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L’assaut de Katrina sur la Nouvelle-Orléans

par John McQuaid
traduit de WorldWatch


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L’assaut de Katrina sur la Nouvelle-Orléans / 1.5 Mo




Mi-août 2005, une petite perturbation tropicale (un amas migrateur de violents orages) s’est formée sur l’océan Atlantique à l’est des Petites Antilles. Au début, il n’y avait rien qui le distinguait vraiment des trois autres perturbations stationnées au-dessus de l’Atlantique sud et du golfe du Mexique. Même après qu’il se fut renforcé au-dessus des Bahamas et qu’il eut été baptisé ouragan Katrina, il demeurait une tempête de petite envergure, de catégorie 1 sur l’échelle des ouragans de Saffir-Simpson, avec des vents soutenus de 129 kilomètres heure. Katrina a frappé les côtes de Floride entre Miami et Fort Lauderdale le jeudi 25 août, faisant 11 victimes, mais des dégâts relativement peu importants.

Pourtant, après avoir traversé la péninsule de Floride et être entré dans le golfe, Katrina a subi une transformation surprenante. Au-dessus des terres, l’ouragan s’était affaibli au niveau d’une simple tempête tropicale. Mais l’ouragan a vite bougé au-dessus du courant du golfe du Mexique qui tourbillonne, un flux d’eau chaude qui agit comme un élément chauffant pour les ouragans. En l’espace de quelques heures, le 26 août, Katrina s’est transformé en un ouragan de catégorie 3. Le jeudi, la tempête était de catégorie 5 avec des vents atteignant jusqu’à 269 km/h. Ses nuages couvraient presque la totalité du golfe du Mexique.

L’ouragan Katrina s’apprêtait à devenir l’une des plus grandes catastrophes naturelles de l’histoire des Etats-Unis, et la plus coûteuse - sans parler du terrible choc infligé au sentiment de sécurité de la nation. L’onde de tempête de Katrina a dévasté la région du delta du Mississippi sur la côte du golfe du Mexique et a presque entièrement détruit une ville : la Nouvelle-Orléans. Son passage a fait au moins 1.836 victimes et détruits 273.000 maisons. Selon une estimation, les dégâts s’élèveraient à 150 milliards de dollars.

Mais Katrina a été beaucoup plus qu’une simple catastrophe naturelle ; l’homme a une responsabilité dans les dégâts et dans les répercussions également désastreuses de la tempête. Katrina a mis en évidence les profondes défaillances institutionnelles dans les plans d’intervention d’urgence du pays, théoriquement améliorés après les attaques terroristes du 11 septembre 2001. L’ouragan a facilement submergé le système fédéral de digues, construit par le Corps des ingénieurs de l’armée américaine, qui protégeait la Nouvelle-Orléans et les banlieues voisines ; des enquêtes ont montré par la suite que le système était beaucoup plus faible que ne l’avait affirmé le génie militaire et que de graves erreurs de conception avaient été commises durant sa construction. Katrina a également infligé un sérieux revers au président George W. Bush, qui avait fondé sa présidence sur sa capacité à protéger les citoyens, mais qui semblait incapable de mettre en place un plan d’intervention musclé en réponse à la tempête.

Approche

Les tempêtes de catégorie 5 sont relativement rares. Mais durant les semaines qui ont précédé l’apparition de Katrina, les ouragans atlantiques de la saison 2005 avaient été particulièrement actifs et violents - peut-être, comme l’ont conclu certains scientifiques, à cause des températures plus élevées à la surface de l’eau liées au réchauffement climatique (voir « La montée des eaux noires » p. 26). Six semaines plus tôt, l’ouragan Dennis était devenu la première tempête de catégorie 4 de l’histoire à faire son apparition avant août, frappant le Mexique, avant de finir sa course sur la région nord-ouest de la Floride le 10 juillet. Dennis a vite été suivi par Emily, une féroce tempête de catégorie 5 qui a ravagé la côte mexicaine fin juillet. D’autres tempêtes puissantes ont suivi, et les spécialistes des prévisions météorologiques ont dû réviser leurs prédictions pour le reste de la saison, doublant le nombre de tempêtes anticipées.

