par
Claire Hope Cummings
traduit de World Watch
Des champs de riz dans la vallée San Joaquin en Californie
Crédit photo : Vince Streano/CORBIS
Willows, Californie - Le Parc national naturel de vie sauvage de Sacramento est sur le point d’essuyer une tempête hivernale. Les canards et les oies tourbillonnent au-dessus des étangs, et alors que les premières gouttes de pluie s’écrasent sur le sol et criblent la surface de l’eau, les oiseaux se mettent à tomber du ciel par milliers - pattes tendues en avant, cous voûtés, les ailes battant vers l’arrière au moment de se poser sur le plan d’eau. Au-dessus de la scène, des centaines d’ibis noirs gravent encore des lignes ondulées sur les nuages gris sombre. Le bruit est phénoménal - le cri rauque des colverts et des pilets, le cri des oies des neiges et des oies de Ross se mêlent aux claquements des ailes fouettant l’air. À l’arrière plan, des carouges à épaulettes, résidents sédentaires de la région, déjà cachés dans les roselières, laissent de temps à autre échapper un trille à la tonalité aiguë.
Le retour annuel de centaines de milliers d’oiseaux aquatiques dans la vallée de Sacramento est un spectacle dont on ne se lasse pas. Du point de vue des oiseaux, la vallée constitue un buffet tentant. Durant l’hiver, des champs de riz inondés et les rives nombreuses leur offrent leur nourriture aquatique de prédilection et des herbages variés. On y trouve des tonnes de semences et de grains à glaner, le restant des récoltes moissonnées sur un demi-million d’acres de riz et d’autres cultures, et pas moins de six Parcs nationaux de vie sauvage gérés avec soin environnent ce festin. Le choix ne manque pas. Mais ces depuis quelque temps, les oiseaux sédentaires et ceux qui reviennent de leur migration se nourrissent dans des champs où est cultivé un riz expérimental issu de semences génétiquement modifiées, dont au moins 50 acres de riz incluant des gènes humains.
L’intrusion de riz transgénique dans la vallée de Sacramento présente des risques significatifs pour la vie sauvage et pour les écosystèmes délicats dont elle dépend. Et il menace l’industrie du riz de Californie et son chiffre d’affaires évalué à 500 millions de dollars, une industrie qui a travaillé dur pour développer un produit de haute qualité (et dont le commerce du riz biologique prospère). Elle bénéficie aussi d’une image favorable du point de vue de l’environnement, en raison de ses efforts pour protéger les oiseaux aquatiques et leurs habitats sur les berges. Aujourd’hui, la possibilité que du riz contenant des gènes humains et d’autres protéines nouvelles puissent également contaminer l’approvisionnement alimentaire des humains est à l’origine d’une tempête de controverses.
Jusqu’ici les produits alimentaires de Californie étaient restés vierges d’organismes génétiquement modifiés (OGM). Mais deux entreprises agrochimiques, Monsanto et Aventis/Bayer CropScience, font pression pour obtenir le droit de faire pousser dans l’Etat du riz tolérant aux herbicides (herbicide tolerant, HT). Et Ventria Bioscience, une petite entreprise de biotechnologie située à Sacramento, cherche à obtenir une approbation afin d’élargir la zone qu’elle utilise pour tester son riz transgénique contenant des protéines humaines. En attendant cette autorisation qui leur permettrait de procéder à une plantation à but commercial, ces entreprises cultivent à titre expérimental deux types de riz transgéniques à l’air libre, dans la vallée de Sacramento, dans des parcelles auxquelles les oiseaux, les insectes et d’autres espèces sauvages ont un accès sans entraves.
