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L’ouragan Katrina du point de vue de la sécurité humaine

par Michael Renner , Zoë Chafe
traduit de WorldWatch


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L’ouragan Katrina du point de vue de la sécurité humaine / 1.3 Mo




Au lendemain de l’ouragan Katrina, une blague circulait disant que si les habitants de la Nouvelle-Orléans avaient voulu que le gouvernement fédéral leur vienne en aide, ils auraient dû rendre Al-Quaida responsable de la tempête.

Les sarcasmes sont parfois utiles pour soulever une question. Une administration qui a très habilement exploité les peurs sécuritaires de l’après 11 septembre pour justifier nombre de ses actions n’a pas jugé nécessaire de prendre des mesures adéquates pour protéger la population de la côte du golfe du Mexique contre la menace bien réelle représentée par Katrina.

Au lendemain des attaques du 11 septembre 2001, l’administration Bush s’est empressée d’adopter une politique sécuritaire musclée - comme l’ont montré l’invasion de l’Irak et la forte augmentation des dépenses militaires. Mais l’administration a délibérément tourné le dos à une conception plus large de la sécurité qui s’est progressivement répandue dans les cercles académiques et politiques. Il est devenu assez clair que dans de nombreuses circonstances, les armes sont des outils peu appropriés. Malgré leur impressionnant pouvoir de destruction, elles ne peuvent pas grand chose, voire même rien du tout, pour nous protéger des crises environnementales, de la compétition grandissante pour les ressources, de la résurgence des maladies infectieuses, des disparités croissantes dans la répartition des richesses et de la pression démographique - autant de menaces non militaires qui peuvent se révéler tout aussi dangereuses que les actions d’un ennemi déterminé.

Plusieurs facteurs, parmi lesquels la destruction de l’écosystème, la croissance démographique et la marginalisation économique des populations pauvres ont ensemble préparé le terrain à des catastrophes « artificielles » - des catastrophes naturelles exacerbées par les actions humaines - plus fréquentes et plus dévastatrices. Le nombre de catastrophes dans le monde est passé de 750 pour la période 1980-1984 à presque 2000 pour la période 2000-2004 ; le nombre de personnes affectées est passé de 500 millions à 1,4 milliards pour la même période.

Mort et destruction

Katrina, l’ouragan le plus coûteux et l’un des plus mortels de l’histoire américaine (voir encadré, « Mauvaise compagnie : Katrina comparé aux autres catastrophes »), a causé des dommages évoquant ceux d’une armée d’invasion en maraude. Plus de 1.800 personnes ont trouvé la mort. Avec l’ouragan Rita, un mois plus tard, la tempête a transformé en réfugiés environ 750.000 habitants de la Nouvelle-Orléans et d’autres villes le long de la côte du golfe, les éparpillant non seulement dans les comtés et les Etats voisins mais aussi beaucoup plus loin.

Pour beaucoup d’entre eux, les perspectives d’un retour à la maison sont encore incertaines. Même si les digues de la Nouvelle-Orléans ont été réparées, elles ne sont pas plus capables de supporter une tempête de l’ampleur de Katrina qu’elles ne l’étaient l’année dernière. Dans l’ensemble, la fiabilité du système de protection contre les inondations reste sujette à caution. De plus, en désignant certains quartiers de la Nouvelle-Orléans comme étant à « récupération différée » et en rasant les maisons endommagées des familles à bas revenus sans les remplacer, la politique post-catastrophe place des obstacles supplémentaires sur la route de nombreuses personnes souhaitant retourner chez elles (voir « La course aux terrains élevés à la Nouvelle-Orléans », p.40).

Un rapport du bureau du recensement a découvert qu’en janvier 2006, les comtés de Louisiane les plus durement touchés avaient perdu 385.000 habitants, soit environ 39% de leur population totale. La paroisse d’Orléans a perdu 64% de ses habitants alors que la paroisse plus petite de St Bernard a été presque entièrement dépeuplée, perdant 95% de sa population. Selon les estimations, 80% de la population afro-américaine présente à la Nouvelle-Orléans avant la tempête a été déplacée.

