par
Martha Farnworth Riche
traduit de World Watch
Il y a quelques années encore, les écologistes étaient les seuls à réclamer un « contrôle des naissances » dans l’optique d’un développement durable. Mais leurs opinions sur la limitation de la fécondité irritaient à tel point les défenseurs des droits de la femme dans le monde que la question de la (sur)population n’était pas même au programme de la Conférence sur l’environnement de Rio de 1992. Quand les Etats-Unis ont fait part de leur position -encourager les femmes dans le monde à avoir autant ou aussi peu d’enfants qu’elles le désiraient - lors de la Conférence internationale sur la population et le développement qui s’est tenue au Caire en 1994, de nombreux environnementalistes ont protesté. Lors d’une assemblée qui a eu lieu à San Antonio, au Texas, un homme s’est également insurgé quand j’ai expliqué en quoi consistait le « Consensus du Caire ». « Pendant les vingt prochaines années, a-t-il dit, aucune femme ne devrait avoir le droit d’avoir d’enfants, et une sur vingt, seulement, devrait être autorisée à en avoir un (et un seul) pendant les vingt années suivantes » !

Photo : Stringer/India/REUTERS 2003. Dans un contexte de mondialisation, et les travailleurs et les emplois peuvent migrer : ici un central d’appel à Bangalore, en Inde.
Aujourd’hui pourtant, même les plus ardents défenseurs du développement durable s’inquiètent des faibles taux de fécondité que l’on peut observer dans certains pays. Pourquoi ce revirement alors même que la population mondiale continue à s’accroître rapidement ? La réponse semble être liée à la crainte que le déclin de la population constaté dans ces quelques pays ne se généralise à l’ensemble de la planète ; l’humanité courrait alors à la catastrophe. Comme le relèvent toutefois Michael Teitelbaum et Jay Winter, les auteurs de The Fear of Population Decline, « le jour où la population déclinera réellement, il y aura autant de raisons rationnelles que de raisons irrationnelles de s’intéresser au phénomène. Trop souvent, durant le siècle passé, l’irrationnel a fourni des moyens commodes pour justifier les problèmes sociaux, politiques ou économiques en invoquant des interprétations métaphoriques douteuses issues d’observations biologiques. »
Envisageons raisonnablement le problème. Tout d’abord, si la population décline dans des pays comme l’Allemagne, le Japon ou l’Italie, elle continue à augmenter à l’échelle de la planète. Les Nations Unies estiment en effet que la population mondiale, actuellement composée de 6,4 milliards d’individus, se stabilisera entre 7,4 et 12,8 milliards d’ici à 2050 ; pour la fin du siècle, les projections oscillent entre 5,5 et 43,6 milliards. Les démographes considèrent toutefois que ces deux dernières extrêmes, pour illustratives qu’elles soient, restent irréalistes ; en les proposant, leur objectif est simplement d’envisager le large éventail de possibilités que laissent entrevoir les tendances actuelles. Pour une grande partie du public - qui n’est pas démographe - la projection la plus basse est cependant prise très au sérieux. Selon ce scénario, la fécondité tomberait à 1,6 enfants par femme, dans tous les pays, pour ne plus jamais atteindre le taux de renouvellement de 2 enfants par femme.
En réalité, les démographes ne savent pas encore dans quelle mesure la baisse de la fécondité, que l’on observe en Allemagne, en Japon ou en Italie, est temporaire (parce que liée au recul de l’âge de la première maternité) ou permanente (dans l’idée d’une nouvelle perception du nombre idéal d’enfants). Comme le souligne John Bongaarts, de l’office de la population de New York : « il faut dire que les spécialistes de la démographie sont surpris par ces tendances. »
(Ce n’est pas la première fois, cependant, que de brusques changements dans l’évolution des taux de fécondité surprennent les démographes. La plupart des Américains sont conscients qu’un « baby boom » s’est produit après la Deuxième Guerre mondiale et qu’il a duré jusqu’à ce que la pilule permette aux femmes de mieux contrôler leur reproduction, mais bien peu se souviennent de la chute des naissances qui l’avait précédé. Pour illustrer la manière dont l’évolution d’une société, qui comprend toujours une part d’impondérable, fausse même les meilleures projections, rappelons que Philip Hauser avait estimé, dans les années 40, que la population américaine atteindrait son maximum de population en 1990, avec 190 millions d’habitants - or, à l’heure actuelle, ce chiffre a déjà été dépassé de plus de 100 millions ! Voilà pourquoi les démographes ne considèrent pas les projections comme des prédictions, mais uniquement comme des indications sur la façon dont pourraient évoluer les choses, indépendamment de nouveaux développements, voulus ou imprévus.)
