par
Gérard Diez
production originale - L’État de la planète
Texte et photos : Gérard Diez, Kazakhstan
Il fait un froid sibérien en cette fin de mois de mars. Le lac Balkhash, situé au centre du Kazakhstan, commence lentement son dégel, mais la couche de glace est encore épaisse. Les bateaux de pêche, figés dans le petit port d’amarrage de la ville de Balkhash, sont encore prisonniers de leur gangue de glace. Valéryi, un russe de 64 ans, rentre bredouille après de longues heures passées au large de la ville de Balkhash. "Il y a de moins en moins de poissons", dit-il en se tournant vers les escouades de pêcheurs encore rassemblés autour de quelques trous percés dans la glace. Derrière lui se dessine à l’horizon un monstre d’acier d’une époque industrielle révolue : c’est le combinat métallurgique de Balkhash, construit en 1937, et qui est une des raisons pour lesquelles on trouve de plus en plus de pêcheurs pour de moins en moins de poissons.

Ces gens-là ne pêchent nullement par plaisir. La région autour du lac Balkhash a été durement frappée par les restructurations survenues à la suite de l’indépendance du pays en 1991. Ce sont les avatars de la reconstruction post-soviétique. Le chômage et la misère persistent dans cette région, de même que l’odeur du souffre. Le combinat rejette une grande quantité de métaux non ferreux dans le lac, dégradant la biodiversité. De plus le lac encourt le risque de disparaître, comme la mer d’Aral, souligne le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) dans un récent rapport.

La mort annoncée de ce lac de 600km de long, qui prend la forme d’un boomerang, et d’une superficie de 20.000 km2 situé à 400km au nord de la métropole économique Almaty aurait de graves répercussions sociales et économiques. La lente dégradation des terres de cultures, la diminution des ressources en eau et la perte de la biodiversité ont déjà affecté la vie quotidienne de centaines de milliers d’habitants. "Le lac Balkhash a déjà rétréci de 2000 km2," nous apprend Zharas Takenov, qui dirige le département écologie du PNUD à Almaty. Le lac reçoit la plus grande partie de son eau du fleuve Ili, qui prend sa source dans le Xinjiang chinois. Les Chinois veulent intensifier l’agriculture et développer l’industrie dans cette province sous-peuplée du nord-ouest, frontalière avec le Kazakhstan. Selon l’organisation écologique kazakhe TABIGAT (la nature), le gouvernement chinois projette d’y installer 150 millions d’habitants des provinces orientales. "C’est un problème très délicat," souligne Zharas Takenov.

Plus grave que la mer d’Aral
L’assèchement progressif de la mer d’Aral est dû entre autres à une utilisation excessive et incontrôlée de l’eau par plusieurs pays. C’est aussi le cas des eaux du bassin du fleuve Ili et du lac Balkhash, qui forme une vaste dépression géologique semi-désertique de 413.000 km2, dont un cinquième environ est situé sur le territoire chinois. Jusqu’à présent, aucun accord bilatéral sur l’eau n’a été signé avec la Chine. Un rapport international alarmant publié en 2002 par la Banque Mondiale fait état d’une fragilité croissante du milieu naturel : baisse du niveau du lac dû à une irrigation irrationnelle, répartition transfrontalière des eaux, disparition des forêts, fonte des glaciers et autres dangers. "Il faut agir vite avant qu’il ne soit trop tard," s’insurge Mels Aleussizov, président de TABIGAT. "Il faut trouver un moyen pour forcer les Chinois à ne pas utiliser encore plus d’eau du fleuve Ili. Nous risquons une catastrophe plus importante que celle de la mer d’Aral, ce qui entraînerait une dégradation irréversible de l’environnement, de longues périodes de sécheresse, une faillite économique et une déstabilisation de toute l’Asie centrale."
Les Chinois veulent détourner 15% de l’eau en amont des fleuves Ili et Irtych pour les besoins de leur industrie pétrolière ainsi que pour la production de blé et de coton dans la province du Xinjiang. Le fleuve Ili fournit 80% de l’eau du lac Balkhash, qui est un lac salé à l’est et d’eau douce à l’ouest où l’Ili finit son cours. Un assèchement plus important augmenterait la salinité, anéantirait la faune et la flore et modifierait le climat de l’est du Kazakhstan sur une superficie égale à deux fois celle de la France.
