Interview par Uta Saoshiro et Curtis Runyan
Traduction d’Alexandre Friederich
L’Etat de la Planète : Qu’est-ce qui vous a décidé à vous intéresser à la Chine ?
Judith Shapiro : J’ai été parmi les premières américaines à me rendre en Chine afin d’enseigner l’anglais après la normalisation en 1979 des relations entre les Etats-Unis et la Chine. La Chine sortait à peine de la révolution culturelle, Mao était mort trois ans plus tôt et on entendait partout des histoires de souffrance. Les professeurs et les élèves avec qui j’étais en contact avaient tous vécu d’incroyables bouleversements.
Des centaines de personnes me racontèrent leur histoire et je commençais à comprendre que lorsque se commet un grave abus des personnes, il s’accompagne en général d’un grave abus de la nature. Aussi tentais-je durant cette période d’étudier la relation entre la question des droits de l’homme et les problèmes environnementaux.
EP : Jusqu’à quel point sont-ils liés ?
JS : Si les histoires ne sont pas parallèles, elles sont cependant similaires. Par exemple, en 1950, un certain nombre d’intellectuels prétendaient que la croissance démographique en Chine devenait problématique et protestaient contre la construction de certains grands barrages. Ces intellectuels furent catalogués de droite et réduits au silence. Ainsi les individus et l’environnement souffrirent - ce dernier de l’explosion démographique et de la construction de grands barrages qui provoquèrent des envasements et détruisirent les écosystèmes.
EP : Dans votre livre vous mentionnez quatre différents éléments sociaux et politiques qui influencèrent la relation des Chinois et de leur gouvernement avec l’environnement.
JS : La première dynamique que j’ai mise en évidence est la répression politique. Par exemple le mouvement contre la droite en 1957 et la persécution des intellectuels qui durèrent en réalité pendant toute une période. Ce qui caractérise les efforts de conquête et de transformation de la nature pendant cette période est l’idée que ce que les maoïstes pensaient et disaient suffirait à faire plier les lois de la nature. Les scientifiques qui disaient "attendez, les lois de la physique ne vont pas changer brusquement juste parce que vous le voulez ", ces scientifiques étaient réduits au silence.
La deuxième dynamique que je nomme "urgence utopique" caractérise le Grand bond en avant des années 1950. A cette époque la Chine essayait de rattraper l’Occident et de s’industrialiser pour ainsi dire du jour au lendemain. Mao savait que le pays avait besoin de fer et d’acier pour s’industrialiser, il demanda donc aux gens de bâtir des fourneaux dans leur arrière-cour. Bientôt les gens abattaient les forêts, alimentaient leurs fourneaux, fondaient leurs outils de fermier, leurs casseroles et leurs portails en fer pour remplir les objectifs. Mais la qualité de l’acier étais souvent si pauvre que les métaux étaient inutilisables.
La Chine ne s’est pas encore remise de la déforestation de cette période. L’effort qu’impliquait une industrialisation aussi rapide obligea les paysans chinois à délaisser la moisson cette année-là. Cette négligence déboucha sur la plus grande famine d’origine humaine de toute l’histoire. Quelque 30 à 50 millions de personnes seraient mortes de faim. Bien entendu, on pense rarement à cette famine comme à une catastrophe écologique, c’est pourtant essentiellement ce qu’elle fut.
EP : Il y a donc la répression de la dissidence, la quête utopique et...
JS : Le troisième élément, je le nomme "formalisme dogmatique ". C’est l’idée qu’on peut appliquer un modèle unique à l’ensemble du pays. Par exemple pendant les années 1960 et au début des années 1970, il y avait un mouvement agricole nommé "Apprendre de Dazhai ", l’idée étant que la guerre contre l’Union Soviétique était sur le point d’éclater et qu’il s’agissait de parvenir à l’autonomie agricole. Le mouvement Dazhai poussa les gens dans tout le pays à terrasser les terres suivant un modèle en vigueur dans le centre et le nord de la Chine.
Alors que le terrassement s’adaptait bien aux terres alluviales et vaseuses, faciles à modeler et pas trop raides de la Chine du Nord, il provoqua une déforestation et une érosion massives lorsqu’il fut entrepris par des paysans qui vivaient dans des forêts primaires, dans des prés arides ou dans des régions montagneuses aux sols pauvres. Pourtant le parti exigea que tout le monde contribue à l’augmentation de la production agricole en terrassant ses champs ou en réoccupant des pacages.
