le choix de leur mode de vie, mais même nous qui avons la chance de pouvoir faire des choix, nous échouons à faire ceux qui sont favorables au développement durable. Et tous ces échecs multipliés, si trivial que soit chacun d’eux, ajoutent au désastre. Selon la méthode de l’empreinte écologique, l’humanité a dépassé le niveau de viabilité de notre système économique en 1978 environ.

Peut-on atteindre un système viable en utilisant des tasses en céramique ? Non - mais on ne peut pas non plus y arriver sans ces petits gestes.

« L’évolution, c’est la pollution » disait l’économiste Kenneth Boulding, l’un des pères spirituels de la viabilité économique. Il voulait dire par-là que toutes les espèces vivent grâce à des ressources dont l’utilisation crée des déchets. Cela n’a pas été un problème jusqu’à assez récemment, parce que le génie de la nature l’a fait évoluer en un système qui recycle tout - jusqu’à aujourd’hui. Mais nous avons maintenant des populations si importantes, nous faisons usage de tant de produits, et nous avons appris à fabriquer tant de produits que la nature n’a pas eu le temps d’apprendre à recycler, que l’humanité a franchi un seuil, une limite. Il nous faut maintenant retourner cette situation, retourner sur nos pas vers ce seuil, et prendre ensuite une voie différente - une voie qui garde notre usage des ressources et notre production de déchets à l’intérieur de limites qui soient gérables pour la Terre.

C’est une leçon difficile mais ancienne. Dans A Short History of Progress (Une brève histoire du progrès), l’historien Ronald Wright affirme que les premiers habitants de l’ancien Irak, qui construisirent des villes, irriguèrent leurs champs et finir par ruiner leurs terres par la salination et l’engorgement des sols, ne se rendaient probablement pas compte de ce qu’ils faisaient. Personne avant eux n’avait fait l’expérience d’une vie urbaine soutenue par l’agriculture à une telle échelle. Mais depuis lors, la plupart des sociétés qui sont apparues, qui se sont développées, ont décliné pour finalement s’effondrer, n’avaient pas cette excuse. Maints témoignages démontrent au contraire qu’au moins certains membres de ces sociétés savaient exactement ce qui se passait, et comment les choses n’allaient pas. (Platon, par exemple, a décrit dans le détail comment l’élevage des chèvres et la déforestation ont mené à la destruction des terres arables de la Grèce ancienne.) Et pourtant, par un échec de communication dans le corps politique - comme un boxeur à l’arcade sourcilière ouverte reste insensible au sang qui coule sur son visage - ces cultures semblaient incapables de comprendre les problèmes auxquels elles faisaient face et d’agir collectivement pour éviter le destin menaçant qui les attendait.

Selon Wright, l’Humanité n’a pas beaucoup changé depuis 5 000 ans - nous n’avons selon lui « évolué qu’à moitié vers l’intelligence ; nous sommes habiles, mais rarement sages » - mais aujourd’hui, nous connaissons au moins la situation dans laquelle nous nous trouvons. Nous avons l’avantage immense d’une vue à long terme révélant des millénaires d’erreurs successives. Jusqu’à maintenant, ces fautes avaient une dimension locale. Mais comme le dit cependant l’adage, à chaque fois que l’histoire se répète, le prix augmente. Wright observe que « la raison la plus convaincante pour réformer notre système est que son maintien n’est dans l’intérêt de personne. C’est une machine à se suicider. » C’est une chose nouvelle : le risque d’une calamité a acquis aujourd’hui une dimension planétaire.

