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La guerre des mots et des images

par Brian Halweil
traduit de World Watch


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La guerre des mots et des images / 107.6 ko



Certains des arts de notre civilisation sont nés des crises d’angoisse les plus profondes que l’humanité ait connu. La crise actuelle liée à la modification génétique de l’humain ne fait pas exception à la règle.

Traduction d’Alexandre Friederich

Des analystes financiers discutent avec enthousiasme d’une entreprise qui est sur le point d’être cotée en bourse. Cette entreprise (dont le nom ne peut être révélé pour le moment) a pour but d’aider d’autres entreprises à améliorer le rendement de leurs employés, tant en nombre d’heures que dans leur rapport à l’outil de travail et à réduire leur désir de rentrer chez eux pour y retrouver leurs familles. L’entreprise s’inspire de Fredrick Taylor, un contemporain de Henry Ford, dont les principes de "management scientifique" ont contribué à la justification de la chaîne d’assemblage moderne comme moyen propre à maximiser les rendements de la force de travail.

Le modeste slogan de cette entreprise : "Nous pensons aux choses auxquelles la Nature n’a pas pu penser." L’intérêt qu’elle suscite n’a cessé de croître depuis la récente annonce de ses nouveaux projets : traiter les personnes affectées de gourmandise irrépressible ou celles qui sont compulsivement attirées par les galeries marchandes.

Si vous trouvez choquants de tels projets, rassurez-vous : cette entreprise n’existe que dans l’imagination d’un collectif d’artistes anonymes qui revendique des techniques de guérilla et répond au nom de ®™Ark. Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion de voir à la galerie Exit Art de Soho à New York la bande de présentation de cette entreprise fictive (30 minutes sous Microsoft Powerpoint, avec force graphiques et projections des bénéfices) que ce collectif présentait dans le cadre de "Paradise Now", une exposition de diverses contributions artistiques autour du thème du futur biologique.

Cette présentation de ®™Ark m’amena à me demander s’il existait des lois qui empêcheraient le développement d’une telle entreprise - en admettant que son produit soit techniquement réalisable. Dans la mesure où ce type de traitement est déjà routinier dans les fermes animales où il sert à conformer les bêtes à leur condition de troupeau voué à la chaîne alimentaire, pourquoi ne servirait-il pas à conformer les hommes à l’horaire de travail stressant auquel ils sont tenus ? "L’art peut être conçu comme un laboratoire social", affirme Eduardo Kac, un artiste d’origine brésilienne dont une oeuvre était exposée dans la galerie. L’une des installations montrait par exemple à quoi pouvait ressembler une entreprise fabriquant des bébés clef en main. Un autre artiste distribuait des brochures pour Gene Genies Worldwide, une entreprise dont le but est de collecter les gènes des individus les plus créatifs au monde ; ceux de personnalités telles que le physicien Stephen Hawking, l’architecte I.M. Pei ou l’auteur Michael Crichton. Tandis que je prenais connaissance du projet en lisant par-dessus les épaules d’un couple âgé, l’homme se tourna vers sa femme et lui dit avec un fort accent de Brooklyn : "C’est comme Hitler..."

Et pourtant il est peu probable que le couple ait tenu ce qu’il savait au sujet de la biotechnologie de publications scientifiques ou de la bouche d’experts. S’il ressemblait à tout le monde, ce couple tenait son information des grands médias. Au cours des dernières années, les shows de télévision, les romans et d’autres formes de la culture populaire ont de plus en plus souvent intégré à leurs histoires des thèmes liés à la biotechnologie. Pour des millions de personnes, les cyborgs ou les clones, les pouvoirs bioniques et les guerres biologiques sont des phénomènes aussi familiers que la barbe-à-papa.