La Chine, en attendant, construit de nouvelles stations hydroélectriques tout près de la frontière kazakhe. Elle projette de faire des analyses hydrochimiques des fleuves et de déterminer l’état des ressources en eau afin de prouver l’effet négligeable du détournement des fleuves transfrontaliers sur le milieu naturel et ses contrecoups économiques.
Exploitation démesurée
Mais l’état du delta du fleuve Ili, sur la rive sud-ouest du lac, est déjà affligeant. Le lieu, couvert de jonchères et de roselières depuis des siècles, a toujours été un habitat naturel pour des dizaines d’espèces animales et végétales. De plus, il a normalement une fonction d’épuration naturelle.
Subdivisé en une infinité de canaux d’irrigation, le fleuve n’arrive que dans un état d’épuisement au lac. Les poissons ne peuvent plus remonter le cours de l’eau pour frayer en raison d’un écoulement trop faible et de l’envasement provenant des terres cultivées et des pâturages. Toutefois, la cause principale de la dégradation du delta et le plus grand obstacle au flux normal de l’eau est la construction à la fin des années 1960, du réservoir et de la centrale hydroélectrique de Kapshagaï au nord-est d’Almaty, de même que les eaux usées de cette ville et les déchets de l’agriculture et de l’industrie rejetés dans le fleuve. La pollution atteint les eaux de surface et les eaux en sous-sol, réduisant la qualité l’agriculture et de la pêche.
L’exploitation à tous crins des ressources en eau pendant des décennies frappe aussi les fleuves de moindre importance comme le Karatal, l’Aksu et le Lepsy. L’Ayagoz, qui dans les années 1960 était tributaire du lac, va à présent mourir dans la steppe, loin des rives du lac.
Le lac Alakol, qui est une espèce d’appendice à l’est du lac Balkhash et situé à une centaine de kilomètres de la frontière du Xinjiang chinois, est presque asséché et se transforme lentement en marais exposé aux vents avec des amas épars de sel.
La rive à 100 km
Le lac Balkhash, qui était un vivier de carpes, s’est transformé en vingt ans en un vivier de perches. Pour conserver une industrie de pêche, autrefois importante, au lac Balkhash, il est essentiel de préserver un niveau d’au moins à 341 mètres au-dessus du niveau de la mer, ce qui ramènerait les frayères disparues des poissons phytophages comme la carpe.
D’après Mels Aleussizov, le niveau du lac Balkhash a baissé de 3 mètres en 20 ans, passant de 342 à 339 mètres.
La région autour du lac formant une dépression très plate, le lac est peu profond à beaucoup d’endroits, un mètre ou 1,5 mètre au plus. La rive ressemblait, avant le retrait des eaux, à un marais avec des roseaux et des plantes aquatiques, ce qui privilégiait la vie de certaines espèces animales. Ces animaux sont aujourd’hui en danger, même si le niveau est remonté de 339 à 340 mètres.
Les experts soulignent qu’il est essentiel de préserver le niveau à au moins 341 mètres pour sauvegarder certaines espèces de poissons, des rongeurs comme le rat musqué et des hérons ou des busards qui se nourrissent de poissons. En plusieurs endroits, l’eau a reculé de cent kilomètres. Les élevages de loutres et de rats musqués, très appréciés pour leur fourrure, ont cessé d’exister depuis longtemps. "En été 1999, lors d’un de mes nombreux voyages au lac Balkhash, j’ai vraiment réalisé que le lac était en train de disparaître. Par endroits, le lac n’était plus que l’ombre de lui-même, et les mouettes avaient pratiquement disparu. C’était un signe évident de l’état de dégradation du lac", explique Mels Aleussizov.

