par
Roger-Mark De Souza
traduit de World Watch
A seulement 15 minutes par bateau des côtes de la province d’Iloilo, aux Philippines, se trouve l’île de Guimaras, réputée pour ses magnifiques plages intactes et pour avoir les meilleures mangues du pays. Les agences de tourisme vantent la générosité de la mer, "regorgeant de poisson frais, de crustacés et de homards. Des plages de sable blanc, des chutes d’eau, des sources, des îlots au large, des criques et des grottes - le point de départ de certains des plus beaux sites de plongée." Néanmoins, le simple touriste sous le charme des beautés naturelles pourrait passer à côté d’un des secrets les mieux gardés au monde.
Guimaras et Iloilo sont, paradoxalement, parmi les vingt provinces les plus pauvres du pays. Toutes deux abritent d’importantes ressources marines, une population en expansion, et une pauvreté grandissante. Mais ici, une révolution discrète est en marche : les gens commencent à prendre en main leurs propres problèmes, testant des approches inédites pour combattre la pauvreté, préserver les richesses de la nature et minimiser la pression d’une population en augmentation sur les ressources. C’est une population rurale ordinaire, assez éloignée de la technologie moderne, elle n’a même pas l’électricité. L’accès des femmes aux opportunités économiques est limité, voire inexistant ; les hommes travaillent dur, sur terre ou en mer, et les enfants doivent marcher trois kilomètres sur une route de terre battue pour se rendre à l’école.
Les enfants sont observateurs, ils se rendent compte que leurs pères pêchent moins de poissons qu’auparavant. La ville a également perdu certaines de ses mangroves et de ses herbiers, qui fournissent lieux de reproduction et nourriture pour les poissons et des occasions économiques pour ses habitants. Mais ces trois dernières années, les enfants ont appris comment protéger l’environnement, assurer le bien-être de leurs familles, reculer le début de leur vie sexuelle et l’âge de la première grossesse.
Côtes et qualité de vie
Cette prise de conscience est capitale. Actuellement dans le monde, plus de 3 milliards de personnes vivent sur les côtes ou à moins de 200 kilomètres de celles-ci, et la population côtière pourrait doubler d’ici 2025. Cette concentration de gens dans les régions côtières a de nombreux avantages économiques : un meilleur réseau de transports, un développement industriel et urbain, des revenus touristiques et une augmentation de la production alimentaire. Les effets combinés de l’explosion démographique et des développements économiques et technologiques menacent cependant les écosystèmes qui offrent ces avantages économiques.
Quatorze des dix-sept mégapoles - des villes d’au moins 10 millions d’habitants - dans le monde se situent sur des côtes, tout comme deux cinquièmes des villes moins importantes (de 1 à 10 millions d’habitants). L’urbanisation a augmenté la pollution côtière (80% de la pollution marine provient de sources terrestres). Au niveau mondial, les égouts restent la plus grande source de contamination, leur débit ayant augmenté de façon dramatique ces trente dernières années.
Ainsi, la croissance démographique et ses effets contribuent à la dégradation des écosystèmes marins en général, en particulier des récifs coralliens et des écosystèmes côtiers. Il est néanmoins capital de préserver un habitat côtier sain pour les organismes marins dans la mesure où la majorité des poissons pêchés se reproduit près des côtes et se nourrit d’organismes présents dans les eaux côtières. Les réserves de poissons sur les côtes de certaines régions ne représentent plus que 30% ou moins des ressources disponibles il y a trente ans.
L’un des écosystèmes côtiers, les forêts de palétuviers, a particulièrement souffert ; environ la moitié des mangroves dans le monde a disparu. Ces forêts, qui poussent les pieds dans l’eau sur 8% des côtes mondiales et 25% des côtes des pays tropicaux, absorbent les impacts des tempêtes et fournissent des nutriments pour une majeure partie de la vie marine mondiale. Les forêts de palétuviers ont été rasées pour des raisons commerciales et de développement, pour la création de bassins d’élevage de poissons ou de crevettes, pour l’exploitation forestière, pour la création d’habitats humains et pour le développement industriel et agricole. Les Philippines, mais aussi le Kenya, le Libéria et Porto Rico ont perdu plus de 70% de leurs mangroves.
Solutions intégrées
A travers le monde, un certain nombre de programmes ont cherché à lier les problèmes démographiques, sanitaires et environnementaux en incorporant des informations et des services de santé génésiques dans les efforts de protection de l’environnement ou en incluant les questions liées à l’environnement aux projets d’éducation démographique ou de santé génésique. On peut citer comme exemple les programmes de développement ruraux des années 1970 et 1980 ou plus récemment les Projets intégrés de conservation et de développement (PICD). Les PICD étaient populaires et soutenus par les organisations environnementales vers le milieu des années 1980. Mais des évaluations et des critiques hautement médiatisées de ces projets ont remis en question leur efficacité pour atteindre leurs objectifs en matière de conservation.