La tempête a également eu des impacts majeurs sur la sécurité économique (voir « Les impacts de Katrina sur la sécurité nationale », p.23). On estime que les pertes atteignent une somme incroyable de plus de 100 milliards de dollars. Le golfe du Mexique et la zone côtière s’étendant du Texas à l’Alabama abritent un grand nombre de plates-formes pétrolières, d’installations de forages, de pipelines, de raffineries et d’usines pétrochimiques. Katrina a stoppé la majeure partie de l’extraction pétrolière de la région - qui représente un quart de la production américaine - et mis hors service environ 10% de la capacité de raffinage du pays. Dans une période de ressources limitées, ces effets ont contribué à la hausse des prix de l’énergie.

Katrina a également mis en lumière un autre point faible. Le Mississippi, ainsi que les installations portuaires regroupées près de la Nouvelle-Orléans, sont une artère essentielle de l’import-export. Comme le fait remarquer George Friedman du cabinet de consultant Stratfor, la Nouvelle-Orléans est « l’endroit d’où le gros des marchandises agricoles part vers le reste du monde et où la majorité des marchandises industrielles arrivent ». Sans un fleuve navigable, une marine marchande appropriée, des installations de manutention et un endroit sûr où la main-d’œuvre puisse habiter, ce système et une grande partie de l’économie américaine sont en danger.

Ces risques sont essentiellement auto-infligés. C’est le pétrole, l’agriculture et les autres intérêts commerciaux qui ont transformé le Mississippi en canal industriel, attiré un grand nombre d’usines toxiques dans la région et détruit les écosystèmes côtiers qui autrefois servaient de protection contre les ouragans. Cette intervention humaine massive sur l’écosystème de la région, menée au nom de la recherche du profit, l’a rendu de plus en plus vulnérable. Les populations les moins aisées ressentent depuis longtemps, bien avant la saison des ouragans 2005, les revers du développement industriel traditionnel. En Louisiane, les plus pauvres ont hérité des usines pétrochimiques dangereuses et des décharges de déchets toxiques dans la tristement célèbre « Cancer Alley ». Mais Katrina a aussi frappé les riches et les puissants.

Les yeux grand fermés

En 2001, l’Agence fédérale de gestion des situations d’urgence aurait déterminé les trois catastrophes les plus probables et les plus graves auxquelles les Etats-Unis pourraient avoir à faire face : une attaque terroriste sur New York, un ouragan important qui frapperait la Nouvelle-Orléans et un tremblement de terre de grande amplitude à San Fransisco. Tout comme l’administration Bush n’a pas prêté attention à l’avertissement désormais célèbre contenu dans le briefing présidentiel quotidien du 6 août 2001 - « Ben Laden s’apprête à frapper aux Etats-Unis » - l’avertissement à propos de la Nouvelle-Orléans n’a pas non plus déclenché une action.

Ce n’était pas par manque d’informations. Le gouvernement savait que les digues de la Nouvelle-Orléans ne pourraient pas supporter plus qu’un ouragan de catégorie 3. Le Corps des ingénieurs de l’armée américaine de la Nouvelle-Orléans avait encore averti en mai 2005 que plusieurs digues s’étaient enfoncées et qu’il faudrait bientôt les rehausser, qu’une étude ambitieuse de prévention des inondations proposée quatre ans auparavant n’avait pas été financée et que les ondes de tempêtes d’un ouragan pouvaient mettre hors service les deux grandes stations de pompage qui fonctionnaient sans interruption pour maintenir la ville au sec même hors de la saison des ouragans.

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Une ancienne habitante de la Nouvelle-Orléans sort des meubles de sa maison, dans un projet de logement public qui était toujours fermé par la ville en juin 2006. Photo : Lee Celano/REUTERS © 2006

Le maintien et le renforcement des défenses nécessaires à la survie de la Nouvelle-Orléans ont été négligés pendant plusieurs décennies. Par exemple, le Projet de contrôle des inondations urbaines du sud-est de la Louisiane, approuvé par le Congrès en 1995 et qui aurait dû être achevé avant l’arrivée de Katrina, est resté en suspens. Le Projet du Lac Pontchartrain, destiné à protéger la ville contre les ondes de tempêtes d’ouragan de catégorie 3, a été approuvé pour la première fois en 1965 après le passage de l’ouragan Betsy. Mais pour un certain nombre de raisons (parmi lesquelles des questions techniques, des considérations environnementales, des problèmes légaux et des oppositions locales à certaines parties du projet), les digues et les murs de protection sont restés partiellement inachevés. Le projet devait être terminé, selon les estimations, en 2015.


