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La Nouvelle-Orléans, un début seulement ?
Qu’elle repose en paix... C’est le delta qui doit être protégé

par George M. Woodwell
traduit de WorldWatch


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La Nouvelle-Orléans, un début seulement ? Qu’elle repose en paix... C’est le delta qui doit être protégé / 691.7 ko




Katrina a pris d’assaut la Nouvelle-Orléans avec l’énergie accumulée dans le Golfe du Mexique surchauffé. Cette surchauffe n’est pas une surprise. Elle est préparée depuis un siècle par l’accélération de l’accumulation de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, évolution dont les conséquences ont été régulièrement observées et mesurées. Au moment où nous sommes entrés en compétition pour consommer les dernières réserves pétrolières facilement accessibles dans le monde et que nous peinons à trouver les méthodes les moins nuisibles pour brûler des quantités considérables de charbon, le processus se poursuit. De plus, nous transformons les dernières forêts primaires en terres agricoles, ou à d’autres fins, émettant à chaque étape davantage de dioxyde de carbone, un gaz qui contribue au forçage radiatif de l’effet de serre.

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Une rivière d’eaux toxiques issues des inondations entoure une église. Photo : Richard Carson/REUTERS © 2005

Pendant ce temps, les régions polaires se sont réchauffées de façon évidente, les glaciers ont fondu et ont contribué à la montée du niveau des mers, tandis que la taille et la puissance des tempêtes ont crû grâce l’accumulation de l’énergie dans l’atmosphère. Comme si nous conspirions contre la Nouvelle-Orléans, nous avons pompé de l’eau et du pétrole sous le delta du Mississipi et la Nouvelle-Orléans s’est enfoncée. Afin de protéger la Nouvelle-Orléans et d’autres terres basses le long du fleuve Mississipi, nous avons construit des digues imposantes pour orienter l’eau en provenance de la moitié d’un continent vers des canaux toujours plus étroits. Les digues confinent le flux d’eau faisant s’élever le niveau de la rivière au-dessus de la ville en période d’inondations. La sécurité exige des digues encore plus élevées. Les marais autrefois étendus du delta et qui servaient de tampons contre le déferlement des tempêtes et les inondations, ont été réduits à de multiples reprises pour assurer l’accès au pétrole et se sont érodés. Cette évolution et d’autres changements ont rendu, d’année en année, la ville plus vulnérable aux tempêtes, aux montées des marées et aux inondations.

Le désastre avait été prédit. Il était de notoriété publique que les digues étaient inadéquates pour affronter une tempête d’importance. La sécurité dans ce cas dépendait des capacités de régulation du gouvernement, ce qui est la raison d’être d’un gouvernement. L’échec est inexcusable, mais les erreurs ont été commises à de nombreux niveaux : le Congrès n’a pas fourni les fonds appropriés et le Corps des ingénieurs de l’armée américaine a toléré que ses digues soient inadéquates. Les gouvernements locaux, tout comme la population, ont également ignoré ces défaillances et n’ont entrepris aucune action. Le pétrole et l’eau ont été pompés hors des sédiments, et la ville s’est enfoncée.

Le désastre était également le produit, quoique moins prévisible, d’une perturbation climatique. Les tempêtes deviennent plus importantes lorsque de l’énergie s’accumule dans l’atmosphère et que les dangers associés aux vents, aux inondations et à l’érosion, augmentent. Les villes côtières sont vulnérables et une ville se trouvant déjà sous le niveau de la mer l’est particulièrement. Alors que les dérangements du climat s’accentuent - et que les tempêtes se renforcent, que le niveau de la mer grimpe, que les terres s’affaissent et que les marais disparaissent, on élève encore davantage les digues et les rivières, toujours plus confinées, atteignent des niveaux sans précédent - et les risques augmentent.