Le 26 août, alors que Katrina gagnait en taille et en puissance au-dessus du golfe du Mexique, les prévisionnistes du Centre National des Ouragans voyaient avec inquiétude sur leurs ordinateurs les modélisations modifier progressivement leurs trajectoires en direction de l’ouest : cela a commencé au-dessus du nord-ouest de la Floride, avant de passer par l’Alabama et le Mississippi, pour finalement prendre pour cible la Nouvelle-Orléans.

De tous les endroits qu’un ouragan pouvait frapper aux Etats-Unis, la Nouvelle-Orléans était le plus vulnérable. La ville a été construite sur le delta du fleuve Mississippi, où la topographie basse offre peu d’obstacles aux ondes de tempêtes, aux immenses masses d’eau entraînées par les ouragans, qui peuvent inonder de vastes zones lorsque les tempêtes atteignent la côte. Le système de digues de protection contre les ouragans, construit par le Corps des ingénieurs, était complexe et vaste, mais celui-ci pouvait seulement faire face à des ondes de tempête provoquées par des ouragans relativement faibles - la majorité des tempêtes de catégorie 1 et certaines tempêtes de catégorie 2 et 3. Les scientifiques, les responsables des interventions d’urgence et les élus savaient depuis longtemps que si une tempête de catégorie 4 ou 5 frappait la Nouvelle-Orléans de plein fouet, la ville pourrait être détruite par une vague de tempête qui submergerait les digues et inonderait les zones habitées. De manière perverse, les digues et les murs de protection construits pour protéger la ville et ses banlieues retiendraient l’eau, créant des lacs géants dans les quartiers d’habitation.

Alors que l’ouragan Katrina progressait rapidement vers la Nouvelle-Orléans, le samedi, les agences d’intervention en cas d’urgence sont passées à la vitesse supérieure. Les gouverneurs de Louisiane, du Mississippi et d’Alabama ont demandé au président Bush de déclarer leurs comtés situés sur la côte zones sinistrées, et cela avant même qu’ils n’aient été frappés par l’ouragan, une manœuvre inhabituelle visant à permettre aux agences fédérales d’agir plus vite pour positionner des vivres, de l’eau et du matériel d’urgence près des zones potentiellement menacées. L’Agence fédérale de gestion des situations d’urgence (FEMA) a commencé à mobiliser du personnel pour son centre d’opérations d’urgence 24 heures sur 24 et à mettre en position des équipes médicales, de sauvetage et de coordination.

Une réaction hésitante

Aux yeux de tous, il semblait que l’appareil bureaucratique était en marche et avançait efficacement. Mais tout n’allait pas aussi bien. Après la création du Département de la sécurité intérieure (DHS) au lendemain du 11 septembre, la FEMA a été en quelque sorte désorganisée. Elle faisait partie des 22 agences incorporées au sein du gigantesque nouveau département. En tant que principal intervenant du pays en cas de catastrophe, la FEMA avait pour principale fonction de travailler avec les gouvernements locaux et les Etats pour coordonner les actions de toutes les agences fédérales et fournir de l’aide aux endroits appropriés. Mais cet arrangement inhabituel supposait une FEMA forte, capable d’exercer une influence sur toute la bureaucratie fédérale. De par la focalisation du DHS sur le terrorisme, la FEMA a été marginalisée. Son programme de subventions pour les situations d’urgence a été attribué à une autre agence. La taille de ses équipes d’interventions a été réduite et leurs entraînements fréquents supprimés. Le poste de directeur de l’agence, occupé par Michael D. Brown, a perdu de l’importance au niveau fédéral. Durant la présidence de Bill Clinton, ce poste était rattaché au cabinet. Sous le mandat de Bush, le directeur de la FEMA est devenu secrétaire adjoint. Bien que passionné par ce travail, Brown lui-même n’avait qu’une expérience limitée de la gestion des catastrophes ; il était un ami de longue date de Joe Allbaugh, le premier directeur de la FEMA de l’administration Bush, et le président l’avait nommé à un poste de l’agence après qu’il eut été licencié de son poste de commissaire de l’International Arabian Horse Association.

