L’asl retrousse les manches ... et gagne !
par
l’ASL
Association pour la Sauvegarde du Léman, article repris de "Lémaniques", revue de l’ASL
Premier juillet 1986 : la loi interdisant les phosphates dans les lessives entre en vigueur en Suisse. Pour l’ASL, c’est un jour symbolique. Après plusieurs années de lutte, elle obtient en effet sa première grande victoire : " Sur le plan politique, cette action demeure aujourd’hui encore l’action phare de l’ASL, affirme Raphaëlle Juge, membre du comité. Nos autres actions visent en effet à faire appliquer les lois existantes ; dans le cas des phosphates, la loi n’existait pas, nous avons contribué à sa création." Le très fort impact médiatique de cette bagarre permit aussi à l’ASL, alors toute jeune, d’augmenter considérablement sa notoriété, ne serait-ce, excusez du peu, qu’auprès du Conseil fédéral qui se fendit tout exprès d’une lettre à l’ASL pour la féliciter de son action !

Le Léman est un lac périalpin situé à la pointe ouest de la Suisse et au nord du département de la Haute-Savoie en France. Avec un volume de 89 km3, le lac Léman est le plus grand lac d’Europe occidentale. La région lémanique, délimitée par les frontières de cinq entités politiques (les cantons suisse du Valais, de Vaud et de Genève ainsi que les départements français de la Haute-Savoie et de l’Ain) couvre une superficie de 18’890 km2.
Le système lémanique est considéré à l’équilibre avec un apport de 240 m3/s. Les apports en eau du lac Léman sont également influencés par le régime des grands barrages hydro-électriques dont la capacité est de l’ordre de 1,022 milliards de m3. On notera finalement que des conduites souterraines captent une certaine quantité d’eau en dehors du bassin hydrographique du Léman pour compléter l’alimentation des grands barrages.
" En fait, nous nous sommes attaqués à la problématique des phosphates aussitôt après la création de notre association. Pour la bonne raison que le phosphore, en tant qu’engrais pour les algues, participe de façon importante à l’eutrophisation du lac ", rappelle Raphaëlle Juge. Le problème, c’est que l’immense majorité des gens l’ignorait alors : " En tant que scientifiques, il était de notre devoir de le faire savoir ", poursuit Pierre Ammann, directeur de l’Usine des Cheneviers et ancien vice-président de l’ASL.
C’est ainsi qu’une lutte très dure s’engagea : " Nous devions agir à plusieurs niveaux : d’une part auprès de Berne, où le lobby des lessiviers était très influent, d’autre part auprès des savonniers eux-mêmes ", se souvient Pierre Ammann. Face à ces interlocuteurs de poids, la stratégie de l’ASL fut très simple : démontrer, preuves scientifiques à l’appui, que leurs arguments ne valaient rien. " Par exemple, lorsqu’ils ont affirmé que les stations d’épuration, en recyclant les eaux usées, pouvaient apporter la solution au problème, nous leur avons fait la démonstration des dysfonctionnements et des lacunes du système d’assainissement." Cette méthode fut également appliquée lorsqu’il s’agit de montrer qu’une lessive sans phosphates pouvait aussi être efficace : " Un petit artisan de Lausanne en avait fabriqué une qui marchait très bien. A ce moment-là, on a installé le doute auprès des savonniers ", continue Pierre Amman. Le fameux test de lessives de la Fédération romande des consommatrices (FRC), qui alla dans le même sens, acheva de démontrer la mauvaise foi du lobby de la poudre à lessive.
" Le poids que la FRC avait auprès des consommateurs a beaucoup contribué à cette victoire ", insiste Pierre Amman. De fait, la lutte contre les phosphates fut une bagarre commune, l’ASL amenant sa propre pierre à l’édifice, aux côtés d’autres associations concernées par l’environnement. Mais si la victoire fut éclatante en Suisse, ce ne fut pas le cas en France, comme le souligne le Thononnais Guy Barroin, membre du comité : " Sous la pression du mouvement auquel l’ASL a participé, l’État a un peu bougé. Au début des années nonante, une convention - qui n’a donc pas force de loi - a ainsi été signée entre le gouvernement et l’industrie du savon, fixant le taux maximal de phosphates dans les lessives à 20%. Mais son application laisse fortement à désirer. L’autre jour, par exemple, j’ai reçu des pastilles de lessive dans ma boîte aux lettres, qui contenaient plus de 30% de phosphore ! Après toute la lutte que j’ai menée au sein de l’ASL, j’ai vraiment l’impression d’être revenu à la case départ..."