Or cette situation n’est pas propre à la Nouvelle-Orléans. Il y a suffisamment d’eau emmagasinée dans les glaciers du Groenland et la calotte glacière dans l’ouest de l’Antarctique pour faire monter le niveau des océans de 12 mètres ou davantage. Les glaciers fondent aujourd’hui plus rapidement qu’on ne l’avait prédit, même dans les projections les plus pessimistes. Une élévation du niveau des océans de trois mètres met pratiquement toutes les villes côtières, et leurs millions d’habitants, en danger. La probabilité de telles inondations au cours des siècles à venir, alors que les instabilités climatiques produisent un effet d’entraînement et s’accélèrent, est suffisamment importante pour justifier des actions immédiates visant à stabiliser la composition de l’atmosphère. Nous espérons que Katrina aura au moins servi à cela.

Mais il y a autre chose. Nous sommes maintenant, des mois plus tard, devant une ville dévastée. Bien que les digues aient été reconstruites et l’eau évacuée, la ville demeure ravagée, physiquement perturbée par des habitations endommagées et des immeubles déplacées, des bateaux de cent tonnes sont posés à côté d’arbres et les systèmes électriques et de plomberie ne fonctionnent toujours pas. Tout cela est recouvert, à l’intérieur comme à l’extérieur, par des sédiments et de l’argile issus de l’inondation, qui, lorsqu’ils sèchent, se transforment en poussières transportées par le vent. La poussière est surtout composée de matériaux fins, des sédiments issus de la rivière, mais elle contient également un mélange de déchets industriels déplacés par l’inondation, en provenance de centaines de décharges et d’entreprises locales dispersées, et transportés en masse vers des endroits très éloignés. Aujourd’hui, à ce mélange nocif s’ajoute une autre source importante de spores nocives en provenance d’immeubles qui se désintègrent et de déchets qui pourrissent dans la chaleur subtropicale. La ville est entièrement toxique.

Avons-nous perdu la Nouvelle-Orléans ? Aucun gouvernement n’est en mesure, en ne s’appuyant que sur des revenus fiscaux, de reconstruire la ville depuis l’intérieur. S’il doit y avoir des réparations et de la reconstruction, les ressources, dont l’argent et les matériaux, viendront de l’extérieur, non pas des assurances, non pas d’intérêts industriels spéculatifs, et pas davantage d’une confiance en un gouvernement intègre et compétent. Toute reconstruction se ferait dans une ville nouvelle, à l’évidence encore plus vulnérable face à une série de menaces biophysiques inévitables et qui sont déjà une réalité, et dont les preuves de leur existence sont écrasantes. Qui plus est, cet endroit est niché dans un delta qui, du fait de la présence de la ville, a été considérablement détruit et va continuer à se dégrader si la ville persiste dans son modèle de protection actuel. Malgré tous les efforts faits quant à l’élévation des rives, aux canaux artificiels et autres mesures de diversion coûteuses, la dégradation du delta ne fait que rendre la ville encore plus vulnérable. Aucun programme gouvernemental, quelles que soient ses ambitions, ne peut assurer la sécurité d’une ville à cet endroit.

Les gens viendront-ils ? Certains viendront, comme ils viennent peupler les contreforts d’un volcan fumant, poussés par la pression démographique, attirés par les opportunités d’un travail à court terme ou des espoirs à long terme. Et, malgré les perspectives, ils demanderont de l’aide, ils l’exigeront même, des gouvernements et d’autres sources. Ils rappelleront les souvenirs d’une ville animée aux origines modestes, d’une autre époque et d’une autre taille, avant que la ville ne soit réduite à ce qu’elle est devenue. Mais malheureusement ils ont tort. La reconstruction rêvée par certain ne se produira jamais. Et c’est tant mieux.