Des problèmes étaient également prévisibles à la Nouvelle-Orléans. Le maire C. Ray Nagin avait été élu sur un programme réformiste en 2002 et avait fait quelques progrès en nettoyant le gouvernement de la ville, notoirement corrompu. Mais il avait prêté peu d’attention à l’un des problèmes les plus importants : l’évacuation en cas d’ouragan. Etant donné les dangers que représentent les ondes de tempêtes pour tout le sud de la Louisiane, la ville et les paroisses voisines avaient mis au point des plans d’évacuation élaborés. Mais 100’000 personnes environ - un groupe comprenant des pauvres, des personnes âgées et des afro-américains - n’avaient aucun moyen de transport pour sortir de la Nouvelle-Orléans. Leur faire quitter la ville n’était pas seulement un problème logistique, mais une question de politique sociale : certaines des personnes en question n’avaient que rarement, ou même parfois jamais, quitté la Nouvelle-Orléans, et il n’était pas facile de les persuader de partir. La ville a hésité pendant des années sur la manière de les évacuer, et au début de la saison des ouragans 2005, le colonel Terry Ebbert, le chef du bureau de la sécurité intérieure de la Nouvelle-Orléans, avait cessé les négociations avec les agences locales pour obtenir des bus et des chauffeurs, pensant que les négociations étaient définitivement bloquées.

Alors que l’ouragan Katrina approchait, la Louisiane a activé ses plans d’évacuation, transformant l’autoroute inter-Etats 10 en voie à sens unique pour quitter la ville. Face à l’éventualité d’une catastrophe de grande ampleur, les autorités de l’Etat et la FEMA ont commencé à demander à Nagin d’ordonner une évacuation obligatoire. Les évacuations de la Nouvelle-Orléans avaient toujours été volontaires, et on avait toujours supposé que la ville ne pouvait pas faire grand-chose pour forcer ses habitants à partir dans un bref délai, un tel ordre serait sans précédent. Même s’il était impossible à mettre en application, c’était le message le plus pressant que la ville pouvait envoyer à ses résidents. Mais Nagin a préféré attendre. Entre autres choses, il était inquiet des implications légales. Si les hôtels et les autres commerces devaient fermer et que cela se révélait être pour rien (les tempêtes changent souvent de cap à la dernière minute), ils pourraient poursuivre la ville en justice.

(JPEG)

Le lendemain : La Nouvelle-Orléans innondée le 30 août 2005 avec au premier plan le haut du 9ème Quatier.

Photo : Richard Carson/REUTERS © 2005

Nagin a hésité sur la décision à prendre pendant le reste du samedi 27 août, alors que l’évacuation de la région était en cours. Plus tôt dans la soirée, le directeur du Centre National des Ouragans, Max Mayfield, s’est entretenu par téléphone avec Nagin. Mayfield lui a communiqué la mauvaise nouvelle : selon toute probabilité, l’énorme tempête allait frapper la ville. Ce n’était pas prouvé, mais Mayfield n’avait jamais été aussi sûr de quelque chose en 33 ans de carrière. Nagin a écouté, inquiet, le plaidoyer de Mayfield, puis a décidé de procéder à l’évacuation obligatoire. Il l’a annoncée le lendemain. Pour ceux qui resteraient derrière, le Superdome de Louisiane serait ouvert - avec des réserves de nourriture et d’eau et une protection policière réduite au minimum. Comparée aux résultats passés, cette évacuation de la Nouvelle-Orléans a été un succès : plus de 80% de la population de la région a été évacuée, un chiffre plus élevé qu’il ne l’avait jamais été auparavant. Mais près de 100’000 personnes sont restées.

L’arrivée

Durant les premières heures du matin du 29 août (lundi), l’onde de tempête de Katrina a enveloppé les parties les plus au sud du delta, inondant des dizaines de petits ports de pêche. Alors que l’ouragan remontait vers le nord, ses vents d’est, soufflant dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, ont poussé l’onde de tempête sur le flanc est de la Nouvelle-Orléans, une zone presque ouverte sur le golfe du Mexique. En plus des digues, seul un grand lac ressemblant à un lagon, quelques marais en voie de disparition, et une mince barrière d’îles victimes de l’érosion, se dressaient entre la mer et les quartiers de ville. Cette zone avait également un autre point faible important : deux canaux. Le Mississippi River-Gulf Outlet et le Gulf Intracoastal Waterway ont servi de conduits permettant à l’eau de passer les digues extérieures et de parvenir au cœur de la ville. Ces deux canaux se rejoignent et se jettent dans Industrial Canal, une troisième voie navigable qui traverse la ville, pour relier le Mississippi au lac Pontchartrain - ce dernier étant aussi, malheureusement, relié au golfe. Ce canal a vite reçu les eaux de crue des deux autres canaux et du lac.