Aujourd’hui les organisations de protection de l’environnement explorent d’autres manières de développer des programmes intégrés. Les nouveaux projets ont tendance à être plus petits que les PICD et à construire des partenariats entre les secteurs au lieu d’incorporer toutes les fonctions dans un seul projet. Une nouvelle génération de programmes intégrant population, santé et environnement est mise en place dans un certain nombre de pays, dont l’Equateur, le Guatemala, Belize, Madagascar, la Tanzanie et les Philippines. La synergie produite en intégrant planification familiale et protection de l’environnement dans des projets communautaires peut aider à créer des programmes plus efficaces et durables.
Dans ces projets à plus petite échelle, des écologistes, des spécialistes de la santé, et des experts du développement communautaire mettent en relation un certain nombre de facteurs, comme la contrainte subie par l’environnement, la fécondité, les migrations, la santé des femmes, leur niveau d’instruction et les décisions économiques. On a répertorié près de cinquante de ces projets, et beaucoup sont menés à bien dans des réserves de biodiversité et dans des zones sauvages tropicales.
Dans la mesure où les Philippines ont la seconde plus grande longueur de côtes en Asie et que 60% de ses habitants vivent sur ces côtes, la santé et le bien-être économique des Philippins sont étroitement liés aux écosystèmes côtiers. Une ONG américaine, Save The Children, aide les Philippins dans douze communautés de pêcheurs (parmi lesquelles Iloilo et Guimaras) à équilibrer les exigences de la croissance démographique avec la préservation des côtes par le biais d’un projet novateur appelé People and Environment Co-Existence Project (PESCO-Dev).
Basé sur la recherche participative, la mobilisation communautaire et des projets pilotes, PESCO-Dev cherche à comprendre les dynamiques démographiques influant sur les pratiques de pêche. Une évaluation du site a étudié les conditions environnementales côtières, les pratiques de gestions des ressources, les dynamiques démographiques et les attitudes de la communauté face aux problèmes démographiques et environnementaux. Les cartes du système d’information géographique ont permis de comparer les données d’il y a cinquante ans concernant la population, et l’utilisation de la terre avec les tendances plus récentes. Les communautés locales ont construit des cartes en trois dimensions faisant apparaître les schémas d’utilisation de la terre relatifs aux ressources environnementales.
"Il y a une certaine prise de conscience maintenant dans le barangay [village] sur l’importance de la gestion des ressources côtières", a déclaré le capitaine Fernando Balidiong, d’Alegria sur l’île de Guimaras. "Les habitants prennent soin des mangroves et les contrôlent et nous surveillons également avec beaucoup plus d’attention la pêche illégale." Balidiong espère également que l’éducation des couples en matière de planification familiale aidera à équilibrer la population et les ressources naturelles. "On ne veut pas qu’un jour il n’y ait plus de ressources pour les habitants de ce barangay" a-t-il déclaré.
Les décideurs locaux sont d’accord. "Nous devons dresser un bilan de la population et des ressources naturelles. Il faut aborder le problème de la reproduction humaine autant que celui de la reproduction des poissons" a déclaré Felipe Hilan Nava, physicien et maire de Jordan, la capitale de Guimara. "Si nous ne trouvons pas un équilibre maintenant, nous sommes voués à l’échec." Nava et le docteur Esteban Magalona, responsable de la santé publique de la municipalité de Sibugnay, croient tous deux que le fait de lier les problèmes de population et l’environnement explique ce qu’ils décrivent comme une amélioration de l’acceptation de la planification familiale. Nava affirme que le projet "a répondu au moindre détail et a rodé" la planification familiale mise en place par le gouvernement grâce à la régularisation et au développement de sessions offertes par les formateurs spécialisés.

Photo : © Paul A. Souders/CORBIS. Un pêcheur montre ses prises près d’Iloilo. Sa communauté expérimente des moyens de réduire la pression démographique sur l’environnement.
Sages-femmes et messages
Des sages-femmes locales, comme Susan Dignadice, se trouvent au premier plan de ces initiatives. Comme d’autres sages-femmes philippines, elle dirige le Centre de santé du barangay ainsi que trois ou quatre autres centres plus petits. Récemment, Susan a été reconnue comme l’une des sages-femmes les plus remarquables du pays par l’Association des sages-femmes des Philippines et par l’entreprise Johnson & Johnson, se distinguant comme "sage-femme écologiste" par ses efforts pour lier la planification familiale et la préservation de l’environnement.
