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La honteuse réalité cachée de l’économie industrielle planétaire

par Ed Ayres
traduit de World Watch


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La honteuse réalité cachée de l’économie industrielle planétaire / 1.7 Mo



D’où proviennent les matières premières de nos bureaux lambrissés, de nos avions, de nos téléphones portables ? Nous préférons peut-être ne pas le savoir. Beaucoup viennent de pillages d’un genre dont nous aimons à penser qu’il a disparu depuis longtemps.

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Mort par envasement

Des forêts mourantes en amont de la mine Ok Tedi en Papouasie Nouvelle-Guinée.

Les conquistadores

Au 16e siècle, au nom de l’Empire espagnol, Hernando Cortez navigua vers le Mexique pour y chercher de l’or. Il en trouva en quantités importantes, et s’en empara sans scrupule, tuant tous les Aztèques qui auraient tenté de l’en empêcher. Aujourd’hui, ce type de pillage peut nous sembler d’un autre âge - rejeté et méprisé par la communauté des nations. Bien entendu, nous devons encore faire face à l’esprit prédateur des criminels transnationaux et des mafias. Mais ce sont des exceptions, qui plus est des hors-la-loi. Aucun pays, aucune entreprisene s’engageraient actuellement dans la décimation d’une culture entière uniquement pour s’emparer de ses trésors, comme le fit Cortez.

Vraiment ?

En réalité, le pillage de métaux précieux et d’autres avoirs est bien davantage une réalité aujourd’hui que dans les siècles passés, et à une plus grande échelle. Aujourd’hui, ce ne sont plus seulement l’Espagne et quelques autres puissances militaires qui sont à la recherche d’une domination planétaire, mais plusieurs dizaines de pays en quête de téléphones portables et de meubles en tek qui s’emparent des matériaux appartenant aux populations locales - dont certains dans des quantités que les conquistadores n’auraient jamais pu imaginer. Désormais ce n’est plus seulement l’argent et l’or qui sont convoités, mais le coltan (pour les téléphones portables justement), le cuivre, le titane, la bauxite, l’uranium, le cobalt, le pétrole, l’acajou et le tek. Aujourd’hui, en lieu et place des Aztèques et d’autres cultures disparues, ce sont des centaines de cultures survivantes dans peut-être une centaine de pays qui sont opprimées. Ce qui est le plus significatif, c’est qu’alors que le pillage est encore et toujours le fait d’envahisseurs venant d’au-delà des océans, il est souvent accepté et facilité par les gouvernements nationaux des populations victimes de ces pratiques.

Mais alors que ce pillage a pris des dimensions de plus en plus importantes, il se fait à certains égards d’une manière moins ouverte et moins visible que c’eût été le cas avec Cortez si nos technologies de l’information avaient été disponibles à son époque. Les conquistadores se seraient certainement réjouis de voir leurs exploits vantés à la télévision. De nos jours, on prend soin de s’éviter une telle publicité, pour des raisons aisément explicables :

Premièrement, le pillage implique habituellement une invasion, et au cours des siècles, depuis Cortez, les nations du monde ont pris position, de manière quasi unanime, pour condamner toute invasion qui ne serait justifiée par aucune provocation - comme l’a reflété la condamnation très largement partagée de par l’invasion de l’Irak par les États-Unis. Parallèlement, des progrès pour condamner l’esclavage ou le meurtre de personnes dans l’intention de les piller ont été enregistrés. Notre perception de la diversité humaine évolue, tout comme l’idée que nous nous faisons d’une communauté planétaire (par opposition à une vision européenne ou nationale).