C’est le riz de Ventria Bioscience qui provoque le débat le plus vif. Actuellement, la compagnie teste du riz qui a été modifié génétiquement avec des gènes humains pour produire deux protéines que l’on trouve dans le lait maternel, le lysozyme et la lactoferrine. Les mères qui donnent le sein à leurs bébés leur fournissent ainsi ces protéines, leur assurant une plus grande résistance aux bactéries, aux virus, aux champignons et aux autres microbes. La lactoferrine fournit également un supplément de fer. Alors que Ventria expérimente plusieurs variétés de riz renforcés de gènes humains, elle prévoit d’utiliser son riz associé au lait maternel humain comme une "alternative à l’usage d’antibiotiques dans l’alimentation des poulets" et comme supplément dans des formules d’alimentation pour enfants. Pourquoi prendre les protéines déjà disponibles dans leur forme naturelle et les modifier génétiquement pour créer de nouvelles formes re-combinées de ces mêmes protéines ? Parce que c’est la seule manière de faire qui permette à une compagnie de déposer un brevet et de se rendre ainsi propriétaire de ces substances de valeur. Ce scénario nouveau et aux conséquences largement inconnues pose des questions agricoles, économiques, légales, environnementales et éthiques sans précédent. Le public en général pourrait estimer que les agences responsables de la réglementation et de l’approbation de l’usage de telles cultures expérimentales suivent de près ces questions. Malheureusement il n’en est rien.
Paralysé par le risque
Lorsqu’il est question des OGM en général, et du riz transgénique pharmaceutique en particulier, le champ de la réglementation est en friches. La responsabilité pour les essais des OGM en champ relève de la compétence du Service américain d’inspection sanitaire du Département animaux et plantes en agriculture (United States Departement of Agriculture’s Animal and Plant Health Inspection Service,APHIS). A la base, l’APHIS est chargé de protéger les plantes et les animaux des ravageurs et des pathogènes envahisseurs, ce qui implique qu’il protège les cultures des animaux sauvages, mais non l’inverse. Pour faire son travail, l’APHIS dépend de l’information volontaire des agriculteurs sur le risque potentiel que leurs produits peuvent présenter. Mais lorsque les tests en champs autorisés ont été accomplis, les produits deviennent "hors réglementation" et l’APHIS ne procède à aucun autre suivi ni aucune autre évaluation.
Les cultures d’OGM contenant des pesticides ressortissent de la compétence de l’Agence de protection de l’environnement, mais les deux formes de riz proposées aujourd’hui à la commercialisation en Californie ne sont pas des OGM avec pesticides. L’Administration pour l’alimentation et les médicaments réglemente bien entendu les médicaments, mais elle a décidé il y a longtemps que les aliments contenant des OGM équivalent à des aliments conventionnels. Ainsi, à moins que quelque chose ne se produise, comme par exemple une allergie à la nourriture, elle n’est pas concernée. Ventria Bioscience, une compagnie fondée par des vétérans de la biotech, qualifie son riz de "nourriture médicinale" (medicinal food), un terme qui ne connaît aucune définition précise. Si leurs produits ne sont pas utilisés comme médicaments, ils pourraient bien passer entre les mailles du filet réglementaire.
Cette situation laisse aux Etats le soin de gérer ce problème. Le cas du riz californien est unique, car la législature de l’Etat a créé une structure quasi publique (la Commission californienne du riz, CRC) chargée de se pencher sur certaines questions de réglementation, d’information et de promotion. Récemment, l’Etat l’a chargée de passer en revue les propositions concernant le riz transgénique et de fournir des pistes de réglementation au Département de l’agriculture de l’Etat.

Le président de la CRC, Tim Johnson, a affirmé que seuls les producteurs de riz de la Californie avaient les compétences pour juger des nouvelles variétés et faire adopter des protocoles pour leur plantation et leur manutention. "Sinon", dit-il, "il n’y aurait aucun suivi outre ce que fait l’APHIS." Il a ajouté que la CRC n’avait pas le pouvoir d’empêcher qu’une variété particulière de riz soit plantée et qu’il accorderait au riz génétiquement modifié le même respect qu’à toute autre variété à valeur commerciale. Johnson s’est montré confiant dans le fait que l’industrie californienne du riz puisse développer des protocoles limitant le nombre de variétés transgéniques de riz et qu’elle soit à même d’éviter une contamination rampante qui est, par exemple, un fléau pour l’industrie du maïs.