Vers 4h30 du matin, des témoins rapportent avoir vu de l’eau dans les quartiers situés des deux côtés de l’Industrial Canal, pénétrant par des fissures et des brèches dans les murs. Un peu après, l’eau de crue a commencé à passer par-dessus la digue la plus à l’extérieur, protégeant la paroisse de St. Bernard, la basse banlieue immédiatement au sud-est de la Nouvelle-Orléans. L’eau a érodé les murs de terres et a commencé à en emporter de grandes portions.

A 6h10, l’œil de l’ouragan Katrina est arrivé à Buras, à environ 80 kilomètres au sud-est de la Nouvelle-Orléans. Heureusement pour la ville, la tempête avait rencontré une zone plus froide sur le golfe et était redescendue en catégorie 3 avec des vents maximaux à moins de 209 km/h. Par contre, son onde était encore celle d’une tempête plus puissante et les digues ont continué à céder. Dans un premier temps, les murs protégeant l’est de la Nouvelle-Orléans, une banlieue au nord de St-Bernard, ont été submergés, et beaucoup se sont effondrés. L’eau a commencé à inonder d’immenses zones. Puis les flots sont passés également par-dessus les murs d’Industrial Canal et y ont ouvert des brèches en de nombreux endroits. A environ 7h45, une brèche a laissé passer une immense vague dans le Lower 9th Ward, un bas quartier pauvre à l’est, et dans des zones à l’ouest du canal (voir carte p.11).

Dans des dizaines de quartiers, les gens ont vu soudainement l’eau couler à flot dans les rues, puis monter jusqu’au bas de leurs maisons, parfois en quelques minutes. Pour la majorité d’entre eux, il était trop tard pour fuir et il n’y avait plus de voie de sortie. Piégées par surprise, des centaines de personnes se sont noyées. Des milliers d’autres se sont précipitées dans les greniers pour se réfugier sur les toits battus par la pluie et le vent. Vers le milieu de la matinée, presque la moitié de la Nouvelle-Orléans, plus l’ensemble des paroisses de St. Bernard et de Plaquemines, au sud, étaient inondés.

Une bonne partie de la partie centrale de la ville était encore émergée et il semblait que le pire était passé. Cependant, plus tôt ce matin-là, les murs de béton et d’acier des canaux 17th Street et London avenue, deux canaux de drainage ouverts sur le lac Pontchartrain, avaient soudainement été rompus en trois endroits. L’eau est montée plus lentement dans une zone plus étendue, envahissant cette fois des quartiers plus riches près des bords du lac. L’intégrité structurale d’une digue ou d’un mur de protection ne peut pas être garantie une fois que l’eau commence à passer par-dessus, mais dans ce cas-là, l’eau n’a jamais atteint le sommet ; les murs se sont effondrés avant. Les flots s’engouffrant par les brèches des canaux de drainages se sont déversés graduellement toute la journée et une partie de la nuit, progressant toujours plus loin vers le sud dans le centre-ville, gagnant rue après rue. Le matin suivant, l’eau avait rempli la majeure partie de la cuvette centrale de la ville, s’arrêtant seulement à environ 1,5 kilomètres du fleuve, la partie la plus haute de la ville. Environ 80% de la ville a été inondé. Dans certains endroits, l’eau n’arrivait que jusqu’aux genoux ; dans d’autres, elle atteignait plus de six mètres de profondeur, bien au-dessus des chevrons des maisons.