Et pourtant, les motivations pour accaparer la richesse d’autrui sont aussi irrésistibles aujourd’hui qu’elles l’ont été par le passé, et les moyens d’y parvenir sont bien plus largement disponibles aujourd’hui. L’accaparement continue donc, mais sans nécessairement passer par l’assaut militaire. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas des endroits, encore aujourd’hui, où la pression s’exerce par la terreur et le meurtre à outrance, comme nous allons le détailler dans les pages qui suivent. En Indonésie, en Sierra Leone, au Nigeria, nombreux sont les exemples de personnes qui, alors qu’elles s’opposaient aux activités d’extraction sur leurs terres, ont été éliminées de la discussion de la manière la plus radicale, digne d’un Cortez. Mais là où les médias opérant à l’échelle internationale sont présents, les manières de procéder sont plus indirectes, et ont l’apparence d’accidents. Ceux qui vivent à proximité de mines d’uranium, où ont été abandonnées des montagnes de déchets radioactifs, meurent du cancer dans des proportions anormales. Le nombre de leurs enfants naissant avec des malformations congénitales a également explosé. Les autochtones dont les terres ont été occupées pour le forage pétrolier sont lentement empoisonnés par la contamination pétrochimique de leur eau et de leur sol. Ceux qui vivent en aval des grands sites de forage pétrolier voient leur eau polluée par le cyanure. Leurs ressources alimentaires sont détruites, de même que certains de leurs endroits sacrés - à la dégradation physique, mortelle pour nombre d’entre eux, s’ajoute la dégradation spirituelle. Or ce genre de morts ne fait pas la une des quotidiens ou des journaux télévisés.

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Deux frères Khanty chez eux.

Deuxièmement, le pillage est moins visible aujourd’hui, parce que ceux qui consomment finalement ces richesses tant convoitées n’ont que très rarement besoin d’en être les témoins pour en bénéficier - ceux qui font le plein à la colonne, ceux qui portent des gourmettes en or, ceux qui partent en vacances dans des avions en aluminium. Lors la ruée vers l’or, le mineur chanceux qui trouvait une jolie pépite pouvait s’acheter une montre de luxe. Dans l’économie moderne, l’homme qui porte une Rolex ne s’est vraisemblablement jamais approché d’une mine d’or. Les grandes industries d’extractions sont loin des centres urbains où habitent la plupart des gens aisés. Dans les pays les plus pauvres, d’où provient une bonne partie de la richesse minérale et forestière, les opérations d’extraction se produisent souvent dans des jungles éloignées ou des régions où l’agriculture de subsistance est la norme - des terres dont les habitants originels sont complètement écartés du dialogue planétaire et du commerce.

Enfin, il y a ce dont on ne parle pas : le manque d’empressement des grands médias du monde à présenter la réalité du fonctionnement des entreprises qui fournissent des matières premières à l’économie, cette économie qui fait vivre ces mêmes médias. Pratiquement tous, qu’ils soient imprimés ou électroniques, sont financés par de la publicité pour des produits de consommation trop souvent fabriqués avec des matières premières extraites de terres autochtones ou de parcs prétendument protégés. Il serait peut-être injuste d’affirmer que les médias sont les complices d’une conspiration du silence ; il est plus que probable que les dirigeants de médias gardent sans cesse à l’esprit que ce qui alimente l’économie leur permet aussi de dégager des profits. Mais il est juste de suggérer qu’une réticence à mettre en lumière les fondations de l’économie dont dépend leur entreprise existe bien.

Toutes les industries d’extraction n’opèrent pas dans l’ombre. On rencontre d’honnêtes entreprises dirigées par des gens attentifs à l’impact humain et environnemental de leurs activités. Mais elles sont trop peu nombreuses. Selon certaines estimations, par exemple, quatre-vingt pour cent des coupes de bois réalisées en Indonésie - un des plus grands producteurs de bois dans le monde - sont illégales. Certaines des plus grandes mines dans le monde, déversant chaque jour des milliers de tonnes de poisons mortels dans leur environnement, opèrent sans la permission des populations locales, auxquelles leurs terres ont été confisquées.

De grandes empreintes

Les opérations minières et forestières - les "industries d’extraction" - ne sont pas que des petites piqûres d’aiguilles sur la peau de la Terre, bien qu’elles puissent apparaître ainsi sur des cartes. Ceux qui cherchent à excuser ces pratiques ont beau penser qu’elles ne sont que de petits trous discrètement forés sur de grands territoires, en échange desquels d’aussi petites compensations versées aux populations indigènes, qui vivent dans le dénuement, devraient suffire. Mais en réalité, l’extraction a des impacts et des coûts qui vont beaucoup plus loin. Non statique, la nature implique des mouvements continuels du vent, de l’eau, des animaux sauvages ; ainsi les contaminants libérés par les mines peuvent ouvrir une boîte de Pandore.