De plus, la pêcherie de Karakul a fermé, et la conserverie dans la même ville travaille à présent uniquement avec des "vobla" (gardon de la Caspienne) et des brèmes. "La pêche a beaucoup diminué. La population de carpes est aujourd’hui 100 fois inférieure à ce qu’elle était et la célèbre "marinka" d’Asie centrale (poisson voisin de la truite, ndlr.) a totalement disparu. Les busards, les bécasses, les bécasseaux et les hérons sont menacés à leur tour", affirme Sergeï Talouchak, naturaliste et spécialiste des poissons. Selon le professeur Kenzheguzin, du ministère de l’Education et de la Science, pour pouvoir relancer la pêche industrielle avec des conditions hydrogéologiques contrôlables, il faut relâcher chaque année au minimum 15 km3 d’eau du réservoir de Kapshagaï et alimenter les 12 lacs-étangs du delta de l’Ili qui manquent cruellement d’eau.
Kasimkhan Akhmetov est l’ancien maire de Balkhash et activiste de toujours. Il avait des parts dans l’usine de poissons de Balkhash qui aujourd’hui tourne à un régime plus que faible. Il souhaite que le gouvernement kazakh se montre plus agressif envers la Chine : "Compter sur de l’eau qui vient de l’étranger comporte un grand risque. Si la Chine continue de construire des barrages et des réservoirs sur le fleuve Ili et retenir ainsi 10% de l’eau en amont, le lac Balkhash disparaîtra dans 3 ou 4 ans - 10% suffit. Les plus importantes industries du Kazakhstan en souffriront. Les grandes villes comme Almaty et la capitale Astana manqueront d’eau potable. Nous avons peu de pluies en Asie centrale. Nos ressources en eau proviennent des lacs et des rivières. Depuis la construction du réservoir de Kapshagaï, le lac est passé de 342 mètres à 339 mètres en 20 ans. Il est vrai que le niveau est remonté à un mètre au-dessous du niveau normal ces dernières années. Mais cela est dû à des chutes de neige et de pluie sans précédent et aussi au fait que l’agriculture kazakhe est complètement délabrée et donc détourne présentement moins d’eau", déclare-t-il indigné.
La sécurité du pays
Les Chinois ont déjà construit un barrage sur la rivière Kash, le principal affluent de l’Ili.
Des négociations bilatérales concernant les ressources en eau et la gestion des fleuves transfrontaliers ont commencé en mai 1999 à Pékin à l’initiative du Kazakhstan. La Chine a collaboré à contrecoeur.
Les Chinois et les Kazakhs ont organisé plusieurs colloques. La plupart des fleuves traversant le Kazakhstan prennent leur source dans les montagnes du Tian Shan, qui forme une barrière naturelle avec la Chine. Selon Mels Aleussizov et les commentaires de divers journaux kazakhs parus au cours de ces trois dernières années, il semble évident que les Chinois écoutent leur voisin, mais font ensuite comme bon il leur semble.
Les Chinois n’ont fait que de petites concessions, comme celle de construire des laboratoires près de la frontière et faire des études hydriques et hydrogéologiques sur l’état des ressources en eau.
En bref, on ne tient pas compte des griefs venant du Kazakhstan. C’est pourquoi plusieurs députés kazakhs et des membres de l’opposition ont demandé à ce que le Kazakhstan se fasse entendre sur la scène internationale.
Toutefois, les Kazakhs veulent rester prudents dans les relations avec leur voisin chinois qui compte près de 1,5 milliard d’habitants. "Les choses se sont améliorées lorsque le président Nursultan Nazarbaïev a envoyé une missive à Jian Zenim," raconte Sultanguli Kissikbaïev du ministère de l’Environnement d’Astana. Ces négociations n’ont pas abouti à une réelle avancée, mais les Chinois se disent prêts à signer un accord sur la gestion de l’eau... dans les années à venir ! Tout porte à croire que la Chine cherche à différer le problème et essayer d’exploiter cette situation difficile en sauvegardant sa position exclusive sur l’eau. "Il en va de l’autorité internationale du Kazakhstan et encore plus de sa propre sécurité," clame Mels Aleussizov.
Solutions durables
Des solutions durables et des propositions raisonnées sont mises en avant par l’organisation TABIGAT et la population de la région du lac, qui recommandent une gestion différente de l’agriculture et des ressources en eau. Les autorités devraient revoir la gestion de Kapshagaï et de sa centrale hydroélectrique.
