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L’afghanistan, encore et toujours

par Elizabeth Bast
traduit de World Watch


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L’afghanistan, encore et toujours / 397.1 ko



La reconstruction de l’Afghanistan, contrairement à ce qu’imaginaient les Etats-Unis, ne va pas sans problèmes. Un aperçu historique montre que la route pourrait être longue et peut-être glissante.

Traduction d’Alexandre Friederich

En 1996, les Talibans ont pris le contrôle de l’Afghanistan au moment où le pays était au bord de l’implosion sociale et écologique. Dix-sept ans de guerre civile laissaient derrière eux une population épuisée par une violence continue et des conditions de vie insoutenables. L’espérance de vie était de 44 ans, les services de santé sommaires, l’alimentation chiche. La guérilla de résistance contre l’occupant soviétique dans les années 1980, puis les combats que se livrèrent les seigneurs de guerre locaux laissaient un pays dégradé, semé de cratères et de mines.

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En 2002, la situation de l’Afghanistan n’est pas très différente. La répression des Talibans, les bombardements des Etats-Unis et la récente réapparition des seigneurs de guerre locaux ont perpétué la violence sans pour autant améliorer les conditions de vie. L’espérance de vie est aujourd’hui de 46 ans, les services de santé sont sommaires, l’alimentation chiche. Et les conflits incessants ont détruit les rares d’infrastructures dont le pays disposait encore.

Après 23 ans de guerre, la moitié du parc urbain des bâtiments d’habitation est endommagé et environ 1’700 kilomètres parmi les 3’000 kilomètres de route que compte le pays doivent être reconstruits. Selon les Nations Unies, un Afghan sur quatre seulement a accès à de l’eau potable, un sur dix a accès à des moyens sanitaires et un sur vingt seulement dispose d’électricité. (Dans le monde, plus de quatre personnes sur cinq ont l’eau potable, plus de trois sur cinq ont accès à des moyens sanitaires et la moitié des gens disposent d’une source d’énergie fiable.) En dépit de la déroute des Talibans face aux Etats-Unis, la violence et la pauvreté frappent toujours le pays. Les seigneurs de guerre qui continuent de se battre pour le contrôle des territoires ruraux créent un problème de sécurité majeur et menacent le pouvoir légitime du président soutenu par les Américains Hamid Karzai. Les Nations Unies estiment que faute d’une assistance sérieuse l’Afghanistan risque de retomber dans le chaos politique. De plus, les organisations d’aide indiquent que le pays doit faire face à une crise humanitaire permanente, une disette continue ayant réduit les stocks alimentaires.

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Avant que la guerre éclate en 1978, l’Afghanistan produisait assez de nourriture pour subvenir à ses besoins - de fait le pays était connu dans la région pour ses excellents fruits. En 1990, la guerre et la négligence avaient détruit 70 % des terres agricoles du pays. Malgré cette perte les 30 % restant comptaient pour plus de la moitié du produit intérieur brut de l’Afghanistan et permettaient de nourrir environ 70 % de la population.

Au cours des deux dernières années, la destruction des systèmes d’irrigation nationaux, couplée avec la sécheresse, a fait chuter la production agricole d’encore 50 %. Désormais, neuf millions d’Afghans, soit un tiers de la population, dépendent pour leur subsistance quotidienne du Programme alimentaire mondial. Au mois de juin, les responsables du programme essayaient d’obtenir 100 millions de dollars pour assurer durant l’hiver la même quantité d’alimentation à la population.

En raison de la persistante pénurie alimentaire, plus de la moitié des enfants afghans sont mal nourris et la majorité des adultes montrent des signes de carence en iode qui, si elle n’est pas traitée, provoque des séquelles mentales. Plus de 30’000 personnes meurent chaque année de la tuberculose. Les épidémies de choléra et les diarrhées aiguës sont fréquentes ; plus de 16’000 personnes en ont souffert cet été à Kaboul. L’Organisation mondiale de la santé estime que la mortalité infantile est de 157 pour 1000 naissances et qu’un enfant sur 4 n’atteint pas l’âge de cinq ans. (Par comparaison, dans le pays voisin, l’Ouzbékistan, la mortalité infantile est de 44 pour 1000 et un enfant sur 20 meurt avant l’âge de cinq ans). Mais ce qui est peut-être plus choquant, sans être pour autant surprenant, c’est cette étude récente qui indique que 60 % des Afghans sont affectés de désordre mental. Des taux élevés de stress post-traumatique et de dépression liés à des années de pression provoquée par la guerre font de ce pays l’un des pays qui affichent le taux de maladie mentale le plus élevé au monde.

