par
Benoît Lambert
Production originale L’État de la planète magazine
Avec 400 villes de plus d’une million d’habitants dans le monde et 600 millions d’automobiles, la maîtrise de la mobilité et la sécurité sur la route sont des problématiques devenues quasi universelles. L’une des solutions pour réussir la synergie entre mobilité d’une part, et l’aménagement urbain et régional du territoire d’autre part, est sans contredit ce qu’on a appelé la mobilité douce, c’est-à-dire le vélo et la marche à pied en coordination avec les transports publics. Mercredi 12 et jeudi 13 novembre, les maires des principales capitales européennes et américaines membres d’IMPACTS, une association spécialisée dans les thèmes de la mobilité, se réunissent à Genève pour aborder le sujet. On ne peut que saluer l’initiative du Département de l’intérieur, de l’agriculture et de l’environnement qui organise ce congrès intitulé "Deux roues - deux jambes".
Pourtant la lecture du programme laisse dubitatif. Il y a d’abord le choix du lieu, l’Hôtel Noga Hilton, plus connu pour son luxe que pour la frugalité souvent associée aux modes de transports doux. Certes les quais devant ledit hôtel sont un bel exemple de zone piétonnière, mais par contre, la congestion automobile quasi permanente à cet endroit est pour une bonne partie due à l’attribution des abords de la rue au parking automobile, plutôt qu’à des voies cyclables. Le réseau cyclable qui zigzague à travers les Pâquis prouve bien que la bicyclette est plus qu’un objet ludique pour les autorités du canton, mais ces aménagements apparaîtront bien pâlichons à certains représentants de villes nordiques.
On s’étonnera par ailleurs de l’absence totale des associations locales au programme. N’aurait-il pas été opportun de solliciter, par exemple, la présence de l’Association genevoise pour les intérêts de cyclistes (l’ASPIC) ? Forte de plus de 1’600 membres, l’ASPIC, une des 500 associations de ce type dans le monde, est non seulement à l’avant-garde du mouvement pour une "cyclopolis" et une nouvel urbanisme depuis plus de vingt ans, elle est, plus étonnant pour les congressistes, à l’origine d’une votation pour la réalisation d’un réseau cyclable qui a obtenu en 1982 l’adhésion de plus de 80% de la population cantonale genevoise.
La présence de l’Association transports et environnement (ATE), créée en Suisse et défenseresse elle aussi de la mobilité douce et de l’intermodalité, aurait été tout aussi opportune. Aujourd’hui forte de 125’000 membres en Suisse, l’ATE a fait des émules en Autriche, en Allemagne, en Suède et en Grande-Bretagne, et a participé à la création du lobby Transports & Environnement, le principal groupe de pression pour une mobilité douce à Bruxelles. On s’étonne également de l’absence de Mobility CarSharing, ce système de partage de voiture né en Suisse, apparu récemment sur la scène de l’écomobilité, et qui, associé aux CFF, est sur la voie de montrer tout son potentiel de changement avec une plus de 60’000 membres dans le pays, une croissance de 25% par année, et un réseau mondial qui se met en place à toute allure. (Avec une centaine d’automobiles dans la région et 1’600 en Suisse, Mobility donne à beaucoup de Genevois accès à une automobile sans qu’ils ressentent la nécessité d’en acquérir une. Ses membres sont de grands utilisateurs des transports publics et de la bicyclette).
Parmi les visites techniques prévues on remarque l’intégration des piétons et des vélos à la nouvelle ligne de tram, mais aussi, plus contestable, le parking sous le lac Léman " favorisant l’intermodalité ". Or les parkings de relais ne sont aucunement une solution pour les 50’000 frontaliers que compte Genève, et les Park & Ride occupent souvent de précieux espaces à proximité des villes, là où pourraient être construits des logements et autres espaces locatifs.
Ces omissions et ces erreurs d’appréciation pour le moins étonnantes arrivent à un moment où le serpent de mer local, la traversée de la rade, refait surface, une perspective qui irait contre les objectifs de ce congrès. Les congressistes se sont-ils trompés de sujet ?
Benoit Lambert est rédacteur en chef du magazine en ligne L’État de la planète www.delaplanete.org . Il est l’auteur d’une thèse sur le thème de la mobilité douce et de l’urbanisme défendue à l’Université de Genève en juin dernier et à paraître aux éditions Georg en mars 2004 sous le titre Cyclopolis, ville nouvelle.
Benoît Lambert est rédacteur en chef du magazine L’État de la planète