"Dark Angel", par exemple, est une série de télévision dans laquelle Max, une héroïne transgénique, combat le crime. L’action se déroule "dans un temps pas si éloigné du nôtre" dans des Etats-Unis ravagés par des "attaques terroristes" dont l’atmosphère évoque Blade Runner. Max s’est échappé d’un laboratoire gouvernemental secret qui fabrique des soldats par manipulation génétique. Elle est pourchassée sans fin par des créateurs paranoïaques, paniqués par l’idée que le programme gouvernemental de création de "soldats-éprouvettes" ne s’ébruite. Les scénaristes et les producteurs de la série n’ont pas la prétention de poser avec sérieux les questions éthiques liées à la manipulation génétique de l’humain ou plus particulièrement à la capacité dont disposerait la biotechnologie de transformer notre stratégie guerrière. (Le Sunshine Project, une organisation internationale qui explore les dangers liés aux techniques guerrières basées sur les applications potentielles de la biotechnologie, donne quelques exemples de ce qui intéresserait particulièrement les militaires occidentaux : l’augmentation de la capacité des soldats à faire face à la privation de sommeil, de boisson, d’alimentation, et plus généralement leur capacité à résister aux situations de stress ; l’usage d’une pharmacopée neurologique "calmante" ou "malodorante" afin de contrôler la foule ou de paralyser l’ennemi ; et bien sûr le développement de nouvelles armes biologiques.)

On peut supposer que des millions de personnes ont découvert le concept de technologie génétique grâce à cette série. Jessica Alba, qui interprète le rôle de Max a été désignée par Teen People comme l’une des "25 stars de moins de 25 ans les plus en vogue" et la série conquiert le public adolescent dans le monde entier. D’ici peu, le moindre dilemme éthique posé par la perspective de voir exister des êtres transgéniques tels que Max passera pour ringard, et le transgénique sera simplement jugé "cool". ("Cool" est l’une des réactions qu’il me fut le plus souvent donné d’entendre prononcer tandis que je déambulais dans l’exposition "Paradise Now", avec, il faut le dire, "dègue", "beurk !", "ça craint" et "no way !") Il serait irréaliste d’exiger de la culture populaire qu’elle produise des jugements critiques sur un sujet aussi capital et complexe que les modifications génétiques de l’humain alors même que les arguments des sitcoms et autres séries sont volontiers interprétés comme réalistes. Tandis que la différence entre la science-fiction et la réalité s’amenuise, nous sommes aux prises avec un tourbillon de nouvelles découvertes qui obscurcissent notre capacité à juger des implications des nouvelles technologies génétiques. Nous avons vu ainsi, il y a une année, Arnold Schwarzenegger interpréter dans "Le sixième jour" le rôle d’un propriétaire de chien angoissé qui ne sait s’il doit ou non amener la dépouille du chien de la famille à "RePet Inc." afin de le faire cloner avant que sa fille ne rentre de l’école et n’ait le coeur brisé. Quelques mois seulement après la sortie de ce film, les scientifiques de l’université A&M du Texas annoncèrent qu’ils avaient pour la première fois au monde cloné un chat nommé CC dans le cadre de l’ "Opération Copycat". Cette recherche était financée par Genetic Savings and Clone, une compagnie dont le but est de cloner des animaux domestiques et sauver les espèces en voie de disparition.

Comme les frontières entre la science et la science-fiction deviennent de plus en plus floues, nous pourrions être amenés à réagir aux développements technologiques avec le même détachement amusé que nous opposons habituellement à la science-fiction, et notre vigilance pourrait être leurrée du simple fait que les avancées réelles sont rarement assorties des effets dramatiques et visuels qu’affectionne la science-fiction. Nous courons le risque, en tant que société, d’accepter les nouvelles technologies comme une réalité avant même que celles-ci ne lancent leurs produits sur le marché. Cette indifférence pourrait neutraliser toute possibilité de débat sur la question.

Quoiqu’il en soit, l’éventualité de la participation du large public aux décisions concernant l’usage des nouvelles technologies est rarement envisagée dans le monde. "Aux Etats-Unis, la direction que prennent les innovations technologiques est du seul ressort de l’industrie, remarque Dick Sclove, le fondateur de l’Institut Loka qui étudie la façon dont les sociétés opèrent leurs choix technologiques. Au mieux, les décisions sont prises conjointement par l’industrie et d’importants lobbies, mais il n’est pas dans leur intention de discuter sur le fond les problèmes culturels, économiques ou politiques."