L’une des formes de contamination parmi les plus alarmantes est la ribambelle de fuites dans l’extraction aurifère, dues à une technique moderne consistant à déverser des flots de cyanure sur d’immenses amoncellements de minerais de faible qualité pour en extraire l’or. Le cyanure est poison à l’extrême : une cuillère à thé d’une solution avec 2 pour cent de cyanure peut tuer un adulte. En février 2000, un barrage retenant une masse de déchets dans une mine d’or en Roumanie - la mine d’or Baia Mare, propriété de la compagnie australienne Esmeralda Exploration - s’est rompu et 83 millions de litres de cyanure se sont déversés dans la rivière Tisza. Le poison a parcouru 500 kilomètres jusqu’en Hongrie et en Serbie, provoquant ce que certains ont appelé le pire désastre environnemental depuis l’explosion nucléaire de Tchernobyl en 1986. Malheureusement, on ne saurait parler ici de l’agonie d’une technologie dépassée. Les exploitations aurifères qui multiplient les fuites sont en augmentation. Au Pérou, la mine d’or Yanacocha - la deuxième plus importante du monde - est placée sur la ligne de partage des eaux qui divise le continent sud-américain. Une fuite similaire coulerait donc vers les deux océans, Atlantique d’un côté, Pacifique de l’autre. En Tanzanie, la mine de Geita est située non loin de la rivière Nyamelembo, un affluent du lac Victoria. L’un des plus grands et des plus précieux lacs d’eau douce de la planète, le lac Victoria est essentiel aux économies du Kenya et de l’Ouganda, tout comme à celle de la Tanzanie. Professeur traitant des questions environnementales au Kenya, Wangari Maathai, actuellement ministre de l’Environnement, décrit la mine de Geita comme "l’opération économique la plus insensée que j’aie jamais rencontrée !", Explications : "Ça ne se limite pas à empoisonner les gens. Très bientôt, l’Union Européenne va interdire l’exportation de tous les poissons en provenance d’Afrique de l’Est, pour la simple raison que des éléments toxiques ont été détectés dans leur chair, et ce sera là une grande perte économique pour les habitants de la région dont la vie dépend entièrement de la pêche."

Les déversements de ce type, effectués par les mines actuelles, ne peuvent être comparés au petit crime de celui qui procède au déversement dans les égouts de produits utilisés par les buanderies ou à l’abandon de vieilles piles dans la poubelle. Les déchets miniers envoient d’immenses panaches de poisons dans les forêts tropicales du monde, dans les eaux souterraines, dans la nourriture. En 1982, à Zortman (Montana), la mine d’or Zortman-Landusky a déversé près de 200.000 litres de cyanure dans le réseau local d’eau souterraine, un déversement qui n’a été découvert que lorsqu’un mineur de la place a reconnu chez lui l’odeur du cyanure à la sortie de son robinet. Le cyanure était l’agent utilisé par Hitler pour tuer les Juifs dans les chambres à gaz. Aujourd’hui, en Papouasie-Occidentale (Indonésie), une mine d’or propriété de la compagnie américaine Freeport McMoRan déverse quotidiennement 120’000 tonnes de résidus mélangés à du cyanure dans les rivières locales. En Papouasie Nouvelle-Guinée, la mine de cuivre Ok Tedi, construite sur la terre des habitants sans leur consentement, déverse 200’000 tonnes de déchets par jour dans la rivière Fly et a mené cette région autrefois riche par sa biologie à la ruine.

(JPEG) Les Khanty de Sibérie vivent sur des terres ancestrales qui malheureusement pour eux sont maintenant utilisées pour l’extraction de 65% du pétrole russe. Un puits de pétrole paré à la production sur le champ pétrolier Samatlor au nord de Nlzhnevartovsk sur les terres appartenant aux Khanty.

