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La conspiration des digues :
La dernière bataille de la Nouvelle-Orléans

par Craig E. Colten
traduit de WorldWatch


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La conspiration des digues : La dernière bataille de la Nouvelle-Orléans / 1.5 Mo




Contempler le 5 septembre 2005 St Claude Avenue, un endroit qui m’est extrêmement familier, dans le quartier de Bywater à la Nouvelle-Orléans, était une expérience particulièrement étrange. Les digues qui étaient censées protéger la ville avait cédé le 29 août, la ville était remplie d’unités de la garde nationale récemment arrivées et les hélicoptères des gardes-côtes tournaient dans l’air chaud et humide au-dessus de nos têtes. La ville où il faisait bon vivre était devenue l’objet de la compassion mondiale.

Même si la majeure partie de la Nouvelle-Orléans (y compris le quartier de Bywater) est un peu décrépite, je n’avais jamais vu la ville dans une telle détresse. Les lampadaires arrachés et les chênes déracinés jonchaient la rue et toutes les voitures garées le long du trottoir avaient des vitres brisées et le coffre éclaté. Les bus de la ville étaient abandonnés, garés de manière chaotique, comme pour se moquer de la tentative d’évacuation ratée. Deux écoles vides avaient les fenêtres grandes ouvertes pour permettre d’apporter un peu d’air aux évacués qui s’étaient entassés là dans le noir pendant les jours dangereux qui avaient précédé notre arrivée. Vers le lac Pontchartrain, il y avait jusqu’à un mètre d’eau dans les rues, tandis qu’au sud, vers le Mississippi, les rues étaient pour la plupart sèches.

St Claude Avenue et le quartier de Bywater avaient été balayés par des vents violents et inondés quand l’ouragan Katrina avait frappé la côte le lundi précédent, mais le quartier et ses habitants n’ont pas autant souffert que leurs voisins du Lower 9th Ward, de l’autre côté d’Industrial Canal. Pour les non-initiés, la topographie de la Nouvelle-Orléans semble plate, une surface sans relief. Pas de crêtes, de montagnes, pas même de collines, rien d’autre que les digues artificielles qui entourent la ville. Malgré son apparence plane, il y a suffisamment de reliefs pour diriger le mouvement et l’accumulation de l’eau lorsqu’elle submerge les barrières massives construites pour protéger la ville. L’histoire de l’inondation de la Nouvelle-Orléans qui a suivi l’ouragan Katrina est entièrement liée à l’histoire des digues de protection.

En bref, les digues ont procuré un faux sentiment de sécurité, ont aidé à l’affaissement des quartiers qu’elles étaient censées protéger et ont finalement encouragé un développement inapproprié dans les quartiers les plus vulnérables. Elles ont ainsi contribué, avec les travaux de drainage, les sols subsidents, les autorités publiques et les promoteurs à créer une situation qui a été exploitée par un ouragan puissant.

Un paysage inversé

Bien avant l’arrivée de Katrina, les Indiens et les colons français devaient faire face aux inondations dues au fleuve et aux ouragans. Contrairement aux villes européennes, où les terrains sont généralement en pente ascendante depuis les berges des cours d’eau, les terrains les plus hauts à la Nouvelle-Orléans sont directement adjacents au fleuve. A l’endroit choisi pour établir la capitale coloniale en 1718, le fleuve avait construit un épaulement de terrain qui atteignait 4 ou 5 mètres au-dessus du niveau de la mer sur ses deux rives. Les inondations boueuses régulières, qui étaient ralenties lorsqu’elles s’échappaient du chenal, déposaient les plus gros sédiments dans ces zones (connues sous le nom de digues naturelles), et augmentaient encore légèrement leur hauteur. Comme les eaux des crues annuelles ralentissaient encore plus en s’éloignant du fleuve elles déposaient des sédiments plus fins, créant ainsi les zones marécageuses. Ce tri naturel a créé une pente douce descendante, allant des berges de la rivière en direction des marécages bordés de cyprès pour devenir un marais proche du niveau de la mer aux environs du lac Pontchartrain. Les meilleures terres agricoles et urbaines et les terrains les plus hauts se trouvaient donc tous près de la source des sédiments - la rivière.

