par
Danielle Nierenberg
traduit de World Watch
Illustrations de Sue Coe
Traduction : Benoit Lambert
Traverser la ferme de Bobby Inocencio dans les collines de la province de Rizal aux Philippines ramène à une époque où les choses étaient plus simples. Des centaines de poulets (un mélange entre des poulets philippins et une espèce française) errent librement dans de vastes enclos clôturés. Ils picorent une grande variété de plantes locales, ils mangent des insectes et ils fertilisent le sol, comme le font les poulets domestiques depuis toujours.
Si la scène semble dater d’un autre âge, l’exploitation d’Inocencio est pourtant tout sauf simple. Ce qu’il a recréé est un système complexe et éprouvé d’élevage des poulets dont bénéficient les petits fermiers, l’environnement, et même les poulets. Jadis "fermier industriel", Inocencio élevait des poulets blancs pour Pure Food, une des plus grandes entreprises des Philippines.
Des milliers d’oiseaux étaient alors enfermés dans de longs abris fermés qui couvraient sa propriété. Amené à importer des animaux reproducteurs ainsi que leur alimentation, Inocencio s’était également retrouvé confronté à des maladies importées et fut forcé d’acheter de coûteux antibiotiques pour maintenir les poulets en vie jusqu’à leur mise en vente. Une des autres ficelles du métier qu’apprit Inocencio dans ce contexte consistait à utiliser des aliments spécialement conçus pour amener les poulets à maturité rapidement.
Mais il finit par remarquer que de moins en moins de ses voisins élevaient des poulets, ce qui représentait une menace pour la sécurité alimentaire de la communauté, de par la réduction locale de poulets et d’oeufs disponibles. Alors que la communauté des fermiers traditionnels se réduisait, et que les fermes (et leurs méthodes d’agriculture) présentes depuis des générations disparaissaient les unes après les autres, il devint de plus en plus clair pour Inocencio qu’il devait y avoir une autre manière d’élever des poulets tout en restant compétitif, même dans un marché en voie de mondialisation. "Le marché du poulet blanc, souligne-t-il, est contrôlé par les grands." Non seulement les petits fermiers doivent entrer en concurrence avec les trois grandes compagnies qui contrôlent le poulet blanc aux Philippines, mais elles doivent également affronter l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), qui fait pression pour l’ouverture des marchés. Depuis deux décennies, le système de production de volaille aux Philippines a opéré cette transition, passant d’un élevage fermier d’arrière-garde à industrie gigantesque. Au cours des années quatre-vingts, le pays produisait annuellement 50 millions de volailles. Aujourd’hui ce chiffre a été multiplié par dix. Si les grands producteurs de volailles ont profité de cette explosion de la production, tel n’est pas le cas du fermier moyen. C’est pourquoi Inocencio a décidé "d’aller de l’avant en revenant en arrière" et de faire renaître les entreprises de volaille villageoises qui permettaient aux fermes familiales traditionnelles et aux communautés rurales de survivre.
La ferme d’Inocencio, comme d’autres semblables à la sienne, montre que les Philippines peuvent assumer une production animale indigène, tout en répondant à la menace de méthodes d’élevage industriel qui prolifèrent aujourd’hui dans le monde. Depuis 1997, dans sa "Ferme Teresa", il élève des poulets en liberté et enseigne sa méthode à d’autres fermiers. Il affirme que la manière dont il élevait jadis des poulets, en les concentrant en grand nombre dans un espace restreint, est dangereuse. Des maladies comme la grippe aviaire, la leucémie aviaire et la maladie de Newcastle (ou pseudopeste aviaire) sont transmises par les poulets blancs aux espèces philippines, infectant parfois même les oeufs avant la naissance des oisillons. "Le poulet blanc, explique Inocencio, est faible, et cela rend tout le système faible. Et si les poulets sont faibles, pourquoi devrions-nous en faire l’élevage ? Limiter la base génétique des poulets et faire usage d’espèces inadaptées aux conditions des Philippines, c’est comme si l’on programmait la ruine de la pomme de terre à l’échelle mondiale..." Aujourd’hui, les poulets des Fermes Teresa ne sont plus gardés dans de longs bâtiments clos, mais peuvent gambader librement sur de grandes parcelles couvertes d’arbres, séparées par des filets de pêche recyclés.