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Les femmes doivent faire face à des problèmes de santé considérables dus à des complications liées à la grossesse et à l’accouchement. Selon le Dr Peter Salama, haut responsable des questions de santé et de nutrition à l’UNICEF, la mortalité maternelle en Afghanistan se situe probablement autour de 1’700 pour 100’000. (A titre de comparaison, le taux aux Etats-Unis est de 7 à 8 pour 100’000). Le problème tient en partie à la rareté des soins médicaux. Seul un gynécologue professionnel exerce dans tout le sud de l’Afghanistan et le plus souvent il ne peut pas traiter ses patientes. En effet, de nombreux maris respectant des traditions islamiques dépassées préfèrent voir leur femme mourir plutôt que de laisser un docteur mâle les toucher.

Les femmes avaient peu de droits sous le régime taliban, mais leur situation ne semble pas s’améliorer depuis la chute des Talibans. Bien qu’une femme ait fait partie des trois candidats à la présidence et que le conseil tribal traditionnel qui a élu le président début 2002 compte 200 femmes, les femmes doivent toujours faire face à des obstacles considérables. La police qui veillait au respect de la loi islamique fondée sur la distinction sexuelle instaurée par les Talibans est encore active dans de nombreuses régions du pays. Les femmes sont emprisonnées et punies quant elles refusent d’épouser les hommes auxquels elles ont été promises dès leur naissance. Des familles désespérées vendent en vue du mariage des filles qui ont à peine sept ans. Quant au viols et autres violences sexuelles, ils ont augmenté avec la reprise des combats ethniques et factieux.

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Les réfugiés et les déplacés internes ponctionnent les ressources limitées du pays. En juillet on estimait à 1,3 millions le nombre de réfugiés rentrés au pays depuis l’Iran et le Pakistan, nombre qui dépassait les prévisions des Nations Unies pour toute l’année. Les agences d’aide sont incapables de faire face à cet afflux, d’autant plus que de nombreuses familles reviennent dans leur village ou dans leur ville sans réelles perspectives économiques.

Les réfugiés qui ont besoin d’abris et de combustible aggravent la situation déjà catastrophique des forêts afghanes. La guerre et la sécheresse, ainsi que le régime taliban (qui a vendu de grandes quantités de bois au Pakistan) ont détruit à peu près 30 % des forêts afghanes, qui ne couvriraient plus, selon le programme environnemental des Nations Unies, que 2 % du territoire. La disparition des forêts a accéléré l’érosion et les tempêtes de poussière qui sont désormais courantes sur les terres désertes assombrissent le ciel et provoquent des bronchites. La faune sauvage - notamment le léopard des neiges qui est en voie de disparition - a non seulement connu de fortes destructions de son habitat naturel, mais elle est désormais la victime de chasseurs qui espèrent gagner de l’argent en vendant des peaux recherchées ou d’autres parties animales.

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Les mines et autres engins explosifs non explosés représentent un danger majeur tant pour l’environnement que pour les personnes et cela en dépit de l’effort de déminage entrepris. Presque 800 kilomètres carrés de terre sont minés et de nouveaux terrains minés sont découverts chaque année. Selon la Campagne internationale pour l’interdiction des mines, en 1993, de 20 à 24 personnes étaient tuées chaque jour par des mines et d’autres artifices non-explosés. Grâce au programme coordonné de déminage, ce chiffre est tombé en 2000 à un peu moins de trois personnes par jour.

Une autre nouvelle encourageante en Afghanistan concerne la scolarisation. Quelques mois seulement après la fin du régime taliban, lequel interdisait l’accès des écoles aux femmes, 30 % des élèves de l’école primaire et secondaire étaient des filles. Une statistique réalisée en collaboration par les Nations Unies et le ministère afghan de l’éducation estime qu’au total 3 millions d’enfants sont aujourd’hui scolarisés, un nombre substantiellement plus élevé que le nombre d’enfants pré-scolaires qui serait lui de 1,8 millions.

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Ces photographies, prises par des journalistes afghans entre 1988 et 1990, racontent l’histoire d’un pays qui a enduré des décennies de guerre et de violence. Au début de ces troubles déjà, dans les années 1980, les journalistes occidentaux acceptant d’affronter les dangers de la couverture de la guérilla que menait l’Afghanistan contre les Soviétiques étaient peu nombreux. Le Centre de ressources des médias afghans fut fondé pour aider les journalistes à couvrir le conflit qui se déroulait dans leur pays. Le centre est dépositaire du témoignage le plus complet sur l’histoire récente du pays, montrant entre autres la prise de Kaboul par les Talibans en 1995, les efforts de déminage ou encore la culture du pavot.