L’œil de Katrina est passé à environ 15 km à l’est de la Nouvelle-Orléans, puis s’est à nouveau dirigé vers le golfe, sa puissance à peine diminuée. L’ouragan a frappé pour la troisième et dernière fois près de Bay St. Louis, Mississippi, à proximité de la frontière avec la Louisiane. A l’est, l’onde de tempête provoquée par le puissant quart nord-ouest de Katrina est montée plus haut qu’à la Nouvelle-Orléans, contre les côtes plus dures et plus élevées, atteignant jusqu’à huit mètres. La tempête a dévasté la côte du Mississippi, balayant des milliers de maisons, d’immeubles, de voitures et de commerces en l’espace de quelques minutes. 90% des structures du bord de mer de la région du port de Biloxi ont été détruites. Les casinos flottants ont été emportés sur des centaines de mètres. L’onde de tempête a pénétré jusqu’à 10 kilomètres à l’intérieur des terres, deux fois plus loin le long des rivières et autres passages. L’Alabama et le nord-ouest de la Floride ont également subi des dégâts importants causés par le vent, les inondations et les tornades, et 238 personnes y ont trouvé la mort.

L’ouragan a également frappé les installations pétrolières en mer et les raffineries côtières (voir « Les impacts de Katrina pour la sécurité nationale » p. 23). Avant l’arrivée du cyclone, l’industrie avait évacué les travailleurs de 615 plates-formes (15% des 4’000 présentes au total dans le golfe), et les ports extra-côtiers ont également été fermés. En Louisiane, la raffinerie Valero à St-Charles a été inondée par un mètre d’eau et a dû cesser ses activités pendant deux semaines. Lorsque les prix du pétrole ont atteint 70 dollars le baril, vers le milieu de la semaine - entraînant une hausse des prix de l’essence - le président Bush a annoncé qu’il prêterait du carburant de la Réserve stratégique de pétrole pour calmer les marchés.

Communications défaillantes

Alors que les vents se calmaient lundi après-midi, les agences du gouvernement à tous les niveaux ont mis en marche leurs plans d’intervention. C’est là que tout aussi rapidement, les choses ont commencé à aller de travers.

La brèche dans 17th Street Canal a été confirmée par un groupe de pompier à environ 10h50 du matin. Ils l’ont filmée et ont prévenu par radio l’Emergency Operation Center (EOC) à l’hôtel Hyatt Regency près du Superdome. La ville a relayé l’information à l’EOC d’Etat à Bâton Rouge, où le gouverneur Kathleen Blanco et le chef de la FEMA, Michael Brown, étaient stationnés. Mais au milieu du flot de rapports concernant des digues submergées ou rompues, des noyades et des personnes bloquées, cette information cruciale, isolée, s’est perdue. L’échec des systèmes de communication a posé un problème : à mesure que l’eau est montée, les lignes téléphoniques, les tours de téléphonie mobile et autres systèmes de communication ont été mis hors-service les uns après les autres. Les rapports sur la première vague d’inondation ont été bien relayés, mais la deuxième vague, plus lente, s’est produite durant une période d’interruption aggravée des communications.

Toute la journée de lundi, des rapports contradictoires concernant l’étendue de l’inondation ont été filtrés par la FEMA et le DHS, sans qu’ils puissent arriver à une idée précise de la situation. A 14h00, le Times-Picayune a fait état de la brèche sur son site Internet et plus tard dans l’après-midi, Marty Bahamonde, un employé de la FEMA stationné par Brown dans le Superdome, a survolé la ville en hélicoptère, vu la brèche, et a confirmé que la majeure partie de la ville était inondée. Mais durant la nuit, au Centre d’opération du département de la sécurité intérieure (HSOC) à Washington - un centre d’information de haute-technologie créé pour traiter les informations et orienter l’intervention lors d’une catastrophe - le directeur Matthew Broderick a supposé qu’une grande partie de la ville avait été épargnée. Il a déclaré plus tard à une commission du Sénat qu’il avait tiré ces conclusions après avoir vu des images de gens qui faisaient la fête dans le quartier français (qui n’avait pas été inondé). Le HSOC n’a pas reconnu l’importance du rapport de Bahamonde avant mardi tôt dans la matinée, presque une journée après que la brèche eut été ouverte.