Les poulets d’Inocencio ne consomment pas non plus de médicaments. Les antibiotiques, affirme-t-il, ne sont pas seulement onéreux, mais ils encouragent les maladies. La réponse au problème de la prévention des maladies des poulets, il l’a trouvée dans sa propre basse-cour. Ses poulets mangent des épices et des plantes locales à haute teneur antibactérienne et détenant d’autres propriétés médicinales. Le piment par exemple est mélangé avec des céréales pour traiter des problèmes respiratoires, stimuler l’appétit durant les périodes de fortes chaleurs, éliminer les vers du système digestif, et pour traiter la maladie de Newcastle. Les plantes locales qui poussent sur la ferme, dont l’ipil-ipil et le damong maria, sont également utilisées comme des alternatives à bas prix aux antibiotiques et autres médicaments.
Il n’y a pas si longtemps, la plupart des fermes aux Philippines, aux États-Unis, et dans de nombreux autres pays ne fonctionnaient pas différemment, pour l’essentiel, de celle de Bobby Inocencio. Mais aujourd’hui, le modèle industriel qui consiste à élever des animaux dans des conditions intensives d’élevage s’étend dans le monde entier.
Une nouvelle jungle
La viande occupait jadis, dans la plupart des régions du monde, une place très différente dans l’alimentation. Le boeuf, le porc et le poulet étaient considérés comme des produits de luxe et étaient servis à des occasions spéciales pour renforcer la saveur des autres aliments. Mais à mesure que se mécanisa l’agriculture, il en fut de même de la production animale. Aux États-Unis, les bovins élevés dans l’ouest étaient dirigés ou transportés vers l’est vers des abattoirs et des entreprises de conditionnement. L’ouvrage d’Upton Sinclair intitulé La Jungle et écrit il y a près d’un siècle à une époque où les États-Unis n’avaient pas la réglementation alimentaire et les protections des travailleurs d’aujourd’hui, décrivait les conditions effroyables des abattoirs de Chicago au début du 20e siècle, et fut une présentation choquante des conditions de production de la viande et des conditions infligées à la fois aux animaux et aux hommes par cette industrie. Les travailleurs étaient traités de manière semblable aux animaux eux-mêmes, forcés de travailler de longues heures pour des salaires très bas, dans des conditions dangereuses, et sans la moindre sécurité d’emploi.
Si La Jungle était écrit aujourd’hui, la mise en scène ne se passerait peut-être pas dans le mid-ouest américain. Aujourd’hui les pays en développement comme les Philippines deviennent le centre de la production et de transformation bovine à grande échelle pour répondre à la demande mondiale croissante pour de la viande et d’autres produits de boucherie peu chers. Mais les problèmes soulevés par Sinclair il y a un siècle, dont les conditions de travail dangereuses, les conditions sanitaires, la contamination environnementale, existent toujours. Certains sont même pires qu’à l’époque. Et alors que les réglementations environnementales dans l’Union européenne et aux États-Unis se renforcent, de grandes entreprises de l’agroalimentaire déplacent leur production de viande dans des pays avec des lois environnementales moins contraignantes.
Ces méthodes de production intensives et destructrices pour l’environnement se diffusent partout sur la planète, du Mexique à l’Inde, à l’ex Union-Soviétique, et particulièrement rapidement à travers l’Asie. Là où elles sont adoptées, elles créent des problèmes liés à la sécurité alimentaire, au bien-être animal et aux problèmes environnementaux. Le directeur de campagne de la Société Mondiale pour la Protection des Animaux, Philip Lymbery, décrit ainsi la croissance de la production animale : imaginez l’élevage bovin traditionnel comme une plage et l’industrie comme la marée déferlante. Aux États-Unis la marée a complètement couvert la plage, avalant les petites fermes, et concentrant la production dans les mains de grandes entreprises. A Taiwan, cette concentration est presque aussi importante. Aux Philippines cependant, la marée ne fait qu’atteindre la plage. Les méthodes industrielles d’élevage et d’abattage des animaux - des méthodes conçues et développées aux États-Unis et en Europe de l’Ouest - n’ont pas encore déferlé sur les Philippines mais elles arrivent rapidement.