Ainsi, le danger de notre situation paraît évident, pour peu qu’on s’y intéresse, et la majorité de ceux qui liront cet essai le savent déjà. Mais la question reste : que faire ? Une option est d’attendre que nos dirigeants deviennent plus sages et qu’ils agissent en conséquence. En théorie, ils pourraient être convaincus d’utiliser le pouvoir qu’ils détiennent pour promouvoir le développement durable. Les politiques permettant d’aller vers un développement durable ne manquent pas. Mais le pouvoir, une fois exercé, génère une logique autonome, et cela même dans un pays démocratique. Bien que détenu et exercé en notre nom, ses effets se déploient souvent sans notre consentement, parfois sans que nous soyons informés des décisions, ou même contre notre gré. Des milliards de dollars américains par exemple sont dépensés chaque année - et le sang coule - pour s’assurer l’accès au pétrole nécessaire à nos chers véhicules utilitaires sport, et, avouons-le, à nos véhicules électriques hybrides au gaz naturel.

Dans le monde industrialisé, qui détient à la fois les ressources et la responsabilité première de mener le monde vers des économies durables, nos dirigeants et nos institutions nous déçoivent. Le gouvernement américain reste réactionnaire sur les questions environnementales. Et des voix se font entendre qui déclarent le mouvement environnemental cliniquement mort. En Europe et au Japon, les institutions échouent également, mais avec simplement plus de lenteur. (Le mode de vie gaspilleur du citoyen américain est bien au-dessus de la viabilité du système, celui des Européens et des Japonais se situe un peu au-dessus. Pourtant il est évident que les gens qui vivent en Europe ou au Japon ne vivent pas dans la privation ou de façon misérable. Leur exemple montre les limites de notre modèle et montre la voie vers le développement durable.)

Mais les institutions ne sont pas le seul, ni même le meilleur moteur du changement. La mise en place de solutions amenées par les institutions, « par le haut », aux problèmes de viabilité du système, semble une évolution improbable. Bien qu’aucun angle d’approche ne puisse être ignoré et que nous devions travailler à des solutions à partir de tous les angles, il semble plus raisonnable de se montrer sceptiques à l’égard des analyses prônant des plans utopiques et héroïques. Elles semblent reposer sur une sorte de commutation métaphorique. Avant, nous allions vers l’enfer. Tournez le bouton, et tout à coup, quelle transformation, quelle ascension régulière vers les sommets, que nul politique ne pourra arrêter ! Comme si les peuples multiples habitant la Planète n’étaient qu’une masse de suiveurs dociles n’attendant que la juste croisade à mener...

Il est vrai que les institutions répondent, bien que lentement et avec hésitation, aux pressions populaires. Si une véritable réforme se produit, elle pourrait venir des motivations de quelques groupes de la société civile appuyés par une « majorité de minorités qui se mobilisent ». Mais elle pourrait également venir de changements successifs de pensée de la part de millions de personnes décidant de résister au pouvoir insidieux du désintérêt collectif, animés par la combinaison d’une prise de conscience personnelle et d’une prise de conscience sociale. Cela créerait un regroupement vaste, régulier, irrésistible de millions de personnes progressant quotidiennement, et pas à pas, vers la prochaine étape. La plupart d’entre nous ne dirigeront jamais un tel mouvement, mais nous pouvons contribuer à son lancement. Là où les institutions sont aveugles, les citoyens doivent voir à leur place et les guider.

Il est impossible de vivre une vie parfaite. Mais - sans être exagérément optimiste - il est très possible de faire un peu mieux aujourd’hui que dans le passé. Le premier pas est plein de bon sens : soyez conscients des choix. Le deuxième pas consiste à faire, à l’occasion, des choix différents. Sortez un peu de votre zone de confort. Sentez-vous à l’avant-garde, prêts à tenter des expériences. (Rappelez-vous la tasse lors de votre prochaine intervention...) Si vous faites un choix plus en conformité avec le développement durable chaque semaine ou toutes les deux semaines, vous aurez finalement fait des douzaines de choix dans ce sens - et vous aurez transformé votre vie. Faites-le pendant assez longtemps, en bonne et de plus en plus vaste compagnie, et vous aurez transformé le monde.

Tom Prugh, rédacteur en chef de World Watch.

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