Un colloque scientifique pour secouer le cocotier
En 1983, l’ASL, sous le haut patronage du Rectorat et de la Faculté des Sciences de l’Université de Genève ainsi que de la CIPEL, organisa en grandes pompes, avec la collaboration de cette dernière, un colloque au Centre médical universitaire à Genève. D’éminents spécialistes du monde entier se portèrent durant quatre jours au chevet du grand malade (sic !) qu’était alors le Léman et tentèrent non seulement de comprendre les causes et les effets de sa maladie, mais encore de trouver les traitements les plus prometteurs pour hâter sa guérison. Une centaine de participants assurèrent le succès de la manifestation qui fut couronnée par l’adoption d’une résolution priant instamment les autorités de prendre le taureau par les cornes pour que tout soit entrepris des deux côtés de la frontière en faveur de la sauvegarde du lac. Le cocotier ainsi secoué n’allait pas tarder à entendre le message et l’état du lac à s’améliorer.

Opération Rivières Propres (ORP), ou la sensibilisation par le concret
L’opération phare de ces dix dernières années touche à sa fin. Au-delà de son utilité écologique, elle a surtout été l’occasion d’impliquer concrètement des milliers de personnes.
" Notre idée, c’était de mener une action qui conduirait l’ASL directement sur le terrain, mais en emmenant les gens avec nous, en les impliquant concrètement. C’est la meilleure façon de sensibiliser quelqu’un à la réalité ", résume Raphaëlle Juge, membre du comité de l’ASL. De ce point de vue, l’ASL et les différents acteurs de l’ORP peuvent être fiers. En dix ans, pas moins de 3000 bénévoles ont en effet arpenté, mètre par mètre, plusieurs milliers de kilomètres de rivières (lire encadré) dans le but de repérer et inventorier les rejets polluants sauvages et les dépôts de déchets qui empoisonnent les 7000 km de rivières du Bassin lémanique.
" A ses débuts, l’ORP a créé une véritable frénésie de la part du public, se souvient Olivier Goy, coordinateur de l’ORP. Familles, retraités, écoles, scouts, des personnes de tous les âges et de tous les horizons ont été séduits. Pour certains, il était assez excitant d’aller traquer les tuyaux polluants. Pour d’autres, il s’agissait de découvrir des coins inconnus."
" Plus motivant qu’un simple " bulletin vert ", " didactique ", " utile ", les bénévoles qui ont participé à l’ORP ne disent pas autre chose. Munis d’un guide, de fiches, d’un kit d’analyse pour mesurer l’acidité de l’eau et sa teneur en phosphates et en nitrates, ils ont parfois essuyé certaines attaques de pierres ou... de chiens pour mener à bien leur mission. Mais c’est grâce à leur précieux travail que les dossiers destinés aux responsables politiques ont pu être constitués tout au long de ces années.
Scepticisme au début, félicitations à la fin
" Côté politique justement, cela n’a pas toujours été simple. Lors de son lancement au Comptoir Suisse en 1990, l’ORP a suscité scepticisme, méfiance, voire opposition ", raconte Jean-Bernard Lachavanne, président de l’ASL.
" Il y avait d’une part la crainte de la délation, d’autre part le sentiment que l’ASL n’avait pas à marcher sur les plates-bandes de l’État." Il a donc fallu déployer beaucoup d’énergie pour convaincre qu’il s’agissait non pas de dénoncer, mais de collaborer grâce à des moyens - les bénévoles, l’organisation elle-même - que les pouvoirs publics n’avaient pas. " Les mots clés ont été collaboration et complémentarité ", insiste Florence Widmann, coordinatrice à l’ORP.
La mise en pratique de cet état d’esprit a finalement assez vite fait oublier les sentiments du départ. " La plupart du temps, les réactions des pouvoirs publics concernés ont été bonnes ", affirme Olivier Goy. Certes, il y a eu quelques couacs, certaines communes faisant comprendre à l’ASL d’aller voir ailleurs si des tuyaux suspects s’y trouvaient... Mais dans l’ensemble, les autorités ont été ravies de pouvoir compter sur l’ORP afin d’être en mesure de respecter la loi. " Pour l’ASL, l’ORP a aussi signifié reconnaissance ", relève Gabrielle Chikhi Jans.

Le bassin lémanique est vaste. Le lac Léman, en bordure des Alpes, draine les eaux d’un bassin versant de 7’400 km2 dont 5’247 km2 pour le Rhône en amont du lac et 2’153 km2 pour les autres affluents du lac. Environ 6’400 km2 sont situés sur le terrioire suisse et 1’000 km2 sur territoire français. Le lac Léman est alimenté principalement par le Rhône et par une vingtaine de petites rivières et ruisseaux. A noter qu’aucun de ces cours d’eau n’est navigable. Les principaux affluents directs du Léman jouant un rôle déterminant dans le bilan hydrologique du lac sont : le Rhône avec 68% des apports ; la Dranse avec 7,5% ; les affluents secondaires avec 8,9% ; le reste des apports étant d’origine atmosphérique avec 7,8%.