Si les démographes ne sont pas encore au clair sur les raisons de l’évolution des taux de fécondité, ils sont néanmoins parvenus à se mettre d’accord sur le fait que la cause essentielle de la baisse observée dépendait de l’accroissement des coûts qu’impliquait, aujourd’hui, l’éducation d’un enfant dans une société « moderne ». Les économies modernes disposent en effet, d’une main-d’œuvre plus instruite ; augmentent donc, et les dépenses directes des parents qui élèvent des enfants, et les coûts indirects liés au manque à gagner occasionné par l’inactivité professionnelle de l’un des parents.
Les facteurs
Dans ce nouveau contexte, les expériences effectuées en différents pays offrent une sorte de « laboratoire naturel » permettant d’étudier l’incidence des différences culturelles. Les femmes d’Europe du Nord, par exemple, ainsi que les Américaines qui ne sont pas d’origine hispanique, ont des taux de fécondité légèrement inférieurs, seulement, au « taux de remplacement » (2 enfants par femme). Dans ces pays, et ce n’est pas le fruit du hasard, bon nombre d’enfants naissent hors mariage - avoir des enfants étant considéré comme plus important que de se marier (même si le mariage est préféré au concubinage). Le taux d’immigration y est modéré, et la population peut aussi bien se maintenir qu’augmenter. A l’inverse, dans les pays où l’on constate un déclin de la population, c’est que les traditions culturelles limitent à la fois la fécondité et l’immigration. La société n’y conçoit pas la cohabitation entre personnes non mariées, et les enfants ont tendance à vivre avec leurs parents jusqu’à leur propre mariage.

Photo : Ahmed Jadallah/REUTERS 2002. Les gouvernements peuvent-ils faire face ? Des chômeurs de Gaza manifestent contre l’incapacité de l’Autorité palestinienne à leurs fournir des emplois.
Les efforts témoignés par les pouvoirs publics peuvent aussi avoir une influence. Ainsi, il a été démontré que les parents bénéficiant de conditions de travail flexibles, et/ou d’allocations familiales généreuses, sont plus enclins à concevoir un autre enfant. Prenons l’exemple de la France, dont le taux de fécondité est relativement élevé, pour un pays européen, malgré une importante proportion de femmes qui travaillent : les emplois à temps partiel sont répandus, la garde des enfants subventionnée, et l’Etat distribue des allocations familiales généreuses.
Dans les pays riches, y compris aux Etats-Unis, la sécurité économique des parents fait également clairement la différence. La relation entre l’éducation et le travail des femmes d’un côté, et le nombre d’enfants de l’autre, s’est, en effet, récemment modifiée. Ainsi, depuis les années 1990, une fécondité élevée semble être associée au fait de pouvoir disposer de deux salaires dans le foyer, d’un niveau d’allocations familiales élevé, et/ou de mères qui travaillent.
Les pays où l’on observe un faible taux de fécondité souffrent, quant à eux, de ce que les démographes appellent une « incompatibilité du rôle maternel » (avec les structures familiales et professionnelles sur lesquelles repose la société). Les magasins ne sont pas ouverts quand les mères qui travaillent pourraient s’y rendre ; les maris n’assument pas leur part des tâches domestiques et ne s’occupent pas des enfants ; enfin, les employeurs n’offrent pas de conditions de travail souples. L’inégalité hommes/femmes a cependant des impacts différents selon les pays : au Japon, les femmes attendent plus longtemps avant de se marier ; en Espagne, elles choisissent entre leur travail et leur famille après avoir eu leur premier enfant ; en Italie, elles se limitent à un seul enfant, qu’elles travaillent ou non.
Ainsi, c’est quand les institutions et les familles tiennent compte des coûts de plus en plus élevés qu’implique aujourd’hui l’éducation d’une descendance, que les couples ont tendance à avoir deux enfants plutôt qu’un. John Bongaarts estime, malgré tout, que dans les pays où des conditions modernes prévalent, les choix politiques n’ont qu’une marge d’influence limitée.
Les peurs
Si l’on s’inquiète de ce que, dans les pays où la fécondité est faible, les gens choisissent d’avoir un enfant au lieu de deux, ou deux au lieu de trois, c’est en raison de l’écart qui se creuse, en matière de densité de population, entre ces pays et les autres ; par exemple entre les pays industrialisés et ceux d’Afrique subsaharienne, d’Asie du Sud ou du Moyen Orient. « Ils sont plus nombreux que nous », peut-on entendre. Il est vrai qu’actuellement 99% de la croissance démographique mondiale est le fait des pays en développement.
