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Genève : les jardins de cocagne ont mis la campagne dans la ville

par Blaise DuPasquier
production originale L’État de la planète magazine


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Genève : les jardins de cocagne ont mis la campagne dans la ville / 198.2 ko



En 25 ans, la coopérative maraîchère "Les Jardins de Cocagne" a su garder sa ligne et préserver ses idéaux. Ayant atteint sa masse critique, elle pense aujourd’hui à essaimer. Petite description d’une réussite avec l’un de ses jardiniers de la première heure.

Photos : Benoit Lambert

A quelques kilomètres au sud-ouest de Genève, la campagne genevoise s’étend en vallonnements paresseux cernés au nord par les hauts contreforts du jura, au sud par la frontière française. Bosquets, haies et villages rythment les parcelles cultivées plantées de vigne, de céréales, de soja ou de tournesol. Si quelques villas et lotissements se sont implantés çà et là dans ce décor bucolique, le paysage est encore celui d’une vraie campagne, contrairement aux campagnes du sud de la ville, infestées d’immeubles, de bretelles d’autoroute et de zones industrielles.

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C’est là, à côté du village de Sézegnin, au bout d’un chemin de terre, que s’étend l’un des vastes jardins potagers de la coopérative maraîchère Les Jardins de Cocagne. 24’000 m2 dont 15’000 sont cultivés, 12’000 en pleine terre et 3’500 sous des serres en plastique non-chauffées. L’un des jardiniers de Cocagne, Claude Mudry, nous accueille dans l’un de ces "tunnels", le plus haut et le plus vaste, qui prolonge un hangar de planches qui sert à la fois de garde-manger et de remise à outils et de garage à machines.

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Cocagne dispose en outre de plusieurs autres terrains de moindre superficie : 16’000 m2 et 2 parcelles de 4’550 m2 à Plan-les Ouates, un jardin de 3’000 m2 à Cartigny, en pleine terre. 3 jardiniers travaillent à plein-temps dans ces potagers, aidés par les coopérateurs. Car il ne s’agit pas d’une entreprise comme les autres : Les Jardins de Cocagne sont une société coopérative qui compte aujourd’hui environ 400 membres. Les sociétaires sont donc propriétaires des légumes qui sont cultivés sur ces terrains. Ils reçoivent leur dû chaque semaine, 11 mois par année, sous la forme d’un sac en papier, ou "cornet" comme on le dit en Suisse (petit ou grand, selon la part payée) garni d’un assortiment varié de légumes fraîchement récoltés, à aller chercher dans un des 40 points de distribution qui constellent la ville et sa banlieue. Une part étant conçue pour pouvoir nourrir un couple et ses enfants, Claude Mudry estime à 1000 le nombre de personnes nourries à l’année par Cocagne.

Des légumes de saison, donc, ce qui n’empêche pas la variété, au contraire : "Nous cultivons ici 45 espèces végétales, déclare Claude Mudry en désignant le terrain, ceci en respectant les critères de la culture biologique. Ni engrais ni pesticides de synthèse : nous utilisons notre propre compost ou du fumier, et contrôlons les maladies ou les insectes par des méthodes naturelles." 45 ? Qui peut nommer 45 espèces maraîchères ? Essayez. Notre décompte, non exhaustif, figure à la fin de l’article.

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Si le fonctionnement peut paraître complexe, sans doute est-ce parce que les filières habituelles de la consommation nous habitués à leur opacité. Devant l’étalage du supermarché, où la tomate du pays côtoie le raisin sud-africain, nous ne nous posons souvent plus la question de l’origine ni de la saisonnalité des produits, même si sous la pression de certains groupes de consommateurs, l’exigence de traçabilité a obtenu quelques progrès ces dernières années. En 25 ans d’évolution et de débats en la matière, Les Jardins de Cocagne ont mis en pratique une transparence exemplaire, tant au niveau pratique que pédagogique :

-  Chaque coopérateur paie sa part annuelle (environ 1000 francs suisses, soit environ 660 euros) en 4 fois. Il ne peut se dédire en cours d’année : la culture est un cycle annuel...

-  Il paie également de sa personne en venant travailler dans les jardins trois ou quatre demi-journées par année au jardin et en participant à la gestion de la coopérative.

-  Chaque nouveau coopérateur achète obligatoirement à l’inscription une part sociale de 50 francs suisses (33 euros). Cette part sert entre autres à rembourser les emprunts, contractés le plus souvent auprès de sociétaires, indispensables à certains investissements lourds (machines, système d’arrosage, etc.).

-  En échange de quoi il est propriétaire des légumes produits par les jardins.