Heureusement, cette confusion n’a pas entravé les opérations de sauvetage initiales, qui avaient démarré lundi après-midi, menées par les gardes-côtes et le Département de la faune et de la pêche. Les gardes-côtes ont déployé des hélicoptères avec des équipes de sauvetage entraînées et avec l’aide d’employés de l’Etat, de gardes nationaux, de pompiers, de policiers et de nombreux citoyens qui avaient envoyé de petits bateaux depuis les zones les plus élevées pour des centaines d’actions de sauvetage dans les zones inondées. Les sauveteurs ont suivi les directives d’un plan développé lors d’un exercice effectué en 2004 appelé « ouragan Pam », destiné à mettre au point un plan d’intervention au cas ou la Nouvelle-Orléans serait frappée par un ouragan dévastateur. Durant cet exercice, les participants ont convenu que les personnes sauvées d’un danger immédiat devraient être déposées à des points plus élevés dans la ville pour être évacuées plus tard ; cela permettrait aux sauveteurs de sauver plus de vies au lieu de parcourir de longues distances pour mettre les gens en sécurité. Dans une certaine mesure cette stratégie a bien fonctionnée ; dans les jours qui ont suivi la tempête, des dizaines de milliers de personnes ont été secourues. Pourtant, les participants à l’opération « Ouragan Pam » n’avaient pas pris en compte l’étape suivante : comment transporter par la suite toutes les personnes secourues hors de la ville. C’est le problème central qui est venu contrecarrer les plans des personnes en charge de la situation d’urgence pour le reste de la semaine : comment mettre en place une nouvelle évacuation de la ville inondée, avec un nombre limité de routes pour entrer ou sortir et aucun bus ou autres moyens de transports immédiatement disponibles.

Il y avait environ 20.000 personnes dans le Superdome et ce nombre continuait d’augmenter le lundi après-midi à mesure que les gens qui fuyaient les zones inondées se dirigeaient vers le seul endroit où ils étaient sûrs de trouver un abri. A mesure que la semaine avançait, de grands attroupements se sont formés en plusieurs lieux : à un échangeur de l’autoroute inter-Etats 10 à l’ouest de la ville, dans les installations portuaires de Chalmette dans la paroisse de St-Bernard, dans l’aéroport international Louis Armstrong, sur les digues, et, à partir du mardi, au Centre de conférences Ernest N. Morial, un grand bâtiment au bord du fleuve ouvert sur ordre de la Ville. La FEMA a réussi - difficilement - à maintenir l’approvisionnement en nourriture dans le dôme et son équipe médicale d’urgence est arrivée tôt mardi pour mettre en place un hôpital de campagne à proximité. D’autres zones, comme l’échangeur, ont reçu un approvisionnement d’urgence. Mais le centre de conférence est resté ignoré de la bureaucratie, sans nourriture, sans soins médicaux et sans sécurité, même après que le nombre de personnes s’y étant réfugié eut dépassé les 15’000 le mercredi.

La Nouvelle-Orléans avait des bus mais peu de chauffeurs. Le lundi après-midi, la gouverneur Kathleen Blanco a demandé des bus au directeur de la FEMA ; il lui a répondu qu’il en avait 500 de disponibles pouvant être amenés dans de brefs délais. Pourtant, il n’a rien fait. Le Département fédéral des transports (DOT) avait bien un contrat avec une compagnie de transports pour fournir des bus et d’autres véhicules, ainsi que des chauffeurs, mais, pour des raisons encore floues, la FEMA n’a pas transmis la demande de Blanco avant mercredi à 1h45 du matin, presque 36 heures après qu’elle eut été faite. Ce soir là, Blanco a parlé avec le président Bush. « J’ai besoin de tout ce que vous avez », lui a-t-elle dit.

Ignorance et béatitude

L’appareil fédéral d’urgence créé après le 11 septembre, baptisé « National Response Plan » (NRP), n’avait quasiment jamais été testé. Encore plus alarmant, les hauts fonctionnaires ne semblaient pas bien le connaître. Selon la loi, dès que le président déclare qu’il y a eu une catastrophe, comme Bush l’avait fait avant même que Katrina ne frappe, le NRP entre en vigueur et la catastrophe devient un « évènement d’importance nationale ». Il y a également dans le NRP une disposition appelée « Catastrophic Incident Annex » réservée aux catastrophes les plus graves. Quand ce plan est en action, il est stipulé que les agences fédérales peuvent acheminer des ressources dans une zone sinistrée de leur propre initiative, sans attendre de demandes des Etats ou des autorités locales.