Les craintes liées à un éventuel affaiblissement de la puissance nationale, ou à une perte de l’héritage culturel, sont communes aux pays où la fécondité est aujourd’hui si faible que, selon les prévisions élaborées à partir des taux actuels, la population pourrait tomber à zéro dans 200 ans. Cela ne signifie pas que plus personne ne vivra en Italie ou au Japon dans deux siècles, dans la mesure où d’autres peuples s’y seront certainement installés - mais ils ne seront ni « italiens » ni « japonais. » Les pays où le taux de fécondité est faible, lorsqu’ils sont entourés de voisins où il y est élevé, comme c’est le cas de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, craignent donc pour leur sécurité physique et le maintien de leur assise politique. Il y a quelques années, on pouvait ainsi lire dans The Australian que le faible taux de fécondité du pays allait entraîner « ... des pressions de la part des pays voisins surpeuplés et une diminution de l’influence de l’Australie dans les affaires internationales ».
Il existe une crainte plus largement répandue encore, c’est que l’accroissement de la population juvénile observée dans les pays en développement - deux fois plus importante que celle des pays industrialisés - occasionne un afflux continu (voire en augmentation) d’immigrants. L’activité économique des pays les moins développés n’est, en effet, pas suffisante pour employer l’ensemble de la population. Aussi, et malgré la réticence bien compréhensible que peut manifester le nombre croissant de futurs travailleurs à abandonner famille et culture, la délocalisation du travail va vraisemblablement se poursuivre dans les pays où la main-d’œuvre est bon marché, surtout dans ceux qui ont le plus investi dans l’éducation.
Ce sont pour ces raisons que les spécialistes de la sécurité nationale portent désormais une attention particulière à la croissance démographique des pays n’ayant pas suffisamment investi dans leur main-d’œuvre. Il s’agit notamment des pays qui comptent plus de 10 millions d’habitants, et dont les moins de 15 ans représentent plus de 40% de la population, soit surtout de nations instables, comme l’Afghanistan, l’Irak, l’Arabie Saoudite, le Nigeria ou le Soudan.
Les échecs
Qu’arrivera-t-il si la baisse de la fécondité se généralise au reste du monde ? Le fameux mot de Keynes, « à long terme nous serons tous morts », laisse à réfléchir si l’on considère que les projections élaborées à partir des tendances actuelles sont destinées à donner aux législateurs l’opportunité d’influencer un avenir qu’ils ne verront pas. L’objectif réel de la plupart des estimations annonçant une diminution de la fécondité est, en effet, d’influencer les décisions politiques. Seuls, toutefois, les opposants directs à la planification familiale l’admettent ouvertement.
Ces derniers avancent notamment que, si les taux mondiaux de fécondité devaient finalement rejoindre ceux des pays démographiquement les moins dynamiques, les pays riches devraient immédiatement cesser d’aider les femmes des pays pauvres à contrôler leur reproduction. Nonobstant le problème éthique soulevé par l’existence de conditions pouvant mettre en danger la vie des femmes, si les opposants à la planification familiale parviennent à leurs fins, il est clair que, de notre vivant, nous ne verrons pas la population se stabiliser, encore moins décliner. En effet, si le déclin actuel de la fécondité est ralenti, voire stoppé, quand on sait qu’un citoyen du monde sur quatre est aujourd’hui âgé de moins de 15 ans - et qu’il faut donc s’attendre à une « explosion » prochaine du nombre de parents potentiels - la population mondiale comptera vraisemblablement plus de 10 milliards d’individus d’ici 40 ans.
En réalité, que ce soit sur le plan national ou sur le plan mondial, la plupart des prévisions pessimistes concernant le déclin démographique sont défectueuses. Bâties sur des faits choisis, sortis de leur contexte, elles sont statiques et ne tiennent pas compte de la manière dont la modification d’une variable influence les autres. Personne n’a encore fait l’analyse dynamique systématique du fonctionnement d’une population en diminution ; autrement dit, une analyse tenant compte des interactions pouvant exister entre les différents facteurs de changement, qu’ils soient économiques, sociaux, technologiques ou environnementaux. Le déclin de la population est tout simplement quelque chose de trop nouveau.
Photo : Zainal Abd Halim/REUTERS 2003. ...et des diplômés au chômage prennent part à une manifestation pour l’emploi devant une gare de Colombo, au Sri Lanka.
Ceci étant, en quoi serait-il finalement si désastreux que la population mondiale diminue ? Selon une étude tirée de la presse populaire, effectuée par Laura Stark et Hans-Peter Kohler, les inquiétudes évoquées par les pays dont le taux de fécondité est faible sont essentiellement d’ordre économique.