Bien que peu habitués à ce terrain particulier, les Français ont appris des Indiens qu’il était plus logique de construire sur les zones les plus élevées près du fleuve. Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville, le gouverneur colonial, a choisi pour sa capitale un emplacement qui était utilisé par les voyageurs indiens comme site de portage et qui reliait le fleuve au lac. Il reconnaissait pourtant le danger d’inondation, écrivant en 1720, « la rivière qui déborde presque chaque année cause de grands désagréments et endommage de nombreuses maisons construites trop près des eaux. »

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Croissance de la Nouvelle-Orléans, 1708-2000

Les zones foncées montrent la croissance approximative des zones subdivisées/développées par année donnée.

Adapté avec la permission de l’éditeur, de l’ouvrage de Richard Campanella : Time and Place in New Orleans : past Geographies in the present city, Pelican Publishing Company, 2002.

Pour se protéger des inondations régulières, le gouverneur colonial a commencé à faire construire des barrières de terre basses : les digues. Des monticules linéaires de terre battue d’environ un mètre de haut furent bientôt érigés comme une protection, quelque peu illusoire, contre le fleuve. Jusqu’à ce que les digues atteignent la première zone surélevée, à environ 160 kilomètres en amont, à l’emplacement de la ville actuelle de Bâton Rouge, les crues s’échappant du chenal en amont pouvaient encore inonder les bas quartiers de la ville en faisant déborder les marais. Pour étendre ces barrières, le gouvernement colonial a passé une loi obligeant les propriétaires individuels à ériger leurs propres digues. Similaire aux travaux de corvée mis en place pour entretenir les routes en France, cette obligation a transféré les coûts de protection de la ville aux petits planteurs. Poursuivis par les Espagnols après qu’ils eurent acquis la colonie en 1763, les travaux de construction privée avaient permis d’étendre les digues jusqu’à Bâton Rouge à la fin de l’époque coloniale.

Ces protections étaient pourtant insuffisantes. Il n’y avait aucune consistance dans la conception et la solidité des structures construites par les propriétaires et l’entretien était irrégulier. Ce système de protection archaïque n’était donc pas suffisant pour contenir le puissant Mississippi. Une importante crue a submergé les digues et inondé le nouveau port américain de la Nouvelle-Orléans en 1816 et certaines parties de la ville sont restées dans l’eau pendant 1 mois. Des comptes rendus de l’époque ont fait remarquer des inégalités dans la vulnérabilité des différents groupes sociaux. Les riches créoles et les Anglo-Américains nouvellement arrivés se sont regroupés sur les terrains élevés. Les travailleurs immigrés se sont installés en bordure des marécages. Selon Edward Fenner, un témoin de l’événement, « l’inondation a chassé de nombreuses familles pauvres de leurs maisons ». A une époque sans aide fédérale aux victimes de catastrophes, il fut demandé aux riches de venir en aide à leurs concitoyens moins fortunés pour parer à la grande détresse causée par « la pauvreté, la famine et peut-être la pestilence ».

Une inondation similaire a frappé la ville en 1823, suivie par un événement encore plus important, en 1849, qui a mis en évidence à la fois la fragilité des digues et l’inégalité face aux impacts. La digue de la plantation Sauve en amont a cédé et l’eau a façonné Metairie Ridge, une rivière reliquat dans laquelle les dépôts sédimentaires ont créé une digue naturelle en forme de croissant (voir carte, p.11). L’eau s’est écoulée vers les parcelles les plus basses presque encerclées par les levées légèrement plus hautes et a vite submergé cette zone, connue sous le nom de « fond du bol », atteignant jusqu’à 2 mètres de hauteur. L’eau a entouré 200 blocs carrés abritant 2.000 foyers et déplacé 12.000 des 116.000 habitants. L’un des témoins a écrit que les pauvres étaient obligés « de vivre une vie aquatique de privations et de souffrances » pendant les 40 jours qu’a duré l’inondation.