Mauvaise compagnie : Katrina comparée aux autres catastrophes
Même si l’ouragan Katrina va laisser des images choquantes dans l’esprit de nombreux Américains - et de nombreuses personnes dans le monde entier -, d’un point de vue scientifique, Katrina n’a pas été la tempête la plus remarquable à avoir frappé les côtes américaines. A la fin de la saison des ouragans 2005, Katrina se classait sixième parmi les ouragans les plus intenses mesurés dans l’Atlantique, en se basant sur la basse pression centrale qui définit de telles tempêtes.
Le nombre de décès imputables à Katrina s’élève à 1.836, parmi lesquels un certain nombre d’évacués qui sont morts plus tard de causes liées à l’ouragan. Au moins deux autres tempêtes aux Etats-Unis ont fait plus de morts que Katrina. En 1928, une violente tempête a frappé Lake Okeechobee, en Floride, faisant au moins 2.500 morts et en 1900 un ouragan a frappé Galveston, Texas, tuant 6.000 personnes. En 2005, selon le Centre de recherche sur l’épidémiologie des catastrophes, un total de 13.670 personnes sont mortes dans le monde à cause de catastrophes météorologiques. En moyenne, 260 millions de personnes sont affectées par de telles catastrophes chaque année dans le monde, ce qui signifie qu’elles ont besoin d’une assistance immédiate pour ce qui concerne la nourriture, l’eau, les abris et l’hygiène. Presque chaque année, les inondations tuent ou affectent de manière significative un grand nombre de personnes. En 1931, l’inondation la plus mortelle jamais enregistrée a tué 3,7 millions de chinois et une autre en 1998 en a affecté 239 millions.
Si les ouragans et les autres catastrophes météorologiques retiennent une grande partie de l’attention des médias, ils sont beaucoup plus faciles à prévoir que les gros tremblements de terre. Durant le siècle passé, trois tremblements de terre rien qu’en Chine ont tué chacun plus de 10 fois plus de personnes que Katrina. Le tremblement de terre le plus mortel, qui a frappé Tangshan en Chine en 1976, a tué selon les estimations 242.000 personnes. Et il sera difficile d’oublier de si tôt le tsunami de l’océan Indien de 2004, qui a tué approximativement 230.000 personnes dans 14 pays.

-  Zoë Chafe

Avec l’arrivée de l’administration Bush, et surtout après le 11 septembre, cette négligence n’a fait qu’empirer. A partir de 2003, l’invasion et l’occupation de l’Irak ont englouti d’immenses quantités de ressources, alors que les réductions d’impôts pour les riches ont causé des déficits fédéraux record et ont rendu les financements publics rares en dehors du secteur militaire.

Selon le Los Angeles Times, depuis 2001, des experts et des politiciens de Louisiane ont demandé près de 500 millions de dollars de financement fédéral pour la protection contre les inondations. L’administration Bush en a demandé seulement 166 millions, bien que le Congrès ait revu ce chiffre à la hausse et approuvé 250 millions. Les travaux sur les digues de la rive est de la Nouvelle-Orléans se sont arrêtés pour la première fois en presque quatre ans. Le bureau de comptabilité du gouvernement a découvert que les demandes de budget pour les années fiscales 2005 et 2006 n’incluaient pas de fonds suffisants pour de nouvelles constructions entrant dans le cadre du Projet du lac Pontchartrain. Juste deux mois avant Katrina, la Maison Blanche a encore effectué des coupes budgétaires, réduisant les financements du Corps des ingénieurs de la Nouvelle-Orléans.

Les zones humides : bien plus que des marécages

Pourtant, se concentrer uniquement sur la protection contre les inondations revient à perdre de vue l’ensemble du tableau. Plus d’un siècle d’interventions humaines a entraîné une grave érosion des zones humides et des îles-barrières qui absorbent les ondes de tempête et offrent un degré plus élevé de sécurité. En gros, l’onde de tempête d’un ouragan est abaissée d’environ 30 centimètres pour quatre kilomètres de zone humide tampon. Le filet de sécurité environnementale de la Nouvelle-Orléans s’est dégradé pendant de nombreuses décennies - une évolution qui ne peut pas être inversée durant le mandat d’une seule administration. En plus de servir de tampon contre les tempêtes et les inondations, les zones humides sont cruciales pour la pêche commerciale, la chasse et la pêche de loisir, la qualité de l’eau et l’écotourisme et sont des habitats vitaux pour les espèces menacées et les oiseaux migrateurs.