Un appétit pour la destruction
La production mondiale de viande a été multipliée par cinq depuis 1950, et l’élevage industriel est la méthode de production animale dont la croissance est la plus rapide dans le monde. L’alimentation mécanisée est utilisée pour produire 43% du boeuf de la planète et plus de la moitié de la production de porc et de volaille vient de fermes industrielles. Les pays industrialisés dominent la production mais les pays en développement étendent et intensifient rapidement les systèmes de production. Selon l’Organisation mondiale pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’Asie (dont les Philippines) possède l’industrie dont la croissance est la plus rapide. Sur les îles constitutives des Philippines, 500 millions de poulets et 20 millions de porcs sont abattus chaque année.
Bien que plusieurs personnes soucieuses de leur santé, dans les pays développés, choisissent de réduire leur consommation de viande, la consommation mondiale continue d’augmenter. La consommation croît le plus rapidement dans les pays en développement.
Les deux tiers de cette explosion de la consommation de viande en 2002 sont le fait des pays en développement, où l’urbanisation, des revenus en augmentation et l’intensification des échanges commerciaux internationaux ont modifié l’alimentation et fait croître la demande en viande et autres produits de boucherie. Manger de la viande étant perçue comme une amélioration sociale et une marque de développement économique, les Philippines, et d’autres pays pauvres à leur suite, sont empressés de grimper sur cette échelle alimentaire riche en protéines animales. Les habitants des Philippines mangent encore relativement peu de viande, mais leur consommation augmente. En 1995, le Philippin moyen mangeait 21 kilos de viande par année. Depuis, la consommation moyenne y est passée à 30 kilogrammes par année, moins de la moitié de la consommation moyenne à l’Ouest où elle est évaluée à 80 kilogrammes par année.
Cette pression pour augmenter à la fois la production et la consommation aux Philippines et dans d’autres nations en développement a de nombreuses origines. Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le développement de l’agriculture a été considéré comme un élément de l’aide étrangère aux pays en développement. Les États-Unis et les agences internationales de développement furent en première ligne pour promouvoir l’utilisation de pesticides, d’engrais artificiels et d’autres produits chimiques pour accroître la production agricole dans ces pays, souvent au détriment de l’environnement. Des entreprises américaines comme Purina Mills et Tyson Foods ouvrent elles aussi des moulins pour y transformer la nourriture et des fermes dans le but d’étendre leurs activités commerciales aux Philippines.
Mais les Philippins eux-mêmes participent à ce vaste mouvement d’industrialisation de l’agriculture : "Ce n’est pas exclusivement une idée venue de l’Ouest", confirme le Dr Abe Agulto, président de la Société philippine pour la protection des animaux, "elle vient également de nous." La viande est synonyme de richesse pour l’essentiel de la planète et plusieurs gens d’affaires philippins ont opté pour la production animale à grande échelle afin de répondre à la demande croissante de viande. Or les petits fermiers, eux, ne reçoivent guère d’aide financière aux Philippines. Ce ne sont pas les fermes comme celle de Bobby Inocencio qui ont des chances de recevoir l’assistance gouvernementale, mais les grandes structures de production qui peuvent faire déferler sur les marchés des milliers d’oeufs, de poulets et de porcelets chaque année.
Mais cet appétit mondial pour la viande n’est pas sans conséquences. Un des premiers indices montrant que la production de viande peut présenter des risques apparaît avant même que les animaux n’atteignent l’abattoir. Chaque année dans le monde, des montagnes de fumier nauséabond et toxique sont produites par les milliards d’animaux élevés pour la consommation humaine. Aux Etats-Unis, les habitants de la Caroline du Nord ne connaissent que trop bien les effets de ces résidus liquides et solides. La production porcine y a augmenté plus rapidement que n’importe où dans le pays : de 2 millions de porcs en 1987 à 10 millions aujourd’hui. Ces porcs produisent chaque année plus de 19 millions de tonnes de fumier et l’essentiel est stocké dans des étangs ou dans de grands réservoirs à ciel ouvert. Plusieurs de ces étangs de rétention furent inondés ou se rompirent lorsque l’ouragan Floyd traversa la région en 1999. Des centaines d’hectares de terre et des kilomètres de voies fluviales furent inondés, provoquant la mort massive de poissons et coûtant à la société des millions de dollars en frais d’assainissement. On sait aussi que les matières contenues dans ces étangs se sont infiltrées dans la terre et s’écoulent peu à peu dans le réseau hydraulique.