Pour lui, la palme de la méthode la plus démocratique de prendre des décisions en matière technologique revient sans doute à la Conférence de consensus danoise. Cette Conférence est convoquée lorsque le gouvernement danois est amené à débattre d’une question technologique susceptible d’avoir un impact sur le public. La Conférence est habituellement composée de 15 citoyens ordinaires - à l’exclusion des experts, représentants d’associations de commerce, scientifiques ou autres membres de groupes d’intérêt - qui sont formés à l’expertise après qu’une information sur le sujet leur a été donnée. Les membres de la Conférence sondent ensuite les experts et requièrent toute information supplémentaire qui leur semblera utile à l’établissement d’un document qui souligne les problèmes que la société devra prendre en considération. Le document est alors présenté devant le Parlement, puis diffusé dans le public, ce qui donne souvent lieu à des discussions au niveau local. Ces dernières années, les Danois se sont montrés particulièrement exigeants en matière d’enquêtes internationales sur la connaissance qu’a le public des technologies, des politiques technologiques et sur le soutien apporté aux politiques technologiques nationales. En raison de la diversité des représentants qui participent à ce processus et de l’absence de lobbies poursuivant un intérêt particulier, les groupes sont moins exposés aux erreurs, le risque de poursuivre des buts élitistes est moindre et la probabilité de recouper les intérêts généraux de la population plus grande. La comparaison entre l’étude sur le Projet de Génome Humain, menée en 1998 par le défunt Bureau pour l’évaluation technologique (BET) des Etats-Unis, et celle publiée l’année suivante sur le même sujet par la Conférence de consensus danoise est éloquente. Dans un rapport de 200 pages, le BET écrivait que le "problème central" est celui d’une répartition équilibrée du financement entre les recherches liées au génome et les autres recherches dans le domaine biomédical et biologique. Le rapport de la Conférence danoise, bien plus court, rappelle les programmes eugéniques des années 1930 et s’inquiète de ce que "la possibilité de diagnostiquer le foetus de plus en plus précocement afin de détecter d’éventuels défauts génétiques crée le risque d’une évaluation de l’homme inacceptable et revient à aspirer à la perfection".

Dans la majorité des pays, rares sont les débats publics portant sur ces questions technologiques (lire l’éditorial de ce numéro) et s’ils ont lieu malgré tout, ils interviennent en général trop tard, bien après que la technologie a été développée, commercialisée et appliquée à des fins particulières. Ce n’est que lorsque les sociétés acceptent d’ouvrir le débat au début du processus, alors que les technologies sont encore en gestation, que ces dernières ont une chance d’être adaptées aux intérêts de la société tout entière. (La relation entre la manipulation génétique de l’humain et la démocratie est encore plus étroite dans la mesure où cette manipulation peut déboucher potentiellement sur des castes génétiques et donner lieu à d’autres formes d’inégalités graves susceptibles de saper les fondements de la démocratie).

J’ai quitté "Paradise Now" sur ce constat : l’art peut nourrir le débat public sur la biotechnologie en contrastant l’usage que nous en ferons : d’un côté, l’espérance d’un monde meilleur, de l’autre un futur techno-eugénique contrôlé par l’industrie qui fera de nous des serfs. Ce contraste montre de quel côté penche la balance : force est d’admettre que jusqu’ici le débat sur les nouvelles technologies génétiques applicables à l’homme s’est surtout tenu entre scientifiques et a principalement porté sur des interrogations techniques rarement existentielles : qu’est-ce qui est possible, et à quel coût ?

"La science a tant et si bien dominé le discours sur la technologie génétique que le public se sent marginalisé", fait observer Frank Moore, un autre artiste qui participait à l’exposition "Paradise Now" et dont les peintures représentent souvent des horizons, des buildings et d’autres structures obtenues par l’assemblage de double hélices d’ADN. "Les artistes peuvent aider à convaincre que ce n’est pas parce qu’une personne normale n’a pas de connaissances en biotechnologie qu’elle ne peut prendre part aux débats qu’elle fait naître".

Brian Halweil est chercheur associé à l’Institut Worldwatch où il étudie les impacts écologiques et sociaux de la biotechnologie. Ses articles ont paru dansThe Christian Science Monitor, The New York Times, The Los Angeles Times, The International Tribune, Orion et World Watch ; il est également le co-auteur deState of the World 2002.

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