Cet optimisme fait écho à ce que dit Ventria Bioscience : son riz ne fait courir aucun risque à l’environnement ou aux autres cultivateurs de riz parce que, contrairement au maïs, le riz est une plante auto-pollinisatrice. Et l’entreprise d’affirmer que les protocoles qu’elle propose au CRC, qui va imposer un contrôle très rigoureux des plantations, des récoltes, et de la manutention - se traduisant par l’utilisation d’équipements et de cueilleurs "spécialisés" - assureront qu’aucune contamination ne se puisse se produire. D’autres produits alimentaires ont connu quelque succès grâce à de tels efforts de "préservation d’identité", mais la procédure est coûteuse et permet malgré tout un faible degré de contamination par les OGM.
Dans des cultures conventionnelles de maïs, de soja, ou de canola (équivalent en Europe du colza 00) aux Etats-Unis, une telle contamination est aujourd’hui rampante. En février, l’Union des scientifiques inquiets (Union of Concerned Scientists, UCS) a établi que plus des deux tiers de ces cultures étaient contaminés avec des ADN génétiquement modifiés. Et la contamination de l’approvisionnement alimentaire par les entreprises biopharmaceutiques est aujourd’hui également une réalité, en non plus simplement une crainte. En 2002, on a trouvé que du maïs biopharmaceutique avait contaminé du soja conventionnel cultivé pour l’alimentation humaine. Le Dr Jane Rissler, une spécialiste de la pathologie des plantes à l’UCS et co-auteur du rapport, affirme que désormais, en plus de la contamination par les OGM, "on trouve parmi les contaminants potentiels des gènes de cultures destinées à la production de médicaments, de plastiques et de vaccins." Lorsqu’il est question de ces recombinants pharmaceutiques et de ces protéines industrielles, des experts comme Bill Freese, chercheur et analyste pour l’association Les amis de la Terre, et auteur d’un rapport sur la biopharmacie, dit que seule la "tolérance zéro" est acceptable pour ce qui a trait à la contamination de l’approvisionnement en nourriture humaine.
En Californie, la possibilité que le riz génétiquement modifié, sans parler du riz biopharmaceutique, s’introduise dans d’autres champs ou dans des moulins, cause une véritable inquiétude. Les meuniers affirment qu’ils ne toucheront pas au riz transgénique parce qu’ils n’ont aucun moyen de le garder séparé du riz ordinaire. L’industrie des assurances ne considère pas la prise de risques liés aux OGM. Les producteurs de riz biologique déclarent se sentir particulièrement vulnérables parce que la contamination de leurs cultures par les OGM leur coûterait leur certification et leur prime sur le marché. Et les questions légales concernant les responsabilités liées aux contaminations ne sont pas réglées ; jusqu’ici, les fermiers et les transformateurs doivent supporter seuls tous les risques. Pourtant Aventis (aujourd’hui Bayer Crop Science), cette compagnie même qui est à l’origine d’une contamination à grande échelle par les OGM en Europe, et qui est reponsable du fiasco qui a obligé Starlink à rappeler la nourriture aux Etats-Unis (ce qui a coûté des millions des dollars aux contribuables, aux fermiers, et aux entreprises de conditionnement et de distribution), agit comme si son riz transgénique ne pouvait causer aucun problème de contamination.
Rien dans les protocoles en vigueur ou dans les pratiques de terrain des compagnies biopharmaceutiques ne les oblige à prendre des précautions contre l’exposition de la vie sauvage à ces nouvelles protéines, comme l’installation de filets pour protéger la vie des oiseaux ou pour éviter qu’ils ne transportent les grains vers d’autres champs de riz. D’autres pays ne sont pas si confiants. Le Brésil, par exemple, exige des filets de protection au-dessus des parcelles-test de riz tolérant aux herbicides. Lorsque les autorités ont découvert des parcelles dépourvues de telles protections, elles en ont ordonné la destruction.