Certains de ces mêmes effets peuvent maintenant être observés aux Philippines. Pas très loin des Fermes Teresa se trouve une autre ferme, très différente, qui produit la viande la plus régulièrement mangée dans le monde. Les fermes Foremost sont les plus grandes porcheries de toute l’Asie. On estime à 100’000 le nombre de porcs qui y sont produits chaque année.
De hauts murs entourent Foremost, interdisant aux habitants de la communauté d’y pénétrer ou de voir ce qui se passe à l’intérieur. Ces murs ne les empêchent toutefois pas de se faire une idée de l’odeur qui y règne. Non seulement les voisins doivent endurer la puissante odeur du fumier des 20’000 porcs gardés à Foremost ou des 10’000 porcs gardés aux fermes Holly, non loin de là, mais leur approvisionnement en eau a été pollué. Et de fait, ils ont nommé la rivière où plusieurs se baignent et s’approvisionnent en eau laRivière Puante. En plus de cette odeur nauséabonde, certains habitants se sont plaints d’éruptions cutanées, d’infections et d’autres problèmes de santé ayant l’eau pour origine. Et plutôt que de maintenir l’eau propre et d’installer un système de traitement efficace pour le traitement des rejets, ces deux fermes se contentent de creuser des puits plus profonds et d’en assurer l’accès gratuit aux résidents. Ainsi, par crainte de perdre leur approvisionnement en eau, plusieurs habitants de la communauté hésitent à se plaindre de l’odeur. Le maire de Bulacan, un village à proximité, est même allé jusqu’à affirmer : "Nous donnons à ces fermes une grande liberté d’action car leur contribution économique est importante." On pourrait facilement croire qu’une quelconque compagnie étrangère n’ayant que le profit pour objectif est propriétaire de Foremost, mais son propriétaire est en réalité Lucia Tan, un Philippin. Mais Tan n’est pas le commun des mortels, il est le Philippin le plus fortuné du pays. En plus des fermes Foremost, il possède la bière San Miguelet Philippine Airlines. Si Tana ainsi trouvé le moyen d’augmenter sa fortune personnelle, sa ferme, et d’autres similaires, n’en détruisent pas moins graduellement les méthodes traditionnelles d’élevage, et menacent les espèces élevées traditionnellement aux Philippines. Résultat, de nombreux petits fermiers ne peuvent plus se permettre la pratique de l’élevage porcin pour la vente, même pour leur propre consommation, et deviennent consommateurs de la viande de porc produite par Tan. La plupart des 11 millions de porcs du pays sont encore gardés dans des arrière-cours, mais avec des fermes comme celle de Foremost, la part de l’élevage industriel augmente dangereusement. Près d’un quart du cheptel est désormais contrôlé par des industriels. A Bulacan seulement, plus d’un million de porcs par année sont élevés dans des fermes industrielles.
L’élevage des volailles aux Philippines s’intensifie lui aussi. Aux Philippines, l’histoire des poulaillers à production intensive est récente. Il y a quarante ans, la population du pays entier était nourrie par des oeufs et des poulets produits dans des fermes familiales. Aujourd’hui la plupart de ces fermiers ont fait faillite ou ont dû mettre la clé sous le paillasson. Or ce ne sont pas seulement les fermes qui ont disparu, mais également la diversité animale locale et un certain mode de vie. La perte de ce mode de vie au profit du système "de-la-ferme-à-l’abattoir" a rendu le processus plus brutal à chaque étape. L’adoption de méthodes agricoles industrielles diminue le souci des fermiers pour le bien-être de leurs animaux. Souvent les poulets ne peuvent plus marcher correctement en raison d’injections massives d’antibiotiques destinés à augmenter leur poids aussi rapidement que possible. Les cochons sont confinés dans des enclos de gestation dans lesquels ils ne peuvent pas se retourner. Les bovins sont entassés dans des aires destinées à leur alimentation qui deviennent des mers de fumier.