Outre les rivières, il existe d’autres moyens par lesquels les effets préjudiciables de l’extraction sont disséminés. Le vent par exemple peut être un élément dangereux, aussi bien dans le cas des grandes mines que dans le cas d’une centrale nucléaire accidentée. Les mines d’uranium produisent d’immenses amoncellements de déchets de minerai déchiquetés (tailings). Selon le Centre pour les études sur les Peuples Autochtones (World Indigenous Studies), le risque le plus répandu associé avec l’exploitation minière de l’uranium est la respiration du gaz radon 222, que les déchets vont continuer à émettre pendant des milliers d’années. En Australie, le barrage retenant les résidus d’une mine d’uranium abandonnée s’est rompu sous la pression des pluies de la mousson, et la dissémination des déchets qui en a découlé, par l’entremise des rivières et du vent, a pollué une zone de 100 kilomètres carrés de terres - obligeant les Aborigènes qui y vivaient à partir. Dans le sud-ouest américain, les rejets radioactifs d’une mine abandonnée propriété de El Paso Natural Gas Company ont été soufflés vers une zone utilisée par les Indiens Navajo pour leurs activités pastorales.

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Les Indiens Guarayo ont vu le gouvernement bolivien donner 500’000 hectares de forêts ancestrales à des entreprises forestières sans leur assentiment. les fermiers Guarayo manifestent pour une réforme de la constitution à La Paz.

Dans certains cas, l’extraction ne se fait pas à un seul endroit, et étend par conséquent ses effets sur de très vastes régions. L’exploitation forestière a décimé certaines forêts parmi les plus riches du monde. Plusieurs de ces activités sont soit illégales, soit sanctionnées par des gouvernements nationaux corrompus malgré l’opposition désespérée des habitants autochtones. En Bolivie, à la fin des années 1990, le gouvernement a accordé des concessions de coupe couvrant 500’000 hectares du territoire des Guarayo et 140’000 hectares du territoire appelé Chiquitano de Monte Verde. Au Cambodge, l’exploitation forestière illégale a conduit à un déboisement sévère, à des inondations, et à la destruction de cultures de riz - et au déplacement de populations qui dépendaient de ces forêts pour leur subsistance. Au Liberia, en 2000, du bois pour une valeur de 100 millions de dollars a été coupé et vendu, principalement à des consommateurs européens, pour enrichir le dictateur Charles Taylor et lui permettre d’acheter des armes pour ses sbires. En Indonésie, le pillage des forêts a atteint de nouveau sommets avec la disparition annuelle de 2 millions d’hectares.

Acheter le silence

Cortez n’a jamais eu à s’inquiéter de ses relations publiques. Des compagnies comme Shell Oil ou Freeport McMoRan ont beau pratiquer leurs extractions dans des endroits éloignés, et avec l’acceptation tacite des médias de la planète, elles ne peuvent toutefois plus échapper à l’attention de militants et de groupes tels qu’Amazon Watch, le Réseau d’action pour les forêts tropicales, et le Centre pour une politique des minerais. La compagnie Shell a été sérieusement affectée lorsqu’elle fut accusée de collusion avec le gouvernement nigérian dans l’assassinat du militant Ogoni Ken Saro-Wiwa, coupable d’avoir osé protester contre la ruine programmée des terres de son peuple. Les grandes industries d’extraction ont donc appris à appliquer la plus grande discrétion sur la façon dont elles accaparent ce qu’elles convoitent. L’une des principales stratégies est d’offrir des emplois dans les mines aux Peuples Autochtones mal informés des dangers, et de développer une dépendance que les travailleurs et leurs familles sont incapables de briser, même lorsque leur santé devient défaillante - une forme contemporaine de servitude par contrat. L’écrivain aborigène Vincent Forrester décrit comment cette dépendance fut créée à la mine Ranger uranium, dans la région d’où son peuple est originaire, en Australie. Les royalties minières sont payées au gouvernement, pas aux habitants locaux. (La plupart des compagnies minières ne paient aucun droit.) Le gouvernement fournit ensuite à la communauté des services essentiels, mais n’informe pas les gens des effets de l’activité minière sur leur terre et leur santé. Forrester analyse ainsi cette stratégie : "Selon moi, cette dépendance est une forme de rançon. L’Australie blanche dit à des gens qui manquent de tout, et pour qui tout cela est nouveau : Vous pouvez avoir de l’argent pour des Toyota, pour vous procurer des fusils, pour construire des habitations, mais si l’activité minière s’arrête, l’argent arrêtera également de couler."