Nous avons sacrifié une ville à des forces biophysiques dont nous connaissions l’existence, des forces dont les effets avaient été anticipés - et déniés. Il est maintenant clair que nous avons besoin du delta du Mississipi, non pas pour la ville, mais pour la région. Nous avons besoin du delta en tant que delta, alimentant et soutenant la rivière et le golfe, absorbant l’azote et les sédiments du continent que la rivière transporte, stabilisant la côte et la qualité de l’eau qu’on y trouve, protégeant la région des inévitables ondes de tempêtes à venir, maintenant les pêcheries côtières et pour qu’il remplisse une myriade d’autres fonctions sur une planète que nous essayons de maintenir habitable pour l’humanité. L’habitabilité change de sens pour ne plus signifier la reconstruction contre des forces qui ont détruit la ville, mais plutôt pour résister à ces forces, pour s’y adapter et pour permettre que soit rétablies la stabilité et les richesses que nous avons exploitées et détruites.

Avec cet objectif, nous pouvons nous demander si le retrait doit être complet ou partiel. D’un point de vue biophysique, c’est de manière évidente un retrait total qui serait souhaitable, mais cette solution est politiquement impossible, en tout cas à court terme. Un retrait partiel - qui consisterait en un abandon des sections de la ville les plus vulnérables - soulève toutes sortes d’enjeux, économiques, sociaux et politiques, ainsi que des enjeux écologiques également bien connus, du moins dans l’esprit de certains, tel l’avenir biophysique de la région. Il n’existe pas de réponse simple, mais, encore une fois, les éléments biophysiques ont établi le contexte à défaut de fournir pour le moment le détail des règles.

Toute transition sera subventionnée par le pays. Est-il préférable de subventionner une réoccupation, avec un échec annoncé, ou de privilégier plutôt l’abandon systématique et la restauration du delta, adjonction riche et utile du golfe, ce qu’il est en vérité ?

Nous avons beaucoup à apprendre de la perte de cette ville. La grande leçon est que la biophysique planétaire, l’écologie de manière générale, mord dans le système économique et politique dominé par nos rêves de libre entreprise en fixant des lois nouvelles. Soudainement, le climat planétaire a de l’importance, le niveau des océans a de l’importance, les glaciers sont importants, le budget planétaire du carbone et de l’azote sont pour les villes, les Etats et les gouvernements nationaux des questions importantes et doivent devenir des enjeux mondiaux. Le coût de l’ignorance doit désormais être estimé, non pas en fonction de décès abstraits dans des régions éloignées et pauvres (une pauvreté causée en réalité par la surpopulation, mais attribuée aux politiques traîtresses de certains), mais en termes de terres, de villes, de pays insulaires, de régions côtières, ou de centres continentaux, dont la superficie aride s’étend de manière prévisible vers le centre des masses continentales et conduit l’humanité à quitter ces régions.

Nous sommes également assignés à apprendre une autre leçon. Il s’agit de l’importance des compétences de ceux qui gouvernent au moment où l’usage de notre monde limité s’intensifie. Contrairement au dogme conservateur du moment, le système de libre marché n’offre aucune solution aux crises environnementales importantes. Leur intensification exige de nouvelles règles, de nouvelles lois, un système gouvernemental compétent dont l’action soit guidée autant par la science que par les intérêts économiques et politiques. Ces règles, les règles qui nous gèrent, sont en réalité la raison d’être principale des gouvernements. Nier ces raisons d’être des gouvernements est en réalité l’antithèse d’un gouvernement. A partir de maintenant, alors que les enjeux de la biophysique s’imposent au système politique, le progrès implique des compétences supérieures pour justifier la confiance du public dans ses gouvernants.

Au moment où j’écris ces mots, les premières pages des journaux annoncent le développement rapide d’un dust bowl (bol de poussière) dans le centre de la Chine, une catastrophe biophysique régionale - également prévisible et prédite, le résultat d’une surpopulation combinée au réchauffement et à l’assèchement du centre des continents, alors que nous continuons à permettre à nos activités de réchauffer la Terre, de perturber le climat et de conduire notre environnement et notre société vers l’appauvrissement.

La perte d’une ville nous a-t-elle apprise quelque chose ?

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