Presque tous les poulets élevés intensivement dans le pays sont les descendants d’espèces importées, ce qui fait que les poulets philippins ont pratiquement disparu du fait de maladies virales diffusées par les espèces étrangères. Presque tous les animaux élevés pour la production commerciale d’oeufs sont confinés dans des cages coinçant trois ou quatre poules pondeuses ensemble, laissant à chaque oiseau un espace inférieur à celui d’une page A4 pour se déplacer.
Contrairement aux volailles destinées à la ponte d’oeufs, les poulets engraissés pour leur viande ne sont pas élevés dans des cages. Mais ils ne picorent pas non plus dans les basses-cours. Plus de 90 % des volailles à viande produites aux Philippines vivent dans de longs hangars abritant des milliers d’oiseaux. Pour l’heure la plupart des producteurs philippins ont encore une ventilation et un éclairage naturel, ainsi que des espaces de promenade pour les animaux, mais ils subissent une forte pression pour adopter des standards "modernes" inspirés des fermes industrielles, visant à augmenter la productivité des entreprises.
Les problèmes engendrés par un système produisant de nombreux animaux entassés dans des conditions sanitaires insuffisantes peuvent être observés en dehors de la ferme. Le baranguay (quartier) de Tondo à Manille est surtout connu pour sa tristement célèbre "montagne fumante", une décharge de déchets qui s’est effondrée sur des fouilleurs d’ordures en 2000, tuant 200 personnes. Mais un autre risque est également au centre de Tondo. Entouré de maisons en tôle, de commerces, de bars, l’abattoir gouvernemental le plus important du pays transforme plus de 3’000 porcs, bovins, et caraboa (buffles aquatiques) par jour, venant tous de fermes installées à proximité de la ville. L’abattoir a un système d’évacuation des eaux usées dans lequel le sang et autres rejets devraient en principe être traités avant d’être rejetés dans les égouts de la ville et dans la baie de Manille à proximité. Au lieu de cela, ce qui ne peut être découpé et vendu pour la consommation est déversé dans les égouts.
Soixante hommes sont employés dans cette usine. Ils assomment et tuent les animaux à la main, à un rythme infernal. Ils ne portent que peu de protections, alors même qu’ils patinent sur des planchers glissants imbibés de sang qui rendent difficile la tâche d’assommer un animal du premier coup ou même après deux tentatives, ou de découper la viande sans se blesser.
Les effets de la production intensive se font également sentir à travers les nombreux cas de maladies liées à l’alimentation, certaines maladies chez les animaux pouvant être transmises à l’homme, et par une population philippine de plus en plus obèse et ignorante de l’origine de la viande.
Il y a peu de données sur les maladies issues de la nourriture aux Philippines ou dans la plupart des pays développés, et encore moins sur le nombre de ces maladies pouvant être associées au fait de manger de la viande impropre à la consommation. Ce que les experts en sécurité alimentaire savent, c’est que les maladies ayant l’alimentation pour origine représentent un des problèmes de santé parmi les plus cruciaux dans le monde. Et selon l’Organisation Mondiale de la Santé, leur occurrence pourrait être 300 à 350 fois plus élevée que les estimations avancées aujourd’hui. Les pays en développement subissent la plus grande partie de ces parasites, toxines, et risques biologiques. On y observe un manque de surveillance, de préventions, et de traitements - toute une série de facteurs qui piègent le pauvre dans une spirale d’infections chroniques. Selon la FAO, la tendance lourde conduisant à une commercialisation et une intensification croissante de la production animale mène immanquablement à une longue chaîne de problèmes alimentaires. L’entassement, les conditions sanitaires déplorables, couplés aux manques de traitement dans les fermes industrielles exacerbent le mouvement rapide des maladies animales et des infections d’origine alimentaires. La bactérie E. coli 0157 :H7, par exemple, est transmise de l’animal à l’homme lorsque ces derniers mangent de la nourriture contaminée par du fumier. Les animaux élevés dans des conditions d’élevage intensif et arrivant par conséquent aux abattoirs couverts d’excréments augmentent ainsi les risques de contamination durant leur abattage et leur transformation.