Des milliers de kilomètres scrutés
10 ans après son lancement, l’Opération Rivières Propres, c’est :
234 rivières étudiées (pour lesquelles un dossier a été constitué), soit 5386 kilomètres, sur les 7000 km visités
16 433 tuyaux recensés, dont 5354 rejets plus ou moins polluants, soit 33% du total
Sur ces 5354 rejets :
2045 sont " à confirmer " (soit 38%)
1300 sont " à forte probabilité " (soit 24%)
2009 sont " incontestables " (soit 38%)
Mais 10 ans d’ORP, c’est aussi :
6267 dépôts de toute nature : pneus, carcasses de voitures, objets en plastique, machines à laver, etc...
760 dossiers envoyés à 415 communes
Enfin, l’ORP c’est :
3500 parrains, qui ont financé l’ORP à raison de 25 centimes le mètre de rivière et la grande générosité de la Loterie romande sans qui l’ORP n’aurait jamais pu être réalisée
Les bilans détaillés de l’ORP selon les régions figurent sur le site de l’ASL, www.asleman.ch
Nouvelle phase : vérifier !
Aujourd’hui que l’inventaire des rivières est terminé - ne restent plus que les dossiers valaisans à rédiger - et que la mission " sensibilisation du public " est remplie, l’ORP va rentrer dans une autre phase : " Il s’agit désormais de vérifier si les travaux d’assainissement ont été effectués, surtout dans les cas de pollution incontestable et dans certaines régions, notamment en Valais, et surtout en France où la lenteur administrative n’est un secret pour personne ", affirme Raphaëlle Juge. Une tâche qui ne fait sans doute pas peur à Olivier Goy, grand ordonnateur de cette opération titanesque qui a exigé un travail de bénédictin : repérage puis découpage des rivières, distribution du travail aux bénévoles, contrôle et saisie des données, constitution de dossiers, Olivier est intervenu à tous les stades de l’opération. Et dire que lorsqu’il est entré à l’ASL il y a dix ans pour prendre les rênes de l’ORP, il ne pensait pas y rester plus de trois ans...

Opération Léman Rives Propres : c’est reparti !
Déceler les pollutions sauvages parvenant directement dans le Léman, tel est l’objectif de l’Opération Léman Rives Propres (OLRP), lancée en septembre 1996 dans le sillage de l’Opération Rivières Propres. Désireuse d’associer ses membres plongeurs à l’ORP, la Fédération Suisse des Sports Sub-aquatiques avait alors proposé ses services à l’ASL afin " de compléter les équipes de nettoyage au débouché des rivières." Des embouchures des rivières aux rives du lac, il n’y avait qu’un pas... l’ORPL était née.
Et c’est par un temps radieux, un jour de septembre 1996, que plusieurs centaines de plongeurs enthousiastes, aidés de navigateurs et de promeneurs, partaient traquer les tuyaux suspects. " Cette journée a connu un succès fou ", se souvient Florence Widmann, co-ordinatrice de l’opération avec Rolland Gallier.
Une période de ralentissement s’en est toutefois suivie, faute de plongeurs candidats. Motiver ses amis plongeurs, c’est désormais la tâche de Jean-Pierre Wolf, bénévole à l’ASL, qui a repris les rênes de l’opération en été 1999. " Je suis en contact avec une cinquantaine de clubs ainsi que des particuliers ", explique-t-il. " Nous y allons à petits pas, lentement mais sûrement. Mon meilleur argument pour convaincre les plongeurs, c’est de leur montrer les résultats de l’ORP !"
Jean-Pierre Wolf et les autres participants doivent terminer le travail commencé en 1996. Sur les 357 secteurs à étudier (1 secteur = 500 mètres), il en reste environ la moitié. Quant au bilan en termes de rejets polluants, leur nombre est à ce jour relativement modeste. Cela s’explique par le fait que les rejets sont plus difficiles à repérer sous l’eau (effet de dilution), mais aussi par le fait que les propriétaires riverains ont un intérêt évident à ce que des eaux usées ne soient pas rejetées à proximité de leur propriété...
Communes : l’information d’abord, la menace si nécessaire
De par leur rôle dans la gestion des eaux, en particulier des eaux usées, les communes ont toujours été au centre du travail de sensibilisation de l’ASL. Malgré des différences, selon les cantons et le pays, sur le plan de leur autonomie, ce sont en effet elles qui appliquent les lois relatives à l’assainissement des eaux usées. Les informer, mais aussi leur rappeler leurs devoirs quand cela s’avère nécessaire, tels sont les deux niveaux sur lesquels l’ASL agit depuis sa création.