Le quatrième élément, ce sont les relocalisations ordonnées par l’Etat. Mao, une fois de plus parce qu’il redoutait une guerre contre l’Union soviétique, ordonna que les entreprises d’Etat soient déplacées des régions côtières vers l’intérieur. Ainsi de nombreux écosystèmes fragiles durent accueillir des fabriques et d’importantes usines de fer et d’acier. Des chemins de fer furent construit à des endroits où la Chine, à ce moment de son histoire, n’était nullement en mesure de se développer. Les ouvriers, souvent des garçons âgés de 15 ou 16 ans, étaient subitement envoyés dans des régions inhospitalières du pays, particulièrement dans les provinces montagneuses du Sichuan, du Guizhou ou du Yunnan.
Un autre aspect de ces relocalisations forcées fut ce qu’on a nommé le mouvement de la jeunesse éduquée qui apparut dans la dernière période de la révolution culturelle autour de 1968-69. Face à la croissance du chômage urbain, Mao déclara : "Bon, hé bien désormais toute personne qui a reçu une éducation à l’école va se rendre dans les campagnes pour enseigner aux paysans." Ainsi, 20 millions de gamins partirent comme "volontaires" dans les campagnes. Deux millions d’entre eux allèrent soutenir l’armée qui préparait la guerre sur les régions frontalières en fertilisant des terres désertiques et en se préparant eux-mêmes.
Là encore, les marécages furent asséchés et les forêts primaires abattues, en particulier dans la province du Yunnan, à la biodiversité très riche. Les tempêtes de sable si typiques de ces régions ne sont qu’un héritage de cette période dans la mesure où la transformation en fit parfois des déserts. J’ignore si les immenses efforts actuels de plantation d’arbres pourront ressusciter les forêts vertes, mais il est certain que la Chine est très inquiète à l’idée de subir une de ces épouvantables tempêtes de sable pendant les Jeux Olympiques de 2008.
EP : Sous quelle forme ces dégradations environnementales sont-elles liées à d’autres problèmes actuels de la Chine ?
JS : La sagesse populaire veut que les problèmes environnementaux terribles de la Chine soient avant tout la conséquence de la croissance économique provoquée par les réformes qui débutèrent en 1978-79 après la mort de Mao. Je dirais que faute de reconsidérer en profondeur l’héritage des années Mao, la Chine ne pourra pas résoudre ses problèmes.
Les quatre éléments que j’ai mentionnés jouent toujours un rôle aujourd’hui. La répression politique est toujours un problème d’actualité. A titre d’exemple, les militants environnementaux qui se sont opposés à la construction du barrage des Trois Gorges ont été emprisonnés. Il n’existe donc aucun débat public ni cette participation civique souvent nécessaire à une prise de décision sensée.
Pour parler d’urgence utopique, la Chine essaie en ce moment même "d’ouvrir" ses régions occidentales. Elle considère qu’il y a urgence à le faire afin d’alléger les tensions liées à l’inégalité croissante dans la répartition des richesses. Il y a une urgence à devenir riche très vite qui pervertit aujourd’hui tout le système des valeurs.
Pour ce qui est du formalisme dogmatique, la Chine est toujours un système dirigé par un état centralisé et le gouvernement a peur des Organisations non gouvernementales (ONG). Bien qu’il existe quantité d’ONG émergeantes - particulièrement dans le domaine environnemental - celles-ci doivent jouer le jeu avec une grande finesse, sous peine d’être fermées. Il y a des activités auxquelles elles peuvent participer, par exemple planter des arbres, ramasser des ordures, concevoir des programmes éducatifs pour enfants destinés à la télévision, ou protéger certaines espèces en voie de disparition, mais pour ce qui est de jouer un rôle de gardien des agences de protection environnementale du gouvernement, leur marge de manoeuvre est limitée.
Enfin, les relocalisations provoquées par la construction du barrage des Trois Gorges sont les plus importantes jamais effectuées dans l’histoire en liaison avec un projet d’infrastructure : plus d’un million de personnes déplacées de force.
EP : Si vous comparez les problèmes environnementaux de la Chine avec disons, ceux des Etats-Unis ou de l’Europe, il y a de nombreux points communs. Quels sont les dilemmes spécifiques auxquels la Chine doit faire face ?
JS : Il y a des ressemblances incroyables. Ce qui est intéressant dans la période Mao, c’est l’établissement manifeste d’une relation conflictuelle entre les gens et la nature. Lorsque l’on se penche sur le vocabulaire de cette période, il n’est question que de gagner la guerre contre les marécages, de faire plier les montagnes, de faire couler les rivières contre la pente et ainsi de suite. Bien des choses que la Chine a faites sont inspirées du modèle soviétique.