Cecilia Ambos est une des inspectrices de la viande à l’abattoir de Tondo. Cecilia, tout comme d’autres inspecteurs, est censée se rendre sur les sites en tout temps, mais elle dit n’être que rarement envoyée sur les planchers où l’on procède aux abattages. Les inspections des carcasses n’ont lieu, dit-elle, que si l’un des travailleurs alerte l’inspecteur. Si cela ne se produit pas très souvent, ce n’est certes pas parce que tous les animaux sont en parfaite santé. Il faut souligner que les hommes employés à cette usine sont payés environ 5 euros par jour, ce qui représente la moitié du minimum vital - et qu’ils travaillent aussi rapidement que possible pour abattre un millier d’animaux par tranche-horaire. Dans ces conditions, il est évidemment douteux qu’ils aient le temps, si tant est qu’ils aient les connaissances requises pour le faire, de remarquer et de signaler des problèmes pouvant affecter la qualité de la viande.
Depuis les années soixante, la santé des animaux de la ferme aux États-Unis s’est appuyée non pas sur les pratiques humaines mais sur l’usage d’antibiotiques. Plusieurs des médicaments servant au traitement des maladies humaines sont également utilisés pour la production animale, réduisant ainsi l’arsenal de médicaments disponibles pour combattre les maladies ayant la nourriture pour origine. Dans ces conditions de promiscuité, des antibiotiques sont administrés aux animaux tant afin de prévenir la diffusion de maladies que pour accélérer leur croissance. Par contrecoup, la résistance aux antibiotiques est devenue une menace mondiale. Aux Philippines, les producteurs de poulets, d’oeufs et de porcs utilisent les antibiotiques non parce que leurs oiseaux ou leurs porcs sont malades, mais parce que les compagnies pharmaceutiques et les agents défenseurs de l’agriculture extensive les ont convaincus que ces antibiotiques assurent à leurs oiseaux et à leurs cochons la santé tout en augmentant leur poids.
Des cheptels élevés de manière intensive peuvent également étendre les maladies aux humains. L’occurrence répétée de la grippe aviaire à Hong Kong depuis cinq ans a mené à l’élimination sélective de milliers poulets. Lorsque la maladie sauta pour la première fois la barrière des espèces en 1997, six des dix-huit personnes infectées décédèrent. En février 2003 à nouveau, la grippe aviaire s’est étendue à des habitants de Hong Kong, causant la mort de deux personnes. Professeur à l’École de médecine vétérinaire de l’Université de Pennsylvanie, le Dr Gary Smith précise que le danger ne vient pas de la haute densité d’animaux en soi mais de la transmission croissante de maladies d’une ferme à l’autre : "Les caractéristiques de l’élevage intensif aujourd’hui sont telles qu’il y a beaucoup plus de mouvement d’animaux entre les fermes que dans le passé, et beaucoup plus de transports rapides de matériaux associés entre les fermes. Le problème est que l’industrie animale opère à la fois à un niveau mondial, national et local." L’épidémie de la fièvre aphteuse au Royaume Uni est un exemple parfait de la manière dont quelques vaches atteintes peuvent diffuser une maladie à travers tout un pays.
A méthodes modernes, politiques modernes ?
L’expansion des méthodes agricoles industrielles aux Philippines augmente la probabilité que le pays devienne un nouveau haut-lieu de la restauration rapide. Les fermes industrielles fournissent l’essentiel de la viande de porc et de poulet aux établissements de ce type. La restauration rapide à l’américaine était inconnue aux Philippines jusque dans les années soixante-dix, lorsque Jollibee, la version philippine de McDonald’s, ouvrit
ses portes. Aujourd’hui, avec l’arrivée de géants de la restauration rapide comme McDonald’s, Kentucky Fried Chicken et Burger King, suivis par d’autres restaurants du même type, l’alimentation traditionnelle à base de riz, de légumes, accompagné d’un petit morceau de viande ou de poisson, a été modifiée - tout comme le niveau des maladies cardiovasculaires, les diabètes et les attaques cardiaques, qui ont atteint à des niveaux similaires à ceux des États-Unis et d’autres nations occidentales.