Pourtant, alors que les eaux montaient à la suite de l’ouragan, le secrétaire du DHS Michael Chertoff semblait curieusement peu préoccupé. Le lundi, il a observé la catastrophe depuis son bureau de Washington, mais a laissé l’affaire entre les mains de la FEMA. Le mardi matin, après avoir été averti de l’étendue de l’inondation, il a pris un avion pour Atlanta pour s’entretenir avec le secrétaire à la santé et aux affaires sociales, Michael Leavitt, sur les préparatifs pour faire face à la grippe aviaire. Chertoff n’a pas fait valoir l’annexe sur les incidents catastrophiques et il a attendu mardi pour déclarer officiellement Katrina incident d’importance nationale - un geste à la signification incertaine, puisque la catastrophe avait déjà ce statut d’un point de vue légal. Chertoff n’était pas non plus conscient qu’un grand nombre de personnes avaient trouvé refuge dans le Centre de conférences jusqu’à ce qu’un journaliste de la National Public Radio ne l’en informe le jeudi après-midi ; Brown, qui n’appréciait pas l’autorité bureaucratique exercée par le DHS sur la FEMA, ne lui avait pas fait parvenir cette information. (Brown avait finalement organisé l’approvisionnement du centre en eau et en nourriture ce jour là.).

Entre-temps, la FEMA s’est révélée incapable de satisfaire les demandes des autorités provenant de toute la côte du golfe du Mexique : approvisionnement en eau, en nourriture et en personnel. Le nombre énorme de requêtes, et les limites de son système dépassé de traitement des demandes, ont causé de nombreuses défaillances et des désordres bureaucratiques.

A partir du lundi après-midi, les pillages généralisés ont commencé à poser un nouveau problème à la Nouvelle-Orléans. Les systèmes de communication de la police sont tombés en panne, certains agents ont quitté leurs postes, et les autres, n’arrivant pas à entrer en contact avec leurs chefs, n’étaient pas sûrs de ce qu’ils devaient faire. Pendant ce temps, l’ambiance de peur et d’incertitude a donné naissance à des rumeurs qui ont vite été relayées par les médias. Au Superdome et au Centre de conférences, des rumeurs de meurtres, de viols, de maltraitances d’enfants, d’agressions et de vols ont commencé à circuler. En réalité, les gens rassemblés aux deux endroits étaient majoritairement pacifiques ; on a appris plus tard que seules quelques personnes étaient mortes, toutes de causes naturelles, et la police n’a pas pu confirmer de viols ni d’agressions. Les rumeurs n’ont pas circulé que parmi les évacués ; elles ont gagné la Garde Nationale, les fonctionnaires de l’Etat et de la FEMA travaillant à la Nouvelle-Orléans, et les médias, qui ont dressé le portrait d’une ville s’enfonçant dans l’anarchie et ont commencé à demander que le président prenne des mesures.

Alors que la situation se détériorait, le président Bush est vraiment resté distant. Il était en vacances dans son ranch de Crawford au Texas alors que la tempête approchait, puis, le lundi et le mardi, il était en voyage en Arizona et en Californie. Les premières déclarations publiques du président sur la catastrophe ont été des discours de soutien routiniers se voulant rassurants, trahissant ce qui semblait être une connaissance limitée de l’étendue des dégâts et du désespoir des victimes. Le mercredi, le président est rentré à Washington. Durant ce voyage de retour, Air Force One a survolé la Nouvelle-Orléans et la côte du golfe du Mexique, s’inclinant pour que Bush puisse constater les dégâts. Mais cela n’a été qu’une action symbolique et tout ce qui en a résulté fut une photo du président regardant par le hublot. A l’intérieur et à l’extérieur de l’administration, des gens ont demandé à ce que des mesures audacieuses soient prises, et des fonctionnaires de la Maison Blanche ont commencé à étudier la possibilité de « fédéraliser » les troupes de la Garde Nationale en Louisiane, c’est à dire retirer le commandement à la gouverneur Blanco et envoyer des troupes fédérales. L’utilité d’une telle manœuvre était au mieux incertaine : son effet serait limité, le symbole politique consistant à passer outre l’autorité d’un gouverneur rendait certains fonctionnaires nerveux et Blanco a catégoriquement rejeté cette idée. Pourtant, la Maison Blanche a essayé pendant deux jours de mettre au point un plan de fédéralisation avec l’aide du département de la Défense.