En réponse à cette crue, comme pour d’autres avant et après, les autorités ont augmenté la hauteur des digues et ainsi encouragé davantage l’urbanisation de la plaine inondable du fleuve. Parés d’un faux sentiment de sécurité, les dirigeants et les citoyens ont refusé de céder le moindre pouce de terrain au fleuve. Dans les années 1860, ils avaient dressé un rempart quasiment impénétrable entre la Nouvelle-Orléans et le fleuve. Cependant, la topographie inversée permettait toujours à l’eau de déborder les défenses de la ville dès qu’un maillon faible de la chaîne cassait en amont. Les inondations causées par le fleuve ont continué à prendre la ville à revers jusque dans les années 1890.

Finalement, la Mississippi River Commission et le Corps des ingénieurs de l’armée américaine, qui ont pris la responsabilité de la construction des digues en 1879, ont érigé un système de protection contre les inondations beaucoup plus efficace. Bien qu’il y ait eu des défaillances importantes en amont durant la crue sans précédent de 1927, la Nouvelle-Orléans a été épargnée. En réponse aux évènements de 1927, le renforcement des digues est resté l’un des points-clés du plan. Le Corps des ingénieurs a tiré leçon de la nature et conçu deux dégorgeoirs artificiels, des canaux d’évacuations contrôlables, pouvant être ouverts durant les crues pour détourner l’excès d’eau vers le Golfe du Mexique, de la même manière que le faisaient les nombreux bayous avant que les digues ne les coupent du fleuve. Les digues du cours inférieur du fleuve ont empêché que la Nouvelle-Orléans soit inondée et ont donné l’impression qu’elles étaient infaillibles. Ces digues contribuent également à la perte en terres côtières en dirigeant plus de 100 millions de tonnes de sédiments par année dans le profond Golfe du Mexique. Sans les digues, les inondations auraient continué à déposer des sédiments dans le delta qui s’affaisse lentement.

Il est cependant peu probable que la charge solide actuelle du fleuve soit suffisante pour compenser l’affaissement. Aujourd’hui, le Mississippi charrie seulement environ 20% des sédiments qu’il transportait dans les années 1950. Bien sûr, sans les digues, la Nouvelle-Orléans aurait été régulièrement inondée et le fleuve aurait probablement quitté son chenal actuel pour celui de la rivière Atchafalaya. Libérer la rivière n’aurait pas assuré qu’elle conserve son cours actuel. La Nouvelle-Orléans a perduré sur ce site inhospitalier grâce aux digues, mais maintenant ces mêmes digues apparaissent comme étant en grande partie à l’origine du problème.

Fermer la porte de derrière

Alors que les ouvrages de travaux publics avaient éliminé les inondations en provenance directe du Mississippi, cela a pris beaucoup plus de temps pour empêcher l’eau d’entrer par le lac Pontchartrain, principalement pour deux raisons : premièrement, la plus grande fréquence des crues du fleuve a focalisé les ressources et l’attention publiques pour résoudre ce problème plus important en priorité. Deuxièmement, peu de gens vivaient dans la zone située entre Metairie Ridge et le lac avant 1900. Et, même si les crues du fleuve passant par la porte de derrière et les vagues provoquées par les ouragans pouvaient inonder les zones humides bordant le lac, tous ceux qui vivaient là-bas habitaient des maisons surélevées. La protection contre les inondations était laissée à la responsabilité de ceux qui choisissaient d’habiter dans les zones à risque.

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L’occupation résidentielle de l’étroite levée naturelle a motivé des efforts destinés à conquérir les marécages adjacents au lac au 20ème siècle. Pour subvenir aux besoins d’une surface urbaine en pleine expansion, la ville a démarré en 1900 un programme de travaux publics à plusieurs niveaux cherchant à étendre le système d’égout et l’approvisionnement en eau à tous ses quartiers. Tout aussi importante était la construction d’un réseau d’évacuation, car, sans aide artificielle, les écoulements d’averses, les débordements des toilettes et les autres liquides ne pouvaient pas s’écouler plus loin que les marécages ou les canaux de navigation. Les terrains vagues et les canaux ressemblaient à des fosses septiques. Pour se débarrasser de ces résidus urbains gênants, les ingénieurs de la ville ont mis en œuvre un important réseau de canaux de drainage pour diriger les effluents liquides de la ville vers les zones les plus basses, d’où des pompes les rejetteraient dans une étendue d’eau salée proche, le lac Borgne. Les ouvrages de drainage et les autres travaux publics ont permis d’étendre les quartiers résidentiels jusqu’au bord du lac.