Le gouvernement des Philippines ne considère pas l’agriculture et l’élevage industriels comme une menace. Au contraire, plusieurs responsables espèrent y trouver une solution à leurs difficultés économiques et facilitent la domination du secteur par les fermes de grande taille. Par exemple, le Département de l’agriculture semble avoir fermé les yeux lorsque de grandes fermes ont violé les lois environnementales et de protection des animaux. Le gouvernement a également encouragé les grandes fermes à s’étendre en leur accordant des prêts. Mais alors que les fermes prennent de l’expansion et produisent davantage, les prix du poulet et du porc tombent, amenant de plus en plus de fermiers à choisir des méthodes de production plus intensives. Et puisque les Philippines (et bien d’autres pays) sont liées par l’Accord général sur les tarifs et le commerce promulgué par l’OMC, elles ne peuvent taxer les produits importés, ce qui les oblige à permettre l’entrée des volailles et des porcs américains provenant de fermes industrielles. Ces produits sont ensuite vendus à des prix plus bas que la viande domestique.

Le retour des poulets... locaux
Bobby Inocencio croit que plus ses poulets seront heureux, plus il pourra assurer leur santé, à la fois à la ferme et pour le marché alimentaire. Les poulets philippins sont difficiles à vendre, dit-il, car ils ne pèsent habituellement qu’un kilo. Mais les poulets d’Inocencio, en partie d’origine locale et en partie SASSO (une espèce française), atteignent deux kilos en seulement 63 jours dans un système à l’air libre. Ils sont également mieux adaptés au climat des Philippines, contrairement aux poulets blancs, plus vulnérables à la chaleur. Résultat : les poulets d’Inocencio sont non seulement plus nourrissants, mais leur goût est meilleur. Élever des poulets blancs, dit-il, a amené les petits fermiers à devenir "les consommateurs d’un poulet insipide". De plus, ses poulets ne contiennent aucun antibiotique et n’ont que 5 % de gras, à comparer au 35 % du poulet blanc... Parce qu’ils ne sont pas élevés dans des fermes industrielles à haute densité, ces poulets enrichissent l’environnement avec leur fumier. Ils fournissent également une source de revenus pour les fermiers locaux et donnent aux Philippins un goût de ce que les choses ont été dans le passé. |
Rafael Mariano, un dirigeant du Mouvement paysan des Philippines (KMP), ne s’est pas désintéressé des problèmes causés par l’agriculture industrielle aux Philippines. Lui et les 800’000 fermiers avec qui il travaille, croient que "l’agriculture industrielle n’est pas acceptable, nous avons nos propres méthodes". Mais les fermiers, dit-il, se font seriner par les grandes compagnies de l’agroalimentaire que leurs méthodes sont dépassées, et que pour être concurrentiels sur le marché mondial, ils se doivent d’oublier ce qui leur a été transmis, l’expérience accumulée depuis des générations. Rafael et le KMP travaillent à la promotion de méthodes traditionnelles qui bénéficient aux petits fermiers, et à l’amélioration de la sécurité alimentaire locale. Cela se traduit par une méthode connue des fermiers : produire des récoltes végétales en parallèle de l’élevage d’animaux. Dans les fermes mixtes culture-élevage, les animaux et les végétaux font partie d’un système autosuffisant. Certains fermiers aux Philippines élèvent des porcs, des poulets, tout en cultivant du tilapia et du riz sur le même domaine. Le fumier des porcs et des poulets est utilisé comme engrais pour les algues des étangs, des algues nécessaires à la croissance du tilapia et du riz. Ces fermes produisent peu de déchets, fournissent nourriture variée à la ferme, et apportent aux fermiers une forme de sécurité sociale lorsque les prix de la volaille, du porc ou du riz chutent.
