par
Benoît Lambert
Pour quiconque suit de près les débats sur la mondialisation, l’idée d’un féodalisme industriel, d’une espèce de monarchie industrielle mondiale induite par les concentrations successives de l’activité économique, n’est pas une hérésie. Comme l’illustre la décision de la Cour suprême du Canada dans l’affrontement Schmeiser - Monsanto que nous relatons dans ce numéro, ceux dont les ancêtres avaient fuit le féodalisme européen se retrouve aujourd’hui sous l’emprise d’une industrie agricole dont l’ambition de tout maîtriser apparaît sans limites. Cette maîtrise se fait maintenant par la voie biologique, celle des semences génétiquement modifiés, par la voie juridique, celle des brevets, par la voie économique, c’est-à-dire la maîtrise des prix et surtout la répartition des profits (voir Questions de proportions).
Si certaines d’entre elles furent dans le passé innovantes et sources d’évolutions positives, les grandes sociétés de capitaux deviennent aujourd’hui de quasi monopoles (Erik Assadourian, « Lorsque de bonnes entreprises tournent mal »). Certaines multinationales ont aujourd’hui des chiffres d’affaire supérieurs à des États ou, comme Wal-Mart, le grand détaillant américain, des revenus supérieurs aux dépenses de tous les États, à l’exception de six... En fait, les revenus de Wal-Mart, USD 247 milliards, sont l’équivalent du PNB de la Belgique.
A l’évidence, lorsque les sociétés dépassent en puissance économique des collectivités entières, voir des nations, on a de bonnes raisons de s’inquiéter de leurs velléités politiques, de leurs pouvoirs (nonobstant leurs intentions...). Mais comme à d’autres époques de l’histoire, des résistances émergent et finissent par d’imposer. Ainsi le 24 juin dernier, les ministres de l’Environnement européens sont parvenus à voter à la majorité qualifiée pour s’opposer aux propositions pro-OGM de la Commission européenne. De plus, les mêmes ministres européens n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur l’autorisation ou non de la vente en Europe du MON863, un maïs trans-génique de Monsanto. Il faut dire qu’une étude accablante sur cet OGM a été rendue publique durant la même semaine sous la pression des écologistes. Menée par les propres experts de Monsanto, elle révèle que le MON863 a des effets nocifs sur des rats (des différences statistiquement significatives des globules blancs, un indicateur de situations anormales telles que des infections). La multinationale a tenté de maintenir le secret mais, après un an de bataille juridique menée par Greenpeace, un tribunal allemand lui a ordonné de la dévoiler, en respect de loi européenne.
Au minimum 22 des 25 États membres ont voté contre les huit propositions de la Commission, ou se sont abstenus. En ces temps de désunion européenne, il était plus qu’important que les ministre de l’Environnement des Vingt-Cinq montrent que l’Europe tient compte de ce que veulent ses peuples, massivement hostiles aux OGM. Une victoire contre le féodalisme industriel, pour les paysans responsables, pour une agriculture respectueuse de l’environnement.