On craint surtout les conséquences d’une augmentation du nombre de personnes dépendant du système des retraites. Quelque soit le scénario envisagé, on constate en effet, dans la grande majorité des pays, une croissance uniforme de l’espérance de vie - et donc de la population des plus de 50 ans. Le vieillissement de la population pose un problème particulier dans la mesure ou la majorité des systèmes de pensions publics sont financés par les retenues à la source. Les retraites des personnes âgées sont assurées grâce aux impôts que payent les travailleurs actifs, qui seront eux-même entretenus plus tard par la nouvelle génération. Il est politiquement assez facile de mettre en place de tels systèmes quand les personnes actives sont nettement plus nombreuses que les retraités, mais la question se pose différemment lorsque les proportions se modifient, ce qui tend à être le cas dans les pays où le faible taux de fécondité réduit le nombre de travailleurs actifs alors que le nombre de personnes âgées continue d’augmenter.
Par ailleurs, pour que le système de retraite fonctionne, on suppose que la période durant laquelle un individu cotise - de 18 à 60 ou 65 ans dans les pays industrialisés - reste stable, et que les comportements relatifs à l’âge ne se modifient pas. Or ce n’est pas le cas. Dans nos sociétés modernes, les jeunes adultes restent dépendants de leurs parents parfois bien après l’âge de vingt ans. Pour réussir, dans une économie moderne, ils doivent en effet souvent s’astreindre à suivre des études plus longues et tâtonnent quelques temps avant d’avoir une véritable « situation ». On surestime donc l’âge à partir duquel les jeunes cotiseront pour la retraite, surtout dans les pays où le taux de chômage est élevé (un autre facteur qui tend à réduire la fécondité).
Ceci mis à part, l’allongement stupéfiant de l’espérance de vie « saine » (en d’autres termes, de la période de vie durant laquelle les gens peuvent s’assumer physiquement) de la population des pays industrialisés, ne remet-elle pas en question l’hypothèse selon laquelle les gens deviennent « dépendants » à partir de 60 ans ? Aux Etats-Unis, avant la mise en place du système des retraites, les personnes qui avaient besoin d’argent travaillaient encore après 65 ans (en 1930, presque trois hommes sur cinq ayant dépassé la soixantaine étaient dans ce cas). Au fond, personne n’a encore démontré de façon convaincante que des sexagénaires en bonne santé ne pouvaient pas continuer à travailler. Au lieu de cela, des journalistes pessimistes avancent des arguments spécieux tels les conséquences de l’augmentation de l’obésité chez les individus de moins de 60 ans sur leur capacité à poursuivre une activité professionnelle après cette âge - ignorant soigneusement de mentionner la possibilité, pour ces personnes, d’opter pour des emplois plus sédentaires ou le fait que de plus en plus de gens aiment leur travail.
Ce dernier constat suggère qu’outre favoriser l’immigration ou dépenser des sommes excessives pour des allocations familiales, d’autres solutions existent. Dans la majorité des pays où le taux de fécondité est faible, le simple fait d’accroître la participation de la main-d’œuvre des moins de 65 ans permettrait d’augmenter la proportion des travailleurs actifs par rapport aux retraités. Autre observation : selon les estimations de John Bongaarts, en Italie, une réduction de l’inégalité hommes/femmes diminuerait la proportion de retraités de plus de 20% d’ici à 2050.
Il faudrait également restreindre les encouragements fiscaux et les indemnités destinés aux gens qui prennent leur retraite avant 65 ans (particulièrement dans des pays comme l’Allemagne où les retraites anticipées sont courantes) et encourager les gens à travailler après cet âge. J. Bongaarts estime qu’en reportant d’une année l’âge moyen de la retraite, la proportion de retraités pourrait être réduite de 6% en 2050. La mise en place d’une seule de ces politiques n’empêcherait probablement ni une augmentation des impôts (dans les pays où ils sont relativement peu importants) ni une diminution des prestations sociales (dans les pays où les allocations sont plutôt conséquentes) ; en revanche, si on combinait les deux mesures, la plupart des pays pourraient éviter d’avoir à faire, à l’avenir, des choix difficiles.
Dans l’idée de la plupart de ceux qui s’inquiètent de la baisse des taux de fécondité, le bien-être économique est corrélé à une augmentation régulière de la population. On ne peut pas prouver le contraire dans la mesure où la stabilité (ou le déclin) démographiques sont des phénomènes trop nouveaux. Mais nous savons désormais comment rééquilibrer la situation : en faisant des choix politiques visant à prolonger la productivité des travailleurs, en encourageant des décisions individuelles plus sensées en ce qui concerne le travail et les dépenses, et en réadaptant le contrat social - par rapport, notamment, à l’âge à partir duquel les individus devraient être « pris en charge ».