Avec la multiplication des fermes industrielles, les Philippines ne sont pas le seul pays à risques. L’Argentine, le Brésil, le Canada, la Chine, l’Inde, le Mexique, le Pakistan, l’Afrique du Sud, Taiwan et la Thaïlande, connaissent eux aussi une augmentation de la production industrielle animale. Lorsque les réglementations pour contrôler la qualité de l’eau et de l’air sont renforcées dans un pays, les compagnies quittent ce dernier pour un autre État offrant une réglementation plus complaisante. L’Europe de l’Ouest a aujourd’hui les régulations environnementales parmi les plus exigeantes dans le monde ; les fermiers ne peuvent y épandre du fumier qu’à certaines périodes de l’année, et doivent assurer un contrôle strict de la quantité d’ammoniac produite par leurs fermes. Résultat : un certain nombre de compagnies aux Pays-Bas et en Allemagne déplacent leurs fermes industrielles - mais aux Etats-Unis, et non dans les pays en développement. Selon un rapport récent dans le Dayton Daily News, des terres à bas prix et des réglementations environnementales moins restrictives dans l’Ohio transportent comme par magie les éleveurs européens dans le Mid-Ouest américain. Là-bas, les laiteries au cheptel inférieur à 700 vaches n’ont pas besoin d’obtenir de permis régulant la gestion du fumier qu’elles produisent. Et pourtant 700 vaches peuvent produire beaucoup de fumier. En 2001, cinq laiteries propriétés d’entreprises hollandaises furent citées par l’Agence de protection de l’environnement de l’Ohio pour déversement de fumier. Selon William Weida, directeur du projet Global Reaction Center for the Environment/Spira, "tant qu’une législation internationale contrôlant les rejets des fermes industrielles ne sera pas adoptée, il sera impossible de prévenir leur déplacement vers des endroits moins réglementés" .
Mauricio Rosales, du Livestock, Environment, and Development Project (Projet pour l’élevage, le développement et l’environnement de la FAO), insiste également sur la nécessité d’installer les fermes là où elles bénéficieront à la fois aux populations et à l’environnement. "Le zonage" dit-il "est nécessaire pour élever les animaux aux endroits les plus profitables économiquement, mais avec un impact minimum." Par exemple, lorsque les animaux habitent dans des régions urbaines et péri-urbaines, le potentiel de déséquilibres alimentaires est important. Dans les régions rurales, le fumier peut être une ressource car il contient de l’azote et du phosphate, deux engrais qui enrichissent le sol. Dans les villes cependant, le fumier est toxique, et une nuisance polluante.
Le triomphe de l’agriculture industrielle n’est pas inévitable. En 2001, la Banque Mondiale, par un retournement étonnant au regard de son engagement financier en faveur des élevages de grande taille dans les nations en développement, a conclu que dans le secteur de l’élevage "il existe un danger significatif de menace sur les agriculteurs pauvres et marginalisés, l’environnement, la sécurité alimentaire mondiale, et la sécurité en général". Elle promit d’appliquer une "approche centrée sur les gens" et de soutenir des projets d’élevage qui réduiront la pauvreté, protégeront la durabilité de l’environnement, assureront la sécurité alimentaire et feront la promotion du bien-être des animaux.
Ce retournement s’est produit non pas à la suite de pressions de militants pour l’environnement ou de défenseurs des animaux, mais parce que les méthodes à grande échelle et la production animale intensive autrefois promues par la Banque Mondiale se révèlent tout simplement trop coûteuses. Si les politiques antérieures ont causé la perte des petites installations, c’est pour la bonne raison qu’elles n’internalisent pas le coût environnemental de la production de viande. Corrigeant une réglementation produisant des distorsions en faveur des grands producteurs, la nouvelle stratégie de la Banque Mondiale veut inclure l’intégration des interactions animaux-environnement dans les évaluations environnementales, et participe à la promotion et au développement des marchés des produits biologiques. Ces mesures sont des pas dans la bonne direction mais davantage doit être fait par les agences prêteuses, par les gouvernements, les organisations non gouvernementales et les consommateurs. Changer l’économie de la boucherie exigera de repenser la relation avec l’animal et le prix que nous sommes prêts à payer pour une alimentation sûre, durable, soutenable dans le double sens du terme, et humaine.
La viande est davantage qu’un élément alimentaire, c’est un symbole de richesse et de prospérité. Inverser la marée déferlante de fermes industrielles demandera une réflexion sur les systèmes agricoles, au-delà de son aspect économique. Préserver la prospérité des fermes familiales et de leurs paysages et pratiquer un élevage qui assure la santé des animaux et leur bon traitement devraient également apparaître comme une forme de richesse.
Danielle Nierenberg est chercheuse à l’Institut Worldwatch