Elle s’y prend de deux façons. Premièrement par le biais de ses projets communautaires environnementaux et de nutrition basés sur la culture de jardins potagers ; elle travaille dur pour motiver les gens pour qu’ils plantent des légumes et des racines alimentaires. Deuxièmement par le soutien qu’elle et son équipe de travailleurs de la santé ont apporté au projet de reforestation des mangroves dans le barangay de Mangoroco. "En tant que projet de planification familiale lié à l’environnement" déclare-t-elle, "nous avons participé à tout le processus, depuis le moment ou le barangay a procédé à une évaluation de ses ressources côtières jusqu’au moment où les habitants ont planté des palétuviers. Il est important de s’impliquer dans le processus pour que les gens vous croient. Montrer l’exemple est capital."
Les élus locaux aident à faire passer le message, comme par exemple le populaire docteur Raul Banias, maire de la ville de Concepcion : "Notre population augmente de trois enfants par jour. La ville de Concepcion a un taux de croissance démographique de 2,8% par an, plus élevé que la moyenne nationale, qui est de 2,4%... Nos ressources et nos services sont trop sollicités et si vous prenez en compte la vulnérabilité de l’écosystème, surtout dans les îles, cela deviendra un énorme problème social si on ne l’aborde pas maintenant."
L’information passe également d’autres manières. Les jeunes du Groupe de Théâtre du Barangay de Hoskyn , par exemple, font passer dans leurs pièces des messages destinés aux adolescents sur la sexualité et la reproduction. Ils ont même une pièce abordant le problème des relations entre les gens et les ressources naturelles. Le projet PESCO-Dev utilise également un slogan imprimé sur des t-shirts et affiché dans les cliniques et les manifestations publiques. Ce slogan se traduit plus ou moins par, "avec la planification familiale, votre santé est assurée, votre environnement est sauvé." Récemment, lors d’une parade aquatique annuelle, cinq bateaux affichaient des messages sur la santé génésique, la propreté de l’eau, la propreté de l’air, la gestion des déchets et l’utilisation des terres.
Une fois que les membres de la communauté ont réalisé que la pression démographique et d’autres facteurs augmentaient la sédimentation des côtes et menaçaient le corail et les poissons, ils ont commencé à planter des forêts et à avoir recours aux services de planification familiale proposés par la clinique locale. Cela a eu pour résultat d’augmenter l’utilisation de méthodes de planification familiale chez les couples en âge de procréer de 7% en moins de deux ans, et les communautés ont décidé d’étendre les zones marines protégées de 12 à 203 hectares.
Soutien gouvernemental
Les gouvernements locaux et les conseils des barangays ont aidé en fournissant des fonds et de la main-d’œuvre, surtout pour les travaux ciblés sur des zones précises comme les projets sur l’eau potable, et par le biais de législations telles que les lois environnementales locales qui définissent les zones marines protégées. Dans certains cas, les municipalités ont également déployé des bateaux-pompes pour patrouiller dans les eaux municipales et lutter contre la pêche illégale. Des organisations au niveau des barangays, comme le Conseil de gestion des zones de pêche et des ressources aquatiques ont été habilitées à contrôler la pêche et à appréhender les pêcheurs hors-la-loi.
Le vrai défi maintenant est de reproduire cette expérience. En travaillant avec d’autres groupes locaux, telles que les autorités municipales, les ONG communautaires et les partenaires nationaux et internationaux comme le Comité des législateurs philippins sur la démographie et le développement et le Bureau de référence sur la démographie, les partenaires du projet ont mobilisé le soutien des gouvernants pour des actions politiques et la reproduction du projet. Ces partenaires ont formé une coalition nationale pour la population et l’environnement appelé PHE SIGUE (aux Philippines, Sigue signifie "c’est d’accord"). La coalition SIGUE encourage un dialogue régulier aux niveaux national et régional, des recherches sur la population et le développement durable et des déclarations de principes basés sur les résultats des recherches et les consultations. En novembre, la coalition doit organiser une conférence nationale sur la population, la santé et l’environnement à Manille.
Même si le projet PESCO-Dev est récent et à petite échelle, son succès initial nous montre comment les communautés locales et les gouvernements peuvent concevoir et faire appliquer des programmes intégrant population, santé et environnement pour la protection et la réhabilitation des écosystèmes côtiers. De tels programmes sont importants car la gestion durable des ressources naturelles est la fondation de l’économie d’un pays et parce que sans la santé, une économie, aussi puissante soit-elle, ne profite à personne. Il faut tester de nouvelles approches pour gérer ces problèmes à différents niveaux géographiques et sur différentes périodes et nous devons trouver des moyens d’impliquer les politiciens. Des ressources naturelles gérées de façon durable et une population en bonne santé peuvent permettre de se rapprocher des objectifs de réduction de la pauvreté et de consommation plus raisonnable.
Roger-Mark De Souza est le directeur technique du programme pour la population, la santé et l’environnement du Population Reference Bureau (PRB). Le PRB et Save the Children ont travaillé ensemble ces trois dernières années sur des projets tels que PESCO-Dev, avec l’aide d’une bourse de la Fondation David et Lucile Packard.