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Est-ce écologique ? A coup sûr : cette dimension figure dans les statuts de la coopérative. Est-ce économique ? Claude Mudry est très clair : "Nous sommes au prix du marché. Mais comme nous nous passons des intermédiaires, que nous supprimons la distance du lieu de production au lieu de consommation, et que nos productions sont biologiques, nous internalisons tous les frais, contrairement à ce qui se passe dans d’autres types de production." D’autre part, la coopérative ne cultivant pas ses produits en fonction d’impératifs de calibrage ou de conditionnement, des frais importants sont évités, et le gaspillage est minime. "Cela signifie que si ce type de fonctionnement se répand, ajoute Claude Mudry, l’économie en termes de coûts externes sera importante. De plus, nous revalorisons certaines espèces délaissées par les marchés, et amenons ainsi un plus en matière de goût." Les Jardins de Cocagne ont d’ailleurs édité un recueil de recettes permettant d’apprêter certains légumes peu courants, à commencer par le fameux cardon genevois, qui sous ses airs piquants de chardon géant, cache une côte fondante à la fine saveur.

D’origine communautaire, Les Jardins de Cocagne se sont jusqu’ici développés par le bouche à oreille. Mais la taille d’une société de ce type pose aussi un problème. Au-delà de 400 ou 500 membres, le risque d’industrialisation (du moins au niveau du fonctionnement) guette. Or, la coopérative n’a jamais souhaité que son comité perde le contact avec ses membres.


Cocagne : 25 ans de combats et d’opiniâtreté

L’histoire des Jardins de Cocagne débute en 1978. Alors, un petit groupe de consommateurs qui effectuait des achats collectifs directement auprès de paysans a l’idée de commencer une expérience coopérative maraîchère. Le groupe est restreint, dispose de 3 potagers et d’une surface de 2000 m2 . Un jardinier s’intéresse au projet. Chaque coopérateur s’engage à travailler 3 demi-journées par an. L’aventure commence. De fil en aiguille, de débats parfois houleux aux Assemblées Générales en déconvenues, la coopérative s’agrandit, se dote de statuts, s’intéresse au développement, à la réinsertion. La conscience politique est aiguë. Ainsi en 1983, l’année même où Cocagne perd l’un de ses terrains, alors que la coopérative compte 196 sociétaires, elle décide d’accorder 1% de son budget à des mouvements de libération agricole.

Confrontée à des problèmes de productivité, à la perte d’un de leurs terrains, la coopérative a dû faire preuve d’imagination pour survivre sans sacrifier ses idéaux : création en 1985 d’une nouvelle coopérative PPCM (pour la Promotion des Petites Coopératives Maraîchères) qui a pour but d’acheter un terrain pour Cocagne. Investissements dans des moyens de production plus importants en 1988, afin de pouvoir payer des salaires décents aux jardiniers. Un tracteur avec une sous-soleuse, une fraise et une charrue sont achetés. L’installation d’eau est complétée, la surface des tunnels augmentée, le hangar est fermé. L’argent pour ces nouveaux investissements vient pour la plus grande partie des prêts sans intérêts laissés par des membres de Cocagne et de la coopérative PPCM. 

De 1989 à aujourd’hui, Cocagne a pris sa vitesse de croisière. Les sacs de légumes débordent, et les salaires des jardiniers se sont considérablement améliorés. Ces derniers sont désormais embauchés pendant 12 mois et peuvent prendre leurs vacances à tour de rôle pendant toute l’année.

On peut rencontrer Les Jardins de Cocagne à Genève sur les marchés de Plainpalais, le vendredi matin, et de Rive, le samedi matin.


L’Assemblée Générale annuelle qui les réunit doit garder tout son sens. Elle a d’ailleurs toujours été jusqu’à présent le théâtre de discussions passionnées. Ainsi, il y a été discuté de la question des citadins qui ne peuvent libérer dans leur emploi du temps surchargé les heures dues à la société. Et la lutte contre le sentiment de culpabilité l’ayant emporté, décision a été prise de permettre aux personnes qui ne pouvaient travailler aux champs de payer leur absence en monnaies sonnantes. Tout le monde n’était pas d’accord non plus sur la méthode qui consiste à fixer la cotisation annuelle des sociétaires en fonction de leurs salaires et du nombre de leurs enfants, un peu à la manière d’une imposition sur le revenu. L’idée a finalement été retenue, mais les écarts entre petits et hauts revenus restent assez minimes. D’autre part, Les Jardins de Cocagne se sont engagés dans plusieurs projets de développement au Sénégal, au Mali et en Mauritanie, dont ils assurent le suivi ou le parrainage, en collaboration avec des ONG. Une association "Cocagne-Solidarité" devrait voir le jour sous peu.