J’ai demandé à la CRC si elle avait l’intention de mettre l’accent sur la protection des espèces sauvages dans leurs protocoles. Johnson a alors souligné que toutes ces questions restaient encore ouvertes, mais qu’il était satisfait par les conclusions de l’APHIS selon lesquelles le riz biopharmaceutique n’aurait pas "d’impact significatif " sur la vie sauvage. Selon Johnson, toute restriction venant du CRC exigerait une base scientifique. Or il n’y a aucune base scientifique qui permette de conclure dans un sens ou dans l’autre. La position actuelle de la CRC s’appuie sur une communication orale avec l’APHIS qui, lui, fonde ses conclusions sur une évaluation environnementale unique effectuée en 1997 sur la variété de riz biopharmaceutique de Ventria. L’évaluation repose uniquement sur des suppositions à caractère général sur les produits transgénique, auxquelles s’ajoute une information "fournie par le requérant". Sans aucune étude ou analyse indépendante, l’APHIS a conclu qu’il n’y "a aucune raison de croire" qu’il puisse y avoir un impact sur la vie sauvage ou "d’autres organismes non visés".
Le lamentable manque de recherches sur la façon dont les cultures modifiées génétiquement affectent la vie sauvage démontre simplement l’inadéquation du système réglementaire fédéral. Dans les années quatre-vingt, l’industrie de la biotechnologie a fait pression avec succès sur le gouvernement pour qu’il renonce à toute nouvelle législation portant sur les OGM. Aujourd’hui, les agences fédérales appliquent, pour répondre aux impacts des OGM, les mêmes lois votées pour assurer le contrôle des produits chimiques, bien que les OGM soient des organismes vivants dont le comportement dans le monde du vivant est fort différent. Lorsque Dan Quayle a annoncé un cadre de régulation pour les biotechnologies en 1986, il a mis en place le système qui, assorti de révisions mineures, est toujours en usage aujourd’hui : l’industrie fournit sur une base volontaire de l’information sur ses produits, et ceux-ci sont acceptés à la tête du client. Aucune analyse ou révision indépendante n’est conduite. Ainsi, les compagnies biotechnologiques n’ont pas à révéler les défauts de leurs produits ni à étudier leurs impacts sur l’environnement. Et ils utilisent la couverture "information confidentielle de l’entreprise" pour cacher certains faits cruciaux, comme l’endroit où se trouvent leurs parcelles-test à l’air libre. La population, les fermiers travaillant à proximité, ou même les responsables des crèches des environs ne peuvent savoir si un produit biopharm est planté à proximité. Il y a des milliers de parcelles-test de ce type dans tout le pays, où sont cultivées des plantes biopharmaceutiques que l’on ne peut distinguer visuellement d’autres plantes.
Les agences fédérales ignorent tout simplement les études qui documentent les problèmes environnementaux et de santé causés par les cultures transgéniques. Mais les opposants au riz transgénique espèrent que les évidences scientifiques qu’ils présentent au CRC seront examinées de manière honnête. Ils mettent en doute l’argument de l’industrie biopharmaceutique selon lequel le riz est une culture dont les gènes voyagent peu, citant des études faites au Canada et en Europe, qui démontrent au contraire un haut degré de croisement entre les variétés de riz. Le riz commercial est également connu pour ses croisements avec les mauvaises herbes de la même famille poussant à proximité, comme le riz rouge. Les groupements de fermiers signalent en outre que la culture du riz transgénique aura des effets environnementaux collatéraux. Il existe deux types de cultures d’OGM (les "tolérants aux herbicides" et les "résistants aux insectes"), et dans de nombreux cas, les deux utilisent davantage d’herbicides et exposent l’environnement à davantage d’insecticides que les cultures conventionnelles. Une étude récente au Royaume-Uni a révélé que les cultures tolérantes aux herbicides réduisent les populations d’insectes et nuisent à la biodiversité. Par la pollinisation croisée et la sélection naturelle (réalisées sous de fortes doses d’herbicides), la plantation de cultures tolérantes aux herbicides peut mener à la création de "super-mauvaises herbes" résistant à un ou à plusieurs herbicides. D’autre part, les cultures modifiées de façon à résister aux insectes peuvent créer chez ceux-ci une résistance aux pesticides communément utilisés et porter atteinte aux insectes bénéfiques à l’agriculture.