En 1915, un violent ouragan a frappé la ville et interrompu l’avancée vers le lac. Cet ouragan sans nom a poussé une onde de tempête de deux mètres dans les zones humides du bord du lac. Le flot s’est engouffré dans le Bayou St. John et a bien laissé plus de deux mètres d’eau dans le fond du bol. La masse d’eau a submergé les nouvelles pompes de la ville et contribué à endommager 20.000 bâtiments. En réponse, la ville a commencé la construction d’un mur longitudinal pour bloquer les futures ondes de tempêtes venant du lac. L’imposante structure a été achevée en 1934. Dans la paroisse adjacente de Jefferson, l’Etat a construit une route surélevée de deux mètres de haut le long du lac pour protéger la banlieue voisine de la ville.

Ces barrières étaient en place lorsque l’ouragan important suivant a frappé la Nouvelle-Orléans en 1947. La paroisse d’Orléans s’était développée de manière considérable derrière le mur de protection et des vétérans de la Deuxième Guerre mondiale achetaient des terrains et construisaient des maisons dans la paroisse de Jefferson. Avec des bourrasques estimées à plus de 180 kilomètres à l’heure, le cyclone tropical a submergé le mur et poussé l’onde de tempête dans de nombreuses habitations des bords du lac. Les dégâts ont été considérables dans la paroisse de Jefferson, dans la mesure où la route s’était affaissée, permettant à l’eau de passer et de stagner pendant plusieurs semaines derrière son accotement.

Comme après les inondations précédentes, les pouvoirs publics se sont embarqués dans un programme d’élévation des digues plutôt que de repenser leur stratégie initiale. N’avaient-ils pas conquis le Mississippi en réussissant à le maintenir hors de la ville pendant trois quarts de siècles ? Pourtant, deux tempêtes dans les années 1960 ont clairement démontré que ces ajustements étaient insuffisants. L’ouragan Hilda (1964) a endommagé des camps sur les bords du lac, des districts mal protégés dans l’est de la ville et des industries le long d’Industrial Canal. Bien qu’impressionnant, l’ouragan Hilda a été vite oublié après le passage de l’ouragan Betsy en septembre 1965. Pénétrant à l’intérieur des terres juste à l’ouest du Mississippi, Betsy a engendré des vents à plus de 180 km/h et propulsé une onde de tempête dans le nouveau canal reliant le Mississipi au Golfe, un raccourci vers le port de la Nouvelle-Orléans pour les bateaux allant vers la mer. L’eau a rompu les digues d’Industrial Canal et sévèrement inondé les quartiers adjacents, le Lower 9th Ward et le district de Bywater. Comme s’il s’agissait d’un avant-goût de Katrina, la montée des eaux a forcé de nombreuses personnes à monter dans les greniers, à percer des trous dans les toits et attendre les secours du lendemain assis en plein soleil.

Avec plus de 27.000 maisons inondées ou détruites dans la région, les politiciens locaux ont demandé une importante élévation des digues de la ville, dont la population avait atteint plus 600.000 citoyens. Le gouverneur John McKithen a promis qu’il allait « faire le nécessaire pour que cela ne se produise plus jamais dans notre Etat » et a demandé au Congrès de prendre des mesures « pour rendre impossible une répétition de la catastrophe ». Le Congrès a autorisé sur-le-champ un projet préexistant pour que le Corps des ingénieurs construise des digues plus grandes pouvant protéger la ville d’une onde de tempête provoquée par des vents de 160 km/h. Les travaux ont commencé l’année suivante et se sont poursuivis jusqu’en 2005. Des digues plus hautes restent l’élément-clé d’un système de protection qui borde le lac, les zones plus basse du delta du fleuve et les zones marécageuses de la rive ouest du Mississippi. A quelques exceptions près, ce système, qui était encore en construction l’année dernière, a permis d’éviter d’importantes inondations - jusqu’en août 2005.