Une autre manière détournée d’acheter l’approbation consiste simplement à trouver des membres de la communauté locale prêts à soutenir publiquement un projet minier en échange d’un petit paiement, ce qui dans une région pauvre peut être une incitation importante. Dans les communautés locales, de telles offres créent des scissions, provoquant un désaccord suffisant pour permettre au projet de prendre pied. A la fin des années 1990 par exemple, le Navajo Times relata que l’entreprise HRI, qui voulait ouvrir une mine d’uranium à proximité de la communauté Navajo de Crownpoint au Nouveau-Mexique, avait signé avec certains membres de la communauté propriétaires de terrains un bail auquel était conditionné un paiement régulier. Selon un rapport de Chris Shuey, du Centre d’information et de recherche du sud-ouest à Albuquerque, le paiement total s’élevait à 367’000 dollars US. La population de Crowpoint, à cette époque était de 2’700 âmes, ce qui revient à dire que HRI payait 136 dollars par citoyen pour entreprendre un processus qui permettrait d’utiliser la strate aquifère pour traiter, par lessivage "in situ", le minerai d’uranium - transformant l’eau en une solution très dangereuse de laquelle l’uranium serait extrait à quelques centaines de mètres de plusieurs églises, écoles, entreprises, et de la plupart des habitations de la communauté.

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À Madagascar, le géant minier anglo-australien Rio Tinto a tenté d’acheter les autochtones à un meilleur prix encore. Rio Tinto veut exploiter 40 kilomètres de dunes sur les côtes du pays, détruisant avec leurs machines de chantier le lieu de vie des indigènes et l’habitat d’un grand nombre d’espèces menacées d’extinction. La stratégie de l’entreprise a été d’inviter les villageois à des dîners durant lesquels, tandis qu’on leur servait à boire et à manger, était projeté un film de relations publiques vantant le projet, en ne faisant évidemment aucune mention des dégradations probables qui accompagneraient sa réalisation.

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Encore davantage de coupes à blanc de la forêt pour la culture de soja à l’est de Santa Cruz.

Sur des centaines de sites dans le monde où des activités minières et d’exploitation forestière sont pratiquées, la principale raison de la capitulation face aux entreprises est l’attrait que constitue la création d’emplois. Là où les gens sont pauvres, cette illusion d’argent à court terme peut facilement aveugler de jeunes travailleurs sur les effets à long terme d’un projet sur leur culture et leur santé - et sur sa viabilité à long terme au sein de leur économie locale. Dans l’Arctique, les communautés Inuits sont aujourd’hui divisées sur l’opportunité de permettre davantage de forages pétroliers. Ceux qui voient là une menace pour leur mode de vie traditionnel ont manifesté une forte résistance, mais ces refus sont souvent insuffisants pour contenir les incursions, en particulier lorsque leurs propres gouvernements nationaux se sont fait acheter. Dans une économie mondialisée, l’achat de gouvernements est devenu une pratique très répandue. Il y a quelques années en Inde, par exemple, les communautés Autochtones Bhagata, Khond, Konda Reddi et Samantha se sont retrouvées dans la ligne de mire d’entreprises étrangères intéressées par des gisements de bauxite (le minerai de l’aluminium) sur leurs terres. La loi constitutionnelle indienne protège les Peuples Autochtones d’exploitations non désirées de ce type, mais cela n’a pas empêché l’État d’Andhra Pradesh d’inviter secrètement les compagnies - et de leur donner des baux - pour qu’elles entreprennent des activités minières. Depuis lors, les partis d’opposition n’ont de cesse de condamner cette situation.

Est-il exact qu’aucune alternative n’existe ?

Lorsque les économistes parlent "d’industries d’extraction", ils se réfèrent habituellement aux mines, aux forages pétroliers et gaziers, à la coupe forestière - activités essentiellement liées à l’usage de machines lourdes servant à arracher des matières premières à la planète. Le concept pourrait donc facilement être élargi pour inclure le pompage d’eau des aquifères, l’extraction de poisson des océans, l’abattage des singes pour leur viande ou la récolte de miel d’abeilles sauvages. Ici, si nous nous concentrons sur l’activité minière, le forage pétrolier et la coupe forestière, c’est parce qu’ils se sont concentrés sur des lieux de vie des populations parmi les plus marginalisées du monde et les habitats des écosystèmes les plus menacés. Ces industries constituent donc les atteintes les plus directes - et les moins réglementées - de la société industrielle contre la stabilité culturelle et biologique de la planète.