Le groupe "Californiens pour une agriculture sans ingénierie génétique" (Californians for GE-Free Agriculture), une coalition de groupements de fermiers, d’environnementalistes et de consommateurs, s’est activement engagé pour informer à la fois les responsables des réglementations et la population. La coordinatrice de leur campagne, Renata Brillinger, croit qu’aussi importantes que soient les questions environnementales, ce sont plutôt les enjeux économiques qui vont déterminer si le riz génétiquement modifié sera ou non cultivé en Californie. Renata Brillinger souligne que l’industrie prendrait un grand risque en approuvant le riz transgénique, parce que le riz californien est vendu d’une part à des consommateurs locaux capables de discernement et qui ne veulent pas d’OGM, et expédié d’autre part sur les marchés asiatiques qui ont déjà rejeté les OGM. Elle souligne en outre que le riz transgénique n’engendre pas de réels bénéfices agronomiques et que les fermiers qui reçoivent une prime pour leur production sont ceux qui se dirigent vers la production biologique et non la production transgénique. Alors, s’interroge-t-elle, quel serait le bénéfice pour les quelques fermiers qui pourraient cultiver du riz biopharmaceutique, considérant les risques énormes pour l’environnement et l’approvisionnement alimentaire ? Selon elle, le principal élément à considérer, comme pour toute culture aux OGM, est que "la contamination de l’approvisionnement alimentaire est pratiquement inévitable" - et c’est là un risque que l’industrie du riz ne peut se permettre.
Une solution à la recherche d’un problème ?
Qu’en est-il des consommateurs ? Lorsque le choix leur est offert, ils rejettent les OGM. Pourquoi voudraient-il d’OGM venant de la biopharmaceutique ? Les protéines que Ventria Bioscience cultive dans leur riz transgénique sont des protéines recombinantes produites par des plantes, et qui, comme cela a été expliqué plus haut, sont déjà disponibles dans leur forme naturelle. Même si Ventria pouvait prouver que leurs gênes recombinants, basés sur les plantes, sont aussi utiles que le sont les protéines naturelles - la question reste ouverte -, il n’y a pas une seule bonne raison pour laquelle une mère devrait payer un prix plus élevé, et prendre un risque supplémentaire, pour nourrir son bébé avec une formule transgénique destinée aux enfants.
Des experts tels que Bill Freese, des Amis de la Terre, ou Michael Hanson, de l’Union des consommateurs, se demandent si le biopharming peut produire ce qu’il promet. Pour eux, nous n’en savons pas encore assez sur les différentes manières dont les plantes, contrairement aux animaux, produisent leurs protéines. Et si cette question ne devait pas suffire à inciter les autorités à mettre fin à son développement, Freese et Hanson avancent l’argument que le développement d’une alimentation issue de la biopharmacie est susceptible de causer des problèmes de santé humaine catastrophiques. Car ces protéines recombinantes contiendront très certainement des allergènes, particulièrement dangereux pour les enfants. Ventria Bioscience a-t-elle vraiment l’intention d’utiliser ses produits dans des formules alimentaires pour enfants ? Ou l’entreprise vise-t-elle plutôt le marché plus lucratif, et moins réglementé, de l’alimentation des volailles ? On aurait pu penser que les compagnies biopharmaceutiques s’interrogeraient sur la sagesse de produire une culture qui fait courir de tels dangers et dont les consommateurs ne veulent pas. Au lieu de ça, un peu comme le canard qui se précipite pour trouver une place à l’abri de la pluie, Ventria semble jouer les fiers-à-bras, et fait face aux tempêtes de protestations sur le sujet.
Le biopharmaceutique dans l’alimentation n’est-il pas seulement une autre solution biotechnologique coûteuse aux problèmes du tiers-monde pour lesquels une solution existe déjà, comme le traitement de la diarrhée chez les enfants ? L’agriculture sera-t-elle maintenant utilisée comme un outil de santé publique sans débat ou procédure pour comparer ses risques et ses bénéfices à des moyens peut-être moins onéreux et plus acceptables socialement ? Enfin, n’y a-t-il pas quelque chose de simplement répugnant et d’éthiquement irresponsable dans l’introduction de gènes humains brevetés dans des cultures alimentaires ?