C’est dans l’idée d’informer les communes du bassin lémanique que des Assises communales furent ainsi organisées en 1985 à Montreux et en 1987 à Yvoire, à l’initiative de Claude Haegi, alors maire de Genève. Durant une journée très agréable (balade sur le lac, apéritif, repas), les représentants des communes qui avaient répondu à l’invitation de l’ASL avaient ainsi l’occasion d’en savoir plus sur l’état du Léman, les mesures déjà prises, celles qui restaient à prendre, etc. " On essayait d’aborder des problèmes très concrets, se souvient-on à l’ASL. L’idée était d’informer et de proposer des solutions aux élus, sans chercher à les culpabiliser."
Changement radical de ton en 1994 : en juin de cette année-là, les communes qui n’avaient pas encore raccordé leurs égouts à une station d’épuration - ce qu’elles auraient dû faire légalement depuis sept ans - reçurent une missive assez sèche de l’ASL : en rappelant leurs obligations aux communes, l’association les y menaçait en effet de porter plainte. Comme elle l’expliquait dans un numéro de Lémaniques l’année suivante : " Sensibilisation et responsabilisation restent des mots clés, mais vu l’incurie et la négligence criminelle de certaines communes qui n’ont actuellement toujours pas la moindre station d’épuration, l’ASL a décidé d’agir."
Cette opération " coup de poing " porta ses fruits puisque, devant la bonne volonté des communes concernées de mettre fin à ces situations illégales, l’ASL renonça à ses plaintes. Jean-Pierre Graz, avocat et membre du comité, n’avait-il pas écrit dans le même Lémaniques : " Les plaintes les plus efficaces sont souvent celles qu’on ne dépose jamais et qui restent comme une épée de Damoclès ?"
L’ASL interpelle tous azimuts... et convainc !
Votre café, avec ou sans message ?
Un joyeux luron en train de se doucher dans sa baignoire débordante ; un évier plein de déchets dégoûtants ; un homme déversant un produit visiblement douteux dans son lavabo : tels sont les dessins qu’ont découverts, sur leurs sachets de sucre, les clients des bistrots helvétiques un beau jour de 1989. Tout droit sortis de l’imagination du dessinateur genevois Exem, qui inaugurait là sa première collaboration avec l’ASL, ces (malheureuses) petites scènes de la vie quotidienne faisaient partie d’une collection de douze dessins porteurs d’un seul message : " L’eau, c’est la vie - Wasser ist Leben."
Distribués à pas moins de 50 millions d’exemplaires entre 1989 et 1991, ces sachets de sucre ont marqué pour l’ASL une façon nouvelle de sensibiliser les gens : " Il s’agissait de toucher un maximum de personnes de manière ludique, agréable et non culpabilisante", raconte Gabrielle Chikhi-Jans, secrétaire générale de l’ASL.
L’idée de cette campagne nationale put se concrétiser grâce à la collaboration des deux producteurs de sucre suisses, la Zuckerfabrik Aarberg et la Zuckermühle Rupperswil, qui offrirent ce support et distribuèrent les sachets de sucre. Plutôt exceptionnel, non ? " Certainement, acquiesce Gabrielle Chikhi-Jans, qui négocia le contrat avec les sucriers. Peut-être que le fait d’être soi-même profondément convaincue par quelque chose - ce qui était mon cas - donne davantage envie aux autres de vous suivre." Les frais liés à cette opération furent pris en charge par le canton de Genève, " ce qui est à souligner, car Genève donne trop souvent l’impression de ne pas s’intéresser au reste de la Suisse", poursuit notre interlocutrice.
Le succès fut tel - des demandes de sachets affluèrent de collectionneurs et d’enseignants de toutes les régions du pays - que l’action fut prolongée avec l’édition d’un petit document qui reprenait les douze messages des sachets de sucre en les complétant d’une petite explication. Ce matériel fut distribué à 12’500 enseignants du bassin lémanique ainsi qu’à 60’000 ménages.
Encouragée par les commentaires flatteurs qu’elle reçut pour cette campagne, l’ASL la relança en 1996 mais, pour changer un peu, elle choisit les godets de crème comme support. Ce fut donc l’entreprise Cremo qui prit en charge l’opération : 20 millions de godets, illustrés par vingt dessins différents (les douze existants, additionnés de huit inédits), furent ainsi distribués dans toute la Suisse durant l’été 1996, au grand bonheur des " operculophiles."
Si les sucres et la crème sont absorbés depuis longtemps, les dessins d’Exem continuent, quant à eux, leur carrière. A la faveur du lancement de la BD Les Algues d’Abaddon, ils furent ainsi réimprimés en 1999 sous forme d’affichettes, qui vinrent notamment orner les fameuses colonnes Morris en ville de Genève. Mais Gabrielle Chikhi-Jans ne cache pas son souhait de relancer une campagne basée sur le sucre. Ce dernier possède en effet une qualité assez unique, qui peut fortement aider à rendre un message positif : connaissez-vous quelqu’un qui n’aime vraiment pas le sucre ?