Dans une certaine mesure, le manque de retenue de ces industries reflète peut-être une croyance implicite : chez les gouvernements des pays industriels, le génie est depuis longtemps sorti de la bouteille. Essayer de réparer les destructions serait aujourd’hui aussi irréaliste que de tenter une réparation des torts faits aux autochtones par les Européens il y a deux ou trois siècles. Mais l’idée que le redressement d’injustices passées est "irréaliste" procède également d’un postulat discutable - à savoir que les descendants des Indiens conquis ont été depuis intégrés dans l’économie industrielle moderne et partagent les mêmes avantages que les descendants de leurs conquérants. Or la réalité vécue par exemple dans les réserves Navajo dans le sud-ouest des États-Unis contredit ce postulat. Les communautés autochtones des États-Unis sont beaucoup plus pauvres, et elles ont des taux de maladies, de chômage et de suicide beaucoup plus élevés que le reste de la population. Et c’est sur les terres autochtones que les activités d’extraction les plus brutales sont concentrées. Parmi des dizaines d’autres exemples, une observation similaire peut être faite pour les terres Ogonis au Nigeria, riches en pétrole, ou du territoire Guarayo en Bolivie.

(JPEG) Les mineurs africains sont à la merci d’un système qui enrichit le marché noir international du diamant et de l’or, et finance des guerres destructrices pour les ressources, tout en maintenant les mineurs et leurs familles dans la pauvreté.

À gauche : un mineur dans la région aurifère d’Ashanti au Ghana.

L’inertie politique qui a permis aux divisions raciales de l’ère coloniale d’être perpétuées dans l’économie du XXIe siècle a également permis à des postulats sur la productivité industrielle dépassés de se perpétuer. La croyance qui prévaut aujourd’hui est que si nous voulons continuer à avoir le mode de vie confortable dont nous avons pris l’habitude, nous n’avons d’autres choix que de poursuivre les forages, et de creuser aux endroits où nous sommes déjà - et, en outre, d’entreprendre de nouveaux forages là où de nouvelles ressources peuvent être trouvées. Les Inuits peuvent bien chasser le caribou dans l’Alaska National Wildlife Refuge (ANWR), mais dans l’esprit des dominants, si la guerre contre le terrorisme ou l’alimentation en pétrole de nos Hummers (NdT : de gigantesques véhicules 4X4) et de nos "Expédition" (4X4) exigent du pétrole, et si du pétrole se trouve sous l’ANWR, tôt ou tard les Inuits seront repoussés - ils seront forcés d’oublier leurs manières anciennes, d’apprendre l’anglais, d’aller au sud, de trouver un emploi à la station d’essence Exxon, ou chez Wal-Mart. De tels postulats ont été amplement discrédités bien que les médias dominants et leurs analyses essentiellement conservatrices n’en fassent guère état. Ce discrédit prend plusieurs formes, chacune impliquant la destruction d’un mythe persistant au sujet de l’économie des matériaux :

"Une croissance économique requiert une consommation accrue de matériaux et d’énergie."

En d’autres mots, l’élan démographique (l’inévitable croissance de la population dans les années à venir malgré l’essor des politiques visant à une stabilisation) et l’amélioration du niveau de vie sur la planète feront nécessairement monter la demande en matières premières. Historiquement, la croissance économique était synonyme d’une consommation accrue de matériaux. Mais l’idée que ce lien doit se perpétuer signifie que l’on considère l’efficacité des matériaux utilisés comme une constante, ce qui n’est pas le cas. Si les villes étaient repensées pour être plus denses par exemple, la quantité de matériaux nécessaires pour assurer le logement et le transport par habitant pourrait être grandement réduite, en même temps que la qualité de la vie urbaine serait améliorée. Alors que l’usage d’asphalte et d’essence déclinerait, il en irait de même pour les ravages psychiques et physiques causés par la circulation automobile et ses corollaires : les congestions du trafic, les accidents de la route, la pollution de l’air et l’isolement des banlieues. Dans le même temps, l’efficacité énergétique croissante, due à la fois aux avancées technologiques et aux changements comportementaux des consommateurs - que diriez-vous de remplacer votre 4X4 "Expedition" par une "Prius" (voiture hybride à faible consommation), ou votre souffleuse à feuilles mortes par un râteau ? - pourraient réduire grandement la demande par personne de pétrole ou d’aluminium, sans compromettre "la recherche du bonheur". Pour les 2 milliards de personnes les plus pauvres, l’espoir d’une vie meilleure ne doit pas nécessairement correspondre à un appauvrissement accru de leurs semblables autochtones, dont les terres subissent l’exploitation minière et la déforestation.