On le voit, ces activités exigent des sociétaires un engagement qui dépasse la simple volonté de manger sainement. C’est pourquoi la société a décidé de ne plus s’agrandir. "Mais il y a des listes d’attente, précise Claude Mudry. Environ 150 personnes y sont inscrites. Nous avons parfois des désistements au sein de la coopérative, et les places vacantes sont prises rapidement. Mais surtout, à partir d’un certain nombre, nous démarrerons une nouvelle coopérative." Ne plus s’agrandir, mais se multiplier, en essaimant, tout en suivant au plus près les buts que s’est fixés la coopérative :

-  Conserver des contacts personnels immédiats dans son travail ;

-  supprimer les intermédiaires qui faussent la relation entre les producteurs et les consommateurs ;

-  diminuer le gaspillage ;

-  faire un travail complet du projet à l’accomplissement ;

-  ne pas être isolés dans son milieu de travail ;

-  garder un contrôle sur la qualité des légumes qu’on mange ;

-  manger des légumes frais, de saison, produits à Genève à un prix abordable ;

-  régler de façon poétique les problèmes des producteurs et des consommateurs (le règlement des conflits par le marché est très long et se fait toujours sur le dos des plus faibles) ;

-  ne pas privatiser inutilement l’outil de travail limité en étendue qu’est la terre ;

-  garder un contrôle sur les rapports socio-économiques où nous engagent ces légumes que l’on mange ;

-  agrandir les murs de nos appartements, repousser les bords de nos balcons, repeupler les campagnes de nos vacances. (Source : Dossier Les Jardins de Cocagne.)

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On le voit : l’économique ne bride pas la poésie, ni la politique le regard visionnaire... Car si Les Jardins de Cocagne sont aujourd’hui prospères, le combat global est loin d’être gagné. La mondialisation libérale tend à promouvoir un peu partout une industrialisation de l’agriculture, qui débouche sur une concentration des pouvoirs dans le secteur agroalimentaire. Et paradoxalement, le maintien en Europe ou aux Etats-Unis de subventions agricoles importantes produit pour l’instant un effet similaire. Car conscientes que ces subventions ne dureront pas éternellement, puisqu’en contradiction avec les règles édictées par l’OMC, les entreprises agricoles ont tendance à trouver des solutions à leur recherche effrénée de productivité dans l’agriculture intensive. Le résultat de cette évolution politique est déjà en partie connu : disparition des petites exploitations, perte du contrôle de l’environnement, uniformisation des produits, avec son corollaire d’épuisement des sols, d’employés mal payés, de surproduction et d’effondrements des prix.

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A cela s’ajoute, dans la région de Genève, comme dans d’autres, la pression immobilière. Cette campagne, prise en ceinture entre la ville proche et, de l’autre côté de la frontière, une super-banlieue française née de l’influence économique de la cité lémanique, est encore protégée par son classement en zone agricole. Mais pour combien de temps ? A Plan-le-Ouates, non loin de là, où Les Jardins de Cocagne cultivent leur deuxième plus grosse parcelle, l’étalement urbain noie peu à peu l’espace rural, et les dézonages se succèdent.

Pour élargir leur offre, Les Jardins de Cocagne, qui proposent déjà aux sociétaires une gamme de produits locaux allant des céréales au cidre en passant par les oeufs et le pain, songent à mettre sur pied une conserverie et à exploiter des vergers. Une idée qui tient à coeur à Claude Mudry : "Nous avons quelques framboisiers, et une belle plantation de raisinets. Mais on pourrait penser aux grands arbres fruitiers : cerisiers, pruniers, pommiers et poiriers. Il y a tant de vergers qui ne sont plus récoltés ni entretenus..."

"Ce qui est important, souligne Claude Mudry, sous la tonnelle où nous buvons un café après avoir fait le tour des jardins, c’est de rapprocher la campagne des citadins, afin qu’ils puissent la voir, la toucher, la sentir, et finalement la goûter. Si nous ne faisons pas cela, pourquoi la défendraient-ils ? "

Post-Scriptum :

Roquette, cresson, chou pommé , poireau , oignon , carotte, pomme de terre , betterave, céleris, radis , saladine , mâche , vérone, dent-de-lion, chou chinois, laitue romaine, épinard , navet , patate violette, brocolis, chou-fleur, citrouille, pois mangetout, concombre, fève, persil, ciboulette, chicorée, artichaut, céleri, côte de bette, côte à tondre, fenouil, tomate, courgette, aubergine, poivrons, maïs, haricot, palla rossa, cardon, cabus batavia, chico, catalogna, radis, échalote, pourpier, ortie, cima di rapa, palla rossa, colrave, courge, potiron, pack choï, et nous en oublions...

Ajoutez à cela les fines herbes : coriandre, thym, sauge, marjolaine, aneth, basilic, etc., les raisinets et les framboises, et quelques rangées de fleurs, pour la beauté et le parfum, certes, mais aussi pour l’huile de soucis !

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>> Pour consulter le dossier d’information complet

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