Il est peu probable que la CRC complète son analyse à temps pour que Ventria commercialise son riz cette année. Le temps nous dira si la procédure de la CRC et la réglementation par l’Etat permettront de contenir ou d’éliminer de manière efficace les risques posés par le riz biopharmaceutique et transgénique. Début 2004, la base de donnée-test d’APHIS recensait 190 permis nécessaires à la production de riz transgénique dans l’environnement en Californie. Ventria s’est vu délivrer 12 permis par APHIS pour la réalisation d’études sur le riz contenant des OGM, dont 7 pour la Californie. Les 5 autres sont pour Hawaï, l’Etat américain connaissant la plus grande production de graines biopharmaceutiques et transgéniques. Mais comparé à la Californie, Hawaï connaît une réglementation beaucoup plus faible, et un environnement beaucoup plus vulnérable. C’est également là que l’on trouve la biodiversité la plus menacée au monde.

Les oies blanches du Parc national de vie sauvage de Merced en Californie
Crédit photo : Gary Zahm
L’hiver dernier, nous avons célébré le centenaire du Système des parcs nationaux de vie sauvage (National Wildlife Refuge System), créé en mars 1903 par le président américain Theodore Roosevelt. Peu de temps après, les États-Unis ont signé le Traité sur les oiseaux migrateurs (Migratory Bird Treaty Act). De plus, tout au long du XXe siècle, malgré les pressions du développement économique et de l’agriculture, les efforts se sont poursuivis pour protéger les animaux sauvages. Même l’industrie du riz s’est engagée dans la recherche d’un équilibre entre la production et la conservation. Résultat de tous ces efforts, notre engagement pour les oiseaux migratoires - basé sur le principe qu’ils reviendront chaque année aussi longtemps que nous leur laisserons quelque chose à manger et un endroit décent pour se reposer - semble se maintenir.
Alors que je visitais le Parc national de Sacramento, et que j’écoutais les criaillements des oies de retour de migration, je pensais à l’ouvrage classique de Rachel Carson, Printemps silencieux. Elle y documentait les dommages faits aux oiseaux par les produits chimiques, et durant les décennies suivantes, le public répondu à son travail par des lois robustes pour défendre l’environnement. Aujourd’hui, nous sommes toujours confrontés à des pesticides, que Carson appelait "des armes contre la nature". Et nous affrontons aujourd’hui de nouvelles armes contre la nature : les cultures transgéniques, et, encore plus effrayantes, les cultures biopharmaceutiques. Résultat, autant les oiseaux que les hommes consomment sans le vouloir à la fois des produits chimiques toxiques et des OGM. Considérant le peu que nous savons sur les impacts des OGM, cela signifie que nous participons tous à une vaste expérience génétique dépourvue de contrôle.
La peur de Carson qu’une contamination par des produits chimiques ne réduise le monde naturel au silence était fondée. Nous devons savoir aujourd’hui comment la contamination génétique affectera les oiseaux, l’environnement et nous-mêmes. Mais en raison d’un gouvernement compromis, et du lobbying de l’industrie contre toute réglementation environnementale, les études qui pourraient répondre ces questions ne sont pas réalisées. Aujourd’hui, par rapport à la montée du mouvement environnemental il y a 40 ans, on n’entend pas monter la clameur publique demandant de nouvelles lois et insistant pour que, travaillant pour l’intérêt public, les scientifiques soient confrontés aux impacts de la contamination génétique. La nature très en retrait des protestations publiques, cette inaction quiète du monde politique, particulièrement devant autant de menaces visant un monde naturel de plus en plus vulnérable, constituent peut-être un silence bien plus périlleux.
Claire Hope Cummings est une journaliste spécialisée en environnement. Elle combine ses écrits avec ses intérêts pour l’agriculture, dont la culture et la transformation du riz à la fois en Californie et au Vietnam. Elle a pratiqué le droit de l’environnement pendant vingt ans, et a été pendant quatre ans procureur au Département américain de l’agriculture.