La collection de 100’000 photographies, les 3’000 heures d’enregistrement vidéo et d’autres matériels encore du Centre de ressources des médias afghans commençaient à se détériorer en raison des conditions extrêmes et des températures élevées d’Afghanistan. En janvier 2001, David Edwards, un professeur du Williams College (Massachusetts) proposa son aide pour la conservation des archives. Edwards a digitalisé la collection et a mis ces documents à disposition sur son site Internet afin de permettre aux gens de mieux comprendre l’histoire et la société afghanes. Pour plus d’information voir : http://cf.williams.edu/amrc/

Les 16 universités d’Afghanistan comptent cette année 16’400 étudiants et en attendent 26’000 l’an prochain. A l’université de Kaboul, 20 à 25 % des 4’000 étudiants sont des femmes. Seuls 32 des 300 professeurs de l’université sont licenciés et l’enseignement éprouve de grandes difficultés à recruter ses professeurs. Shariz Fayez, ministre afghan de l’éducation supérieure, craint qu’il n’y ait pas assez de professeurs qualifiés dans le primaire et le secondaire si les donateurs étrangers persistent à ignorer l’éducation supérieure - qu’ils considèrent comme un luxe - qui est pourtant indispensable à la formation de professeurs. Un autre sujet de préoccupation est la formation des futurs professionnels afghans : les jeunes hommes d’affaire, docteurs et autres personnes qui devront entreprendre de reconstruire les infrastructures du pays et remettre sur pied son économie.

Les aides qui s’organisent à travers le pays ont un besoin drastique de subventions, d’autant plus qu’une grand partie des aides promises ne se sont pas encore matérialisées. En juillet, les Nations Unies et d’autres organisations non gouvernementales ont réclamé une enveloppe supplémentaire de 400 millions de dollars pour maintenir au niveau actuel d’un quart leur aide et leur travail de développement. A Kaboul, le nouveau gouvernement, encore à la recherche de son équilibre, est confronté à une grave crise financière. Les pays donateurs ont promis 4,5 milliards de dollars au gouvernement au cours des cinq prochaines années, mais les Nations Unies et le gouvernement afghan indiquent que seuls 500 millions des 1, 8 milliards de dollars prévus cette année ont été versés.

Sans ces revenus qui permettront au gouvernement de renforcer les mesures de sécurité, maintenir l’ordre face à des seigneurs de guerre locaux qui retrouvent leur pouvoir devient difficile. Un vice-président a été assassiné à Kaboul quelques semaines après son entrée en fonction et les autres fonctionnaires sont régulièrement menacés. Dans les régions reculées, les minorités ethniques, les réfugiés et les femmes sont de plus en plus victimes de la violence. Les responsables de l’aide sont aussi en danger : au cours des derniers mois des hommes armés ont pris d’assaut une clinique, des snipers ont tiré sur un véhicule qui transportait des vivres et une bande de sept hommes a violé une femme qui apportait son aide et agressé son compagnon. La violence semble s’aggraver de jour en jour, ses responsables n’étant ni appréhendés ni punis.

Pendant ce temps, les Etats-Unis continuent de dépenser 2 milliards de dollars par mois en opérations militaires dans ce pays meurtri par la guerre, provoquant ainsi la mort de nombreux civils et détruisant une fois encore des infrastructures. Le professeur Marc Herold de l’université de New Hampshire, qui a collecté des informations dans la presse et auprès de la population, estime que les opérations militaires américaines ont tué au moins 3’500 civils en Afghanistan - plus de victimes que dans l’attentat contre le World Trade Center. De plus, les Etats-Unis continuent de soutenir et favoriser la puissance des seigneurs de guerre locaux et cela en dépit d’un accroissement de la violence, des combats et des violations des droits de l’homme.

L’Afghanistan est à la croisée des chemins. A Kaboul les habitants rouvrent des restaurants, reconstruisent des magasins, bâtissent de nouvelles maisons. Le Kabul Times, interdit par les Talibans, est vendu dans les rues et un réseau de téléphonie mobile appartenant à une compagnie anglaise est en place. Renflouée par l’argent de l’aide internationale, la ville est en plein essor avec des possibilités d’emploi intéressantes pour les Afghans compétents et des loyers qui atteignent des prix vertigineux.

Dans le reste du pays cependant, les conditions sont à peu près les mêmes qu’au cours des deux dernières décennies. Si les espoirs des Afghans sont soutenus par des efforts et des investissements continus, le pays sortira peut-être de la crise. Mais les engagements à court terme et les promesses non tenues ne pourront suffire à faire de l’Afghanistan un pays autosuffisant. Un engagement continu de la communauté internationale peut seul donner aux Afghans la connaissance et les outils dont ils ont besoin pour poursuivre le chemin de façon autonome avec un gouvernement en état de fonctionner, une sécurité minimum et une économie stable. Faute de cet engagement, le monde pourrait une fois de plus perdre l’Afghanistan.

Elizabeth Bast a été membre de l’Institut Worldwatch.

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