« Répondre aux besoins d’une demande accrue de matériaux nécessite plus d’extraction. »

Lorsque les avantages d’un aménagement et d’une utilisation plus efficaces auront été épuisés, nous pourrions en effet avoir besoin d’augmenter la production, au moins jusqu’à la stabilisation de la population. Mais croire que cette augmentation doit venir du sol part de l’idée fausse selon laquelle les nouveaux matériaux doivent provenir de minerais vierges. Dans l’écologie à long terme de la planète, pratiquement tous les matériaux seront finalement recyclés, et dès aujourd’hui, nous devons également procéder ainsi à plus court terme. Les mines de demain seront, de plus en plus, les villes, et non les forêts. Dans certaines régions déjà, le recyclage de l’aluminium a réduit les besoins d’extraction de bauxite de moitié.

"Les activités minières et forestières dans les régions où vivent les indigènes sont bon marché."

Cet argument est semblable à celui utilisé par Wal-Mart qui affirme qu’il est économique d’embaucher les gens pauvres sans alternatives et leur faire laver les toilettes et les planchers pour de bas salaires. Cette pensée n’est qu’une expression du mythe général selon lequel l’industrie peut générer des profits en ne payant pas les externalités, c’est-à-dire les coûts sociaux et environnementaux de la production.

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Un mineur du diamant en Sierra Leone.

Mais alors que la pratique économique demeure ancrée dans cette doctrine réactionnaire, la conscience morale a fait un long parcours depuis l’époque où rares étaient ceux à manifester des scrupules à l’égard de l’esclavage. Exploiter le travail bon marché est une forme de quasi-esclavage, et les centaines d’organisations qui se consacrent à éveiller la conscience du public sur ce point nous ont depuis longtemps fait comprendre que les coûts sociaux de telles pratiques ne pouvaient être ignorés. Inexorablement, le véritable coût de l’industrie d’extraction sera davantage pris en compte - par exemple, en exigeant des compagnies pétrolières qu’elles prennent à leur charge les coûts médicaux des maladies apportées par la pollution des réserves souterraines d’eau où s’approvisionnent les populations autochtones. Alors le prix du pétrole, et d’autres matières premières, va augmenter et les incitations au développement des alternatives soutenables seront plus fortes - énergies renouvelables au lieu de pétrole, métaux et bois recyclés au lieu de ressources naturelles vierges, usage plus efficace en réponse à une demande croissante.

Cela ne veut pas dire que l’extraction de minerais ou de carburants, ni la coupe d’arbres, vont entièrement disparaître à l’avenir. Mais dans une économie saine, ces activités, plutôt que d’être effectuées dans un élan compulsif, seront réalisées avec beaucoup plus de soin, à une échelle plus petite, et seront conditionnées à des permissions, lorsqu’aucune alternative n’existera - et, là aussi, ces pratiques seront limitées à des endroits où elles ne constituent pas des menaces pour les communautés humaines ou naturelles. Cette démarche accomplie, le coût pour implanter une mine dans une réserve indienne, ou une forêt tropicale, sera le même que, par exemple, dans une banlieue de Paris ou de Dallas.

Ed Ayres est rédacteur en chef de World Watch magazine.

NdT : Colombo-Tantale. Dans le coltan, ce qui est recherché, c’est le tantale. Le pentoxide de tantale est reconnu pour sa dureté et sa résistance extrême à la chaleur et à la corrosion. Il sert à fabriquer des pièces d’avions, de fusées, d’outils de précision, mais surtout des condensateurs pour les téléphones portables et les ordinateurs.

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