Les Kirghizes et les Kazakhs, qui connaissent des hivers rudes, font tourner les turbines de leurs centrales hydroélectriques à plein régime à partir du mois de novembre pour produire de l’énergie. La demande en électricité s’accroît fortement pour chauffer des millions d’appartements, éclairer les rues et fournir en énergie des dizaines d’usines.
Au cours de l’hiver, des masses énormes d’eau sont rejetées de ces centrales. Depuis Kapshagaï, elles se déversent sur le lit du fleuve Ili qui en hiver est complètement gelé. L’eau déborde sur les rives, inondant ainsi des villages et des terres de cultures. Le problème est identique au Kirghizistan. De gros barrages dans les montagnes kirghizes relâchent des millions de mètres cubes d’eau chaque hiver. L’eau inonde ensuite les précieuses terres à blé de la vallée de la Ferghana en Ouzbékistan, où sont concentrés 12 millions d’habitants sur 30.000 km2, alors que ce dernier pays réclame au Kirghizistan de relâcher plus d’eau l’été pour irriguer les terres à blé et à coton. Cela crée des tensions entre les pays.
Déchets de missiles et repeuplement du lac
Le combinat métallurgique de Balkhash libère chaque année des milliers de tonnes de dioxyde de soufre. Ce gaz toxique était nécessaire à la production d’engrais chimiques, mais depuis la chute du marché des engrais au début des années 1990, la plus grande partie de ce gaz (environ 0,5 million de tonnes de gaz acides et de poussières par an) est rejetée dans l’atmosphère. Le combinat produit également des déchets solides et liquides ; les eaux usées s’écoulant dans le lac sont fortement chargées en cuivre et en zinc. Dans le lac se trouve, aux alentours de la ville de Balkhash, une couche de vase d’un mètre d’épaisseur contenant une concentration élevée en chrome, cadmium, nickel, vanadium, strontium et baryum.
Baurzhan Koshmagambetov, ingénieur en chef du combinat, et Mels Aleussizov, s’accordent pour reconnaître que l’entreprise a accompli d’énormes progrès depuis l’installation de filtres géants, de fabrication allemande, qui traitent les eaux usées. Ils affirment tous les deux que le niveau de pollution sera acceptable en été 2005. C’est pourquoi Mels Alleussizov a l’intention de repeupler le lac Balkhash d’esturgeons sévruga et sterlet, de bélougas de la Caspienne et de schips (variété d’esturgeon de la mer d’Aral), qui sont menacés de disparition. En équipe avec Sergeï Talouchak, ils ont constitué un petit élevage dans des baignoires comme solution provisoire. Deux bassins de 15 mètres carrés sont en construction dans le jardin de la maison de Mels Aleussizov. Afin que cette aventure devienne une affaire commerciale et industrielle rentable, il faut inévitablement lutter contre la contamination des nappes phréatiques au nord-ouest du lac Balkhash par les carburants des missiles répandus lors des essais militaires soviétiques dans les années 1970. Le Kazakhstan continue de louer le polygone de Saryshagan, situé à quelques kilomètres du lac, à la Russie pour une somme supposée de 20 millions de dollars par an. Les Russes procèdent toujours à des exercices militaires avec lancements de missiles. La gravité des répercussions sur le milieu naturel reste inconnue. "Ils ont perdu la raison !" s’exclame Mels Aleussizov.
Les espoirs de dépollution existent mais il faudra attendre quelques années pour savoir si les filtres du combinat de Balkhash donneront des résultats satisfaisants. En attendant, les autorités kazakhes sont à l’écoute des organisations de défense de la nature. Grâce aux profits des hydrocarbures, le Kazakhstan veut investir 300 millions de dollars sur cinq ans pour restructurer le secteur agricole. Les autorités kazakhes souhaitent une agriculture plus innovante, plus performante, plus à l’occidentale, avec une maîtrise des coûts de production, une réduction de l’utilisation des engrais et des matières toxiques - très employés pendant la période soviétique - et bien sûr, une maîtrise de l’utilisation de l’eau.