Le mercredi, des bus déployés par le DOT se sont tardivement mis en route pour la Nouvelle-Orléans. L’équipe de Blanco avait également réussi à obtenir quelques bus. Le jeudi matin, trois jours après que Katrina eut inondé la ville, ils ont commencé à évacuer le Superdome, transportant les gens vers l’Astrodome de Houston et vers d’autres abris au Texas. Le vendredi matin, les troupes de la Garde Nationale ont pris le contrôle du Centre de conférences et ont mis en place des centres de distribution de nourriture. Les victimes ont été évacuées le jour suivant.

Répercussions

Il n’a fallu que quelques semaines, beaucoup moins que prévu, au Corps des ingénieurs pour pomper la majeure partie de l’eau hors de la ville. Mais une grande partie du parc résidentiel était sévèrement endommagé ou en ruines et des centaines de milliers de personnes déplacées devaient commencer à ramasser les morceaux de leurs vies. D’une certaine manière, la Nouvelle-Orléans n’était plus que l’ombre d’elle-même ; de grandes parties de la ville et de ses banlieues sont restées en majorité inhabitées pendant les mois qui ont suivi. La tempête a déclenché une gigantesque diaspora forcée et a remodelé le profil économique et social de la région de la Nouvelle-Orléans et de toute la côte du golfe. Selon une étude menée par le bureau du recensement américain, la Nouvelle-Orléans avait perdu presque 40% de sa population quatre mois après la tempête ; parmi ceux qui étaient revenus, on comptait proportionnellement plus de blancs avec des revenus plus élevés, par rapport au profil de la ville avant la tempête. (La vague de travailleurs hispaniques, arrivés par milliers pour participer à la reconstruction, n’a pas été prise en compte dans l’étude ; il est probable qu’un certain nombre d’entre eux s’installera définitivement dans la région.) Le long de la côte, les effets ont été différents : à mesure que le nombre de propriétés de valeur au bord de la mer détruites augmentaient, les personnes les plus fortunées s’en allaient. Dans les comtés d’Harrison, d’Hancock et de Jackson au Mississippi, les résidents blancs sont passés de 78% à 69% de la population et la population noire a augmenté dans les proportions inverses.

Suite à Katrina, des comités de la Chambre des Représentants et du Sénat ont mené des enquêtes qui ont permis de découvrir de nombreuses défaillances dans le système. La commission du Sénat a recommandé l’abolition de la FEMA pour tout reprendre au début et créer une nouvelle agence au sein du DHS. Mais l’administration Bush était peu disposée à soutenir cette mesure et ses porte-parole ont déclaré qu’ils n’envisageaient pas de réformes importantes.

En mars 2006, à l’approche de la nouvelle saison des ouragans, le Corps des ingénieurs a annoncé qu’il allait dépenser des millions pour ramener le système des digues à son niveau de protection antérieur. Il a également mené une enquête à grande échelle sur les défaillances des digues, rejoignant plusieurs équipes d’experts tentant de déterminer ce qui n’avait pas fonctionné. Le 1er juin, le Corps des ingénieurs a rendu public ses résultats lors d’un mea culpa sans précédent. Il a déclaré que les digues « ne fonctionnaient qu’en théorie » et n’étaient qu’un assemblage négligent de pièces n’allant pas ensemble et a accepté la responsabilité de l’échec, reconnaissant que l’erreur humaine avait joué un rôle majeur dans l’inondation de la Nouvelle-Orléans.

John Mc Quaid a reçu une bourse de l’Open Society Institute pour étudier l’ouragan Katrina et a co-écrit, avec Mark Schleifstein, Path of Destruction : the Devastation of New Orleans and the Coming Age of Superstorms.

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