Il y a pourtant des parallèles certains avec les Etats-Unis ; on peut se souvenir par exemple de la tentative de "corriger l’irrationalité des rivières" entreprise par l’Armée des corps d’ingénieurs. Ceci équivaut à une attaque contre la nature dans l’esprit de la conquête de l’Ouest américain. Il y a des différences, mais l’effet est très proche.
EP : Quelles sont quelques-unes des solutions ?
JS : Au minimum, je dirai que les années Mao nous engagent à inverser les dynamiques négatives que j’étudie dans mon livre. Il serait donc souhaitable de voir apparaître de la participation civique, de la liberté d’expression et de la liberté intellectuelle, bref, le contraire de la répression politique. Il serait également souhaitable que soient prises en compte les variations régionales, le respect des indigènes et des connaissances locales.
Mon avis est que la Chine peut résoudre certains de ses problèmes, par exemple la pollution de l’air, en important des technologies plus propres et en abandonnant le charbon. Mais lorsque les problèmes sont liés à l’importance des populations, des problèmes tels que la perte de l’habitat, la pénurie d’eau, la baisse des nappes phréatiques, c’est plus difficile.
La Chine prend ses problèmes environnementaux très au sérieux. Les experts considèrent que la Chine dispose de quelques-unes des meilleures lois environnementales au monde. Mais le problème, c’est leur application, les mandats pourvus de moyens financiers insuffisants, un personnel environnemental peu expérimenté et aussi le manque d’indépendance des agences de protection de l’environnement qui sont souvent liées aux institutions qu’elles sont censées surveiller. Par exemple, elles essaient de fermer une petite entreprise, mais l’entreprise appartient à un officiel du parti local qui est le chef du bureau de protection environnementale. Ce genre de situations pose un vrai problème.
EP : Quelle était la réaction de Mao devant l’augmentation de la population chinoise ?
JS : Beaucoup de gens pensent que c’est la plus grande erreur de Mao. Mao était un soldat et en tant que soldat il pensait que disposer de plus d’hommes était une bonne chose. Au milieu des années 1950, la Chine réalisa un premier recensement et découvrit qu’à ce moment-là déjà il y avait beaucoup plus de gens en Chine qu’on ne le pensait. Mais lorsque les démographes - à l’instar de Ma Yinchu, cet homme dont je dresse le portrait dans mon livre - avertirent qu’une population plus importante représenterait un danger pour le développement de la Chine, Mao répondit : "Avec un grand peuple, la force est plus grande".
A cette époque, les gens n’avaient pas accès à la contraception. Dans les années 1950 et tout au long des années 1960, les gens étaient vivement encouragés à avoir des enfants. Les choses ne changèrent véritablement qu’à la mort de Mao en 1976. Et c’est seulement en 1979 que la politique du "un enfant par famille" fut sérieusement introduite. Il est regrettable qu’une politique aussi draconienne soit devenue nécessaire.
EP : Quelles sont quelques-unes des plus importantes batailles livrées aujourd’hui en Chine ?
JS : Malheureusement, celle du barrage des Trois Gorges semble se poursuivre. Certaines personnes espèrent toujours que le changement de personnel politique en haut lieu changera le cours des choses. Des dirigeants qui ont soutenu la construction du barrage se retireraient. Il est également possible d’abaisser le niveau du barrage pour que la région inondée soit moins grande.
Il y a également le problème des métaux lourds qui seront dissous et entraînés par l’eau quand son niveau montera et les eaux usagées qui se déverseront dans la rivière. En amont du barrage, on aura une véritable fosse d’aisance. Le contrôle des crues et la production d’électricité attendus sont surévalués. Et bien entendu, il y a toujours le risque d’une bombe ou d’une rupture qui créeraient une catastrophe humaine aux proportions inimaginables.
Il faut également tenir compte du problème de la pénurie d’eau. Conformément au modèle du méga-projet, la construction est accompagnée d’un plan de détournement des eaux des sources du sud de la Chine pour les canaliser vers le nord de la Chine qui souffre plus particulièrement de la pénurie d’eau. Le projet se nomme le Grand schéma de transfert Sud-Nord des eaux et les conséquences écologiques sont à la mesure du barrage des Trois Gorges.
Judith Shapiro enseigne à l’université américaine de Washington D.C.
Elle est l’auteure de plusieurs livres sur les droits de l’homme en Chine et notamment de Mao’s War Against Nature (Londres : Presse de l’Université de Cambridge, 2001).