Une sensation d’affaissement

La conspiration des digues est bien mise en évidence lorsque l’on observe les zones de terre entourées de protection dans le sud de la Louisiane. A l’exception des terres situées sur les levées naturelles, les parcelles encerclées et drainées se sont affaissées en dessous du niveau de la mer. Donc, lorsque l’eau rompt les digues ou passe par-dessus, elles forment des bassins et augmentent la durée de l’inondation. Les pompes doivent fournir un travail de gravité et rejeter l’eau à la mer pour empêcher les terres habitées de se transformer en bassins à écrevisses. Des entrepreneurs ambitieux ont dû faire face à ce phénomène en Louisiane dès la fin du 19ème siècle. Plusieurs tentatives d’assécher les sols marécageux, que l’on pensait immensément fertiles, ont été entreprises pour créer des empires agricoles dans les marais. Tout cela s’est soldé par un échec à mesure que la terre s’est enfoncée en dessous de la surface de la nappe. La tristement célèbre Delta Farms dans la paroisse voisine Lafourche n’est rien de plus qu’un immense lac rectangulaire sur les cartes de l’Etat - pas le berceau d’une industrie agricole florissante. D’autres projets moins importants dans la région de la Nouvelle-Orléans ont fourni des preuves supplémentaires de l’affaissement. Les sols tourbeux du delta du Mississippi ont besoin d’humidité pour rester en place et éviter l’oxydation de la tourbe. Le drainage supprime le soutien hydraulique vital et la tourbe s’oxyde, permettant à la surface du sol de s’affaisser. En plus des champs transformés en lacs, la route le long du lac et les digues affaissées ont rappelé manière dramatique cette situation quand les tempêtes sont arrivées.

Pourtant, les promoteurs optimistes responsables de la construction des banlieues en bordure de lac de la Nouvelle-Orléans dans les années 1920 et de l’extension rapide de la paroisse de Jefferson après guerre ont ignoré l’évidence et ont poussé la frontière urbaine de plus en plus près du lac. Finalement, la plupart des nouvelles subdivisions se sont enfoncées en dessous du niveau de la mer. A mesure que le Corps des ingénieurs construisait de nouvelles digues après le passage de l’ouragan Betsy, les quartiers de l’est de la Nouvelle-Orléans se sont étendus sur des parcelles de terres au bord du lac jamais utilisées auparavant, et les autorités locales responsables du drainage et des digues ont installé des pompes pour assécher ces nouveaux terrains immobiliers de valeur. Sur la rive ouest, les marécages nouvellement asséchés ont subi le même sort. Dans les zones urbaines, contrairement aux fermes, l’assiette fiscale plus importante permet aux responsables du drainage de faire fonctionner les pompes autant que nécessaire pour garder les rues et les pelouses sèches, même si elles sont situées en dessous du niveau de la mer.

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Cartographie originale Cliff Duplechin

Dans n’importe quelle zone suburbaine, on peut se tenir debout en haut d’une digue et observer que l’eau dans les canaux ou le lac Pontchartrain est environ à la même hauteur que les avant-toits des maisons à l’intérieur du cercle protégé. Le fait qu’environ la moitié de la Nouvelle-Orléans soit en dessous du niveau de la mer est une conséquence de la subsidence à l’intérieur du cercle des digues. Sans les digues, il n’y aurait pas eu de pompage, ni de drainage et le phénomène d’affaissement aurait été beaucoup plus lent. Le drainage sans les digues aurait permis au lac d’avancer jusqu’aux formations géologiques anciennes qui protégeaient la ville pendant la période coloniale. La conspiration ne peut pas réussir sans la collaboration des pompes et des digues - et les pouvoirs publics qui approuvent ces travaux et les promoteurs qui vendent les terrains sont des co-conspirateurs.