Le système élaboré de digues, de barrages, de déversoirs et de pompes de la Nouvelle-Orléans est à double tranchant. Il a permis l’implantation d’une importante métropole dans une zone qui serait sinon en grande partie inhabitable et a maintenu la ville relativement à sec. Pourtant, en emmurant le Mississippi, ce système a également rendu impossible les crues naturelles nécessaires pour alimenter en sédiments les marécages et les îles-barrières de la région. Sans les limons du fleuve (qui se déversent aujourd’hui directement dans le golfe du Mexique) les terres s’affaissent. Déjà en dessous du niveau de la mer, la Nouvelle-Orléans s’est enfoncée d’environ 50 cm ces 60 dernières années. Près de 5.000 kilomètres carrés d’îles côtières et de marécages ont disparu en Louisiane depuis les années 1930. Chaque année, la mer s’approprie entre 65 et 90 kilomètres carrés de terre - une zone environ de la taille de Manhattan. Les ouragans Katrina et Rita ont submergé au moins 300 kilomètres carrés de marécages, une zone de presque deux fois la taille de Washington D.C., même si seul le temps pourra nous dire quelle surface aura été définitivement perdue.


L’aide internationale - du côté des bénéficiaires
Peu après que les images dérangeantes de la souffrance de la Nouvelle-Orléans eurent été diffusées à travers le monde, les offres d’aide humanitaire et d’assistance ont commencé à affluer aux Etats-Unis de la part de simples citoyens, d’entreprises, de gouvernements et d’organisations internationales. En tout, le Département d’Etat américain a reçu des offres d’aide de 115 pays et d’un grand nombre d’organisations internationales ou régionales. Les Etats-Unis ont reçu 126 millions de dollars de donations en espèces de gouvernements étrangers et d’organisations internationales, ainsi que de nombreuses donations en nature, amenant l’aide internationale totale à 1 milliard de dollars. Le plus important donateur a été le gouvernement des Emirats Arabes Unis, avec une contribution de 100 millions de dollars. La Chine et Bahreïn ont donné chacun 5 millions de dollars et le Brunei et le Bangladesh 1 million chacun. Des pays encore en reconstruction après le tsunami de 2004 ont promis de l’argent et d’autres formes d’assistance.
Parmi les donations en nature on pouvait trouver un convoi de 45 véhicules de l’armée mexicaine équipé de cuisines mobiles pouvant nourrir 7.000 personnes par jour. Le Canada a envoyé des dizaines de milliers de trousses de secours ainsi que des équipes de plongeurs de l’armée. L’Allemagne a fourni 15 pompes à grande vitesse et presque une centaine de personne pour les faire fonctionner. Les avions de l’OTAN ont effectué 12 vols pour acheminer 189 tonnes de ravitaillement.
Toutes les offres n’ont pas été acceptées. Le Département d’Etat a refusé les propositions de l’Iran (20 millions de barils de pétrole brut, en échange d’une suppression des sanctions commerciales) et de Cuba (1.586 médecins) ayant pour politique de rejeter toute offre avec des conditions ou qui irait à l’encontre des sanctions existantes. Après que le Royaume-Uni eut fourni 500.000 rations de nourritures, la Food and Drug Administration en a rappelé une grande majorité par crainte de la maladie de la vache folle.
Plusieurs pays ont choisi de donner des vivres ou de la nourriture directement à la Croix-Rouge américaine. Bien qu’il soit difficile pour la Croix-Rouge de retrouver la trace des donations cumulées faites par des citoyens étrangers, plusieurs gouvernements ont effectué des contributions importantes. Le gouvernement du Koweït a donné 25 millions de dollars, auxquels est venu s’ajouter la somme supplémentaire de 2,7 millions provenant de différents donateurs privés. D’autres sommes importantes ont été données à la Croix-Rouge par les gouvernements de Corée (5,8 millions de dollars), d’Inde (5 millions) et de Malaisie (1 million).

-  Zoë Chafe

Ces évolutions sont particulièrement inquiétantes à la lumière des changements climatiques, qui entraînent une élévation du niveau de la mer et des tempêtes plus dévastatrices. La saison des ouragans 2005, avec 28 ouragans et autres tempêtes atlantiques, détient le record du plus grand nombre de tempêtes en une année depuis que l’on a commencé à en tenir le décompte au milieu du 19ème siècle. Pourtant, selon toute vraisemblance, ce n’est qu’un avant-goût des problèmes futurs. Alors qu’il n’y a pas encore de consensus scientifiques, des études climatiques récentes menées par l’Université de Purdue, l’Université d’Etat de Pennsylvanie et le Massachusetts Institute of Technology, fournissent de plus en plus de preuves qu’une hausse des températures de la surface des océans due au réchauffement climatique est à l’origine d’ouragans plus violents (voir « la montée des eaux noires » p.26).

