par
Hilary F. French
traduit de World Watch
Déchargement illégal de déchets, Parc national du Mont Kenya
Le Mont Kenya est aussi considéré comme un endroit extraordinaire par les biologistes, les ethno-écologistes, et les experts préoccupés par les questions de développement qui voient cette montagne comme l’épicentre d’une expérience critique - dont le résultat pourrait avoir des implications importantes pour l’avenir du continent. Le Mont Kenya abrite une richesse biologique d’une grande diversité, dont au moins 882 espèces de plantes et une grande variété d’espèces animales - parmi lesquelles des éléphants, des rhinocéros noirs, des hylochères (grands porcs sauvages des forêts), et les très menacés bongos des montagnes (espèce d’antilope de forêt) - vivant dans les terres forestières des environs. La région est devenue une réserve forestière nationale en 1932 au milieu de l’ère coloniale, et des portions en furent protégées pour être transformées en parc national en 1949. A la fin de 1997, les Nations Unies désignèrent le Parc national du Mont Kenya Patrimoine Mondial de l’Humanité en reconnaissance de sa beauté naturelle extraordinaire et de son importance écologique.
Cette région n’héberge pas seulement une nature abondante, mais également une nombreuse population dont la plus grande partie vit dans la pauvreté. Les gens et la nature sont parfois entrés en conflit direct dans la région. Tôt au printemps et tard en été, les éléphants qui vivent dans la forêt en sortent périodiquement pour s’attaquer aux cultures des fermiers - et ils sont connus pour être capables d’anéantir un domaine de 10 acres en une nuit. Inversement, la population, à la recherche de revenus à travers des activités illégales comme la coupe de bois, la production de charbon de bois, ou la culture de la marijuana, est souvent amenée à opérer dans les parcs, ce qui a pour effet d’accélérer la déforestation et d’augmenter le risque de feux.
Mais de plus en plus, dans la région, les gens prennent conscience que l’avenir de la population locale et celui de leur riche écosystème de montagne sont inextricablement liés. L’expérience actuelle tente de remplacer une exploitation destructrice - par des éléphants ravageurs et des bûcherons qui violent les limites du parc - par une économie diversifiée dans laquelle un écosystème de montagne unique fournit des services écologiques-clés, alors que la population apprend une série de nouveau métiers visant à la protection de l’écosystème et à la production de nouvelles sources de revenus. S’appuyant sur les directives d’une initiative appelée Programme de gestion communautaire pour la conservation des régions protégées (Community Management of Protected Areas Conservation,COMPACT), les Kenyans se sont engagés dans de nouveaux programmes visant à fournir de l’eau potable aux populations et aux cultures, à reboiser des pentes dégradées, à faire cesser la coupe illégale de la forêt, à introduire des fours pour la cuisson plus efficaces (donc moins avides de bois), à fournir de nouveaux emplois dans l’apiculture et l’