Vers la fin des années 1970, l’affaissement et une crue due à de fortes tempêtes de pluie ont dévoilé de nouveaux problèmes à Crescent City. Une série de pluies diluviennes a submergé les pompes de la ville et engendré des inondations même sans l’aide d’un ouragan ou du Mississippi. Les habitants, qui affirmaient ne pas avoir subi de dégâts des eaux depuis 30 ans, devaient régulièrement éponger le sol dans les années 1980. En 1995, les autorités publiques des paroisses d’Orléans et de Jefferson ont conclu une nouvelle alliance sans précédent avec le Corps des ingénieurs pour améliorer le réseau d’évacuation urbain. Conçu et construit par le Corps et ses contractants, les canaux de drainage élargis et les pompes massives apportaient la touche finale à ce qui était devenu un système de protection combiné contre les inondations dues au fleuve, aux ouragans et aux pluies.

La veille du désastre

Beaucoup d’organisations locales et d’agences ont joué un rôle dans le processus de décision de la construction des digues, mais le Corps des ingénieurs est resté le participant le plus visible. Il est important de garder à l’esprit qu’il s’agit d’une agence fédérale qui n’a obéi qu’à contrecœur à l’ordre de construire des digues de protections le long du fleuve au 19ème siècle. Bien que sa responsabilité se soit finalement étendue au 20ème siècle, en août 2005, la responsabilité des pompes était du ressort des autorités locales de chaque paroisse.

Ni les pompes ni les digues n’ont pu résister à l’onde de tempête de Katrina. Après que les digues eurent cédé ou eurent été submergées, l’eau a rempli la cuvette et la Nouvelle-Orléans est devenue la Baie d’Orléans. Après le passage de la tempête, le niveau du lac est descendu et l’eau s’est évacuée par les ouvertures jusqu’au niveau des brèches. Des pompes temporaires ont ensuite graduellement transféré dans le lac l’excès d’eau des terres plus basses que le bord de la cuvette.

Aussi dur que cela ait été, l’ouragan Katrina n’a pas déclenché le pire des scénarios. Des prévisionnistes affirment depuis longtemps que l’événement le plus extrême serait qu’un ouragan de force 4 ou 5 submerge les digues sans les rompre. Dans ce cas de figure, l’eau atteindrait jusqu’à six mètres de hauteur et pas seulement deux ou trois. Si les digues devaient résister, la force de gravité ne permettrait plus de faire baisser le niveau de l’eau et l’inondation pourrait perdurer pendant des mois. Bien que le Corps des ingénieurs soit en train de restaurer et de renforcer les digues, ces barrières ont toujours des limites dans leur conception et ne pourront pas empêcher une inondation provoquée par une tempête de catégorie 4 ou 5. Quelle que soit l’importance des réparations en cours, cela ne fait que perpétuer la conspiration des digues. Les solutions structurales aux évènements dangereux sont rarement résilientes. Avec une grande partie de la ville abandonnée et seulement une fraction de ses habitants de retour, la Nouvelle-Orléans a l’occasion d’améliorer sa résilience future. En créant des espaces ouverts dans les zones les plus basses à l’intérieur du cercle des digues, où l’eau pourra s’accumuler durant la prochaine inondation au lieu de remplir les salons des maisons, la ville peut assurer un niveau de sécurité plus élevé et éviter les coûts importants qu’engendrerait la reconstruction de structures potentiellement inondables exposées à la montée des eaux. En travaillant avec les autorités fédérales et de l’Etat pour restaurer les zones humides tampons autour de la côte sud-est de la Louisiane, la ville pourra augmenter les levées et atténuer la prochaine onde de tempête. Les ajustements dans l’utilisation des terres et la restauration des zones marécageuses peuvent permettre d’améliorer la résilience des défenses structurales existantes. Sans de telles mesures, des conséquences semblables à celles de Katrina sont inévitables.

Craig E. Colten est professeur de géographie à l’Université de Louisiane.

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