A l’instar de la lutte contre les inondations, la protection et la restauration des zones humides a été longtemps sous-financée, simplement parce que Washington n’en voyait pas l’utilité. Mais en s’opposant à des actions fortes pour stabiliser le climat et en abandonnant les politiques de protection des zones humides adoptées sous Clinton, l’administration Bush a fait peser sur la Nouvelle-Orléans et les autres communautés côtières un plus grand danger. Le Center for American Progress fait remarquer que l’on a demandé aux agences fédérales, pour arranger les promoteurs immobiliers, « d’arrêter de protéger jusqu’à 8 millions d’hectares de zones humides... dans le pays. » A mesure que les marécages de Louisiane disparaissent, des tempêtes plus faibles que Katrina pourrait dévaster la côte.

En 1998, les autorités de Louisiane et un certain nombre d’agences fédérales ont créé un plan de restauration connu sous le nom de « Coast 2050 ». Il envisage le détournement d’une partie des flots du Mississippi grâce à de nouveaux pipelines, canaux et pompes, pour délivrer à nouveau de grandes quantités de sédiment dans les bayous qui s’affaissent au sud de la Nouvelle-Orléans. Les zones humides et les îles-barrières se reformeraient donc au fil du temps. Coast 2050 n’a pas réussi à obtenir de financement lorsqu’il a été proposé pour la première fois, mais au lendemain du passage des ouragans Katrina et Rita, la restauration des zones humides apparaît comme plus urgente. Le projet a gagné le soutien compétent de l’Académie nationale des Sciences fin 2005 et est soutenu par une grande diversité de parties prenantes qui comprend les environnementalistes, les pêcheurs et même les industries du pétrole et du gaz naturel (qui ironiquement, ont contribué lourdement à la destruction des zones humides côtières en creusant des canaux pour servir de voies d’accès aux installations de forage).

Général, pouvez-vous vous passer de quelques milliards ?

Cependant, la Maison Blanche et le Congrès ont reculé devant le coût, estimé à 14 milliards de dollars sur dix ans ou plus. Les maigres 250 millions demandés par le président fin 2005 pour aider aux efforts de restauration après Katrina ont été ensuite ré-attribués par le Congrès à d’autres besoins post-ouragan. (Il est intéressant de constater que les gouvernements étrangers ont offert 1 milliard de dollars d’aide ; voir encadré « L’aide internationale - du côté des bénéficiaires »). En revanche, dans le cadre des deux lois d’urgence post-Katrina approuvées par le congrès, le Pentagone a reçu 1,9 milliards de dollars pour l’évacuation du personnel, l’enlèvement des débris et les réparations d’urgence des installations militaires touchées et 5,8 milliards supplémentaires de réallocation des crédits de l’année financière 2006. Une loi sur les dépenses d’urgence de 2006 a également attribué des fonds généreux pour le Pentagone (70 milliards de dollars sur un total de 95 milliards). Près de 20 milliards ont été alloués à la reconstruction et l’assistance post-Katrina mais les sommes attribuées pour la reconstruction des digues (3,6 milliards) et la conservation des zones humides (71 millions) en Louisiane sont maigres en comparaison.

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Il est clair que le projet Coast 2050 est coûteux. Mais 14 milliards de dollars ne représentent pas plus que ce que le Pentagone dépense en Irak en sept semaines. Les coûts de l’occupation de l’Irak continuent d’augmenter de manière incontrôlée et sont passés d’environ 50 milliards de dollars en 2003 à plus de 100 milliards en 2006, atteignant au total 320 milliards (les opérations en Afghanistan ont coûté jusqu’à maintenant 89 milliards de dollars supplémentaires ; voir graphique).

Bien que le président Bush ait qualifié les combats en Irak de « front central de la guerre contre le terrorisme », l’invasion de 2003 a en réalité ouvert une boîte de Pandore de violence et de chaos, déclenché une guerre civile et transformé l’Irak en terrain de recrutement potentiel pour les extrémistes. Il est difficile de prétendre que les centaines milliards de dollars dépensés soient générateurs de « sécurité ».

Mais il ne s’agit pas seulement d’un problème d’argent. Comme l’a fait remarquer le Center for American Progress, les membres de la Garde nationale sont généralement parmi les premiers à intervenir en cas de catastrophe. Mais lorsque Katrina a frappé les côtes, une grande partie de la Garde n’était pas disponible. Environ 35% de la Garde nationale de Louisiane avait été déployée en Irak. De plus, des dizaines de véhicules amphibies, de générateurs et d’autres équipements sont également bloqués là-bas et n’étaient pas disponibles au moment où en avait vraiment besoin.

Pas de sécurité pour les pauvres

Comme le laisse entendre un rapport de 2005 d’Oxfam International, les catastrophes « sont profondément discriminatoires dans leur impact sur les gens ». A cause de leur marginalisation économique, les populations les plus pauvres de la Nouvelle-Orléans, principalement afro-américaines, ont été particulièrement durement touchées. Non seulement une grande partie d’entre elles vivaient dans les quartiers les moins élevés, donc les plus susceptibles d’être inondés, mais en plus, étant pauvres, elles n’avaient généralement pas de véhicules leur permettant de fuir la ville avant l’arrivé de Katrina. Même sans parler du transport, elles n’avaient pas les moyens financiers de quitter leurs maisons pour fuir la tempête.

L’intervention humaine après la catastrophe renforce souvent les inégalités. Les efforts de reconstruction post-Katrina ont été en défaveur des pauvres et pourraient finalement se révéler aussi destructeurs pour certains secteurs de la ville que la tempête elle-même. La classe sociale et la richesse jouent un rôle important lorsqu’il s’agit de décider quelles parties de la Nouvelle-Orléans seront reconstruites et lesquelles seront abandonnées. La capacité d’un quartier à récupérer une « masse critique » de sa population d’avant la tempête sera considérée comme un indicateur-clé pour savoir s’il doit être reconstruit ou pas. Mais pour les habitants d’un quartier pauvre, les ressources disponibles (comme une grande partie du Lower 9th Ward) incitant les gens à rentrer et à agir en tant que communauté sont beaucoup plus limitées que celle allouées aux communautés riches. Les habitants des quartiers pauvres ont également tendance à être beaucoup plus dispersés géographiquement, et beaucoup n’ont pas les moyens de rentrer pour des réunions de planification.

La « Bring New-Orleans Back Commission » a décidé de classer la partie nord du Lower 9th Ward en « reconstruction différée ». Cela veut dire que les habitants peuvent reconstruire seulement à leurs risques et périls, sans garantie d’accès à aucun service public de base dans un futur proche. Etant donné l’absence de services cruciaux tels que le gaz naturel et l’eau potable dans le Lower 9th Ward de nombreux mois après la catastrophe, un retour là-bas est presque impossible.

En même temps, le Secrétaire fédéral au logement et au développement urbain Alphonso Jackson a décidé en juin que plus de 5.000 logements sociaux publics endommagés par Katrina allait être démolis. Etant donné que beaucoup de ces logements étaient réputés pour leur saleté et leur insécurité, le gouvernement ne prévoit pas de les rénover mais de les remplacer par des logements aux loyers plus élevés. Des promoteurs fonciers soutiennent un projet qui, sous le prétexte d’évacuer des habitations vulnérables, transformerait des quartiers noirs en parcs. Les changements démographiques post-Katrina pourraient avoir comme résultat un réalignement du pouvoir politique et électoral (voir « Problèmes raciaux et zones élevées à la Nouvelle-Orléans », p.40, pour une étude plus complète de ces problèmes).

Katrina a dévoilé l’inégalité socio-économique et la pauvreté qui caractérisent depuis longtemps la société américaine. De manière plus large, la tempête a également révélé les conséquences d’un investissement trop important dans une approche militariste de la sécurité associée à une idéologie conservatrice favorable à des coupes budgétaires et hostile à de nombreuses fonctions civiles du gouvernement. Cela a entraîné un terrible manque d’investissements cruciaux dans les services et les infrastructures publiques. Katrina a illustré cette négligence de la manière la plus tragique possible. En définitive, Katrina n’est pas qu’une affaire de digues, de marécages et de premiers secours ; la catastrophe pose le problème de savoir ce qui maintient la cohésion sociale en période de besoins. Voilà ce qui permet de vraiment mesurer le degré de sécurité.

Michael Renner est chercheur en chef et directeur du Global Security Project à l’Institut Worldwatch. Zoë Chaffe est chercheuse à l’institut Worldwatch.

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