La Banque Mondiale a démontré, par exemple, que le simple fait d’encourager l’égalité des sexes donnait lieu à une meilleure répartition des ressources et des investissements (tout en réduisant, par ailleurs, le rôle de la corruption). D’autres institutions ont constaté que le ralentissement de la croissance démographique permettait d’investir plus dans les capitaux humains. La transition vers une population plus âgée fait de l’épargne et de l’investissement des priorités, et contribue dès lors à la croissance économique. Dans cette perspective, c’est donc le système du transfert institutionnel qui pose problème. Et c’est au politique de trouver une solution.
Hormis la question du choix politique, se pose une question d’ordre commercial. Certains affirment que les personnes âgées consomment plus que les jeunes, surtout en ce qui concerne les dépenses liées à la santé ; d’autres pensent qu’une population plus âgée affaiblit la « demande » globale ; d’autres encore s’inquiètent des deux phénomènes. Mais finalement, de quelle « demande » parle-t-on ? Ceux qui vendent des jeux pour adolescents souffriront peut-être d’une demande réduite, mais ceux qui travaillent dans le secteur de la santé, au contraire, prospéreront ; les placements « à risque » attireront probablement moins les investisseurs, mais ce ne sera pas le cas des investissement raisonnables. Comme dans toute controverse, l’enjeu consiste surtout à savoir qui gagne - et qui perd - quelque soit le système économique dans lequel on évolue.
Changements fondamentaux
Il existe également un débat en ce qui concerne les domaines dans lesquels il faut investir. Philip Longman, par exemple, auteur de The Coming Baby Bust, s’inquiète du fait qu’une population juvénile en diminution rendrait les actions militaires plus difficiles dans la plupart des pays. Selon lui, ce n’est pas seulement une question de nombre ; s’il n’y a qu’un ou deux enfants par famille, dit-il, les parents seront plus réticents à envoyer leur progéniture au front. Par ailleurs, avec l’augmentation des sommes destinées à subventionner les systèmes de retraites et les structures médicales, les gouvernements auront moins d’argent à investir dans les technologies destinées à rendre les soldats (déjà moins nombreux) plus efficaces. En revanche, dans l’optique d’un développement durable à l’échelle planétaire, tout ceci est plutôt positif.
Que la population décline, se stabilise, ou même croisse plus lentement, le vieillissement général engendré par une plus faible fécondité, mais une espérance de vie plus longue, peut se révéler un facteur d’influence capital en matière de développement durable. Le nombre de ménages sera plus important, du moins dans les pays industrialisés, et les propriétaires d’âges plus divers. Statistiquement, une augmentation du nombre de ménages signifie une augmentation de la consommation d’énergie, de la densité de population, etc., ce qui inquiète habituellement les écologistes. En revanche, une augmentation du nombre de propriétaires laisse entrevoir un accroissement des investissements plutôt que des dépenses, dépenses qui seront effectuées dans les services plutôt que dans les biens. L’amélioration du bien-être prévaudrait alors sur l’accumulation de richesses. La notion de progrès prendrait un nouveau sens. Celui que lui donne la nouvelle Université italienne des sciences gastronomiques (Italian University of Gastronomic Sciences), qui privilégie le « mieux » par rapport au « plus ».
Toute la question est de savoir si la population est suffisamment consciente des enjeux du développement durable pour modifier son style de vie. Comprendre les raisons du conflit existant (sur les priorités à considérer en matière de ressources et de dépenses) permet peut-être de soulever un coin du voile : pourquoi les personnes qui s’inquiètent de la baisse des taux de fécondité sont-elles surtout des hommes - et, dans les pays occidentaux, majoritairement des blancs ?
Pour les femmes qui écrivent à propos des questions de population, investir plus dans l’individu, sa santé et sa productivité semble être un bon scénario. Pour les hommes et les femmes qui ne sont pas de race blanche, la perspective de libérer les gens de couleur de la pauvreté, quel que soit l’endroit où ils se trouvent, est un vieux rêve. Pour ceux qui vivent dans l’optique d’un développement durable, autrement dit qui se préoccupent de la survie et de la prospérité à long terme de l’espèce humaine ainsi que de toutes les créatures peuplant la planète, la perspective d’une population mondiale en régression n’est pas un cauchemar, mais un espoir.
Martha Farnworth Riche, ex-directrice du Bureau du recensement des Etats-Unis (1994-1998), est consultante en démographie, rédactrice en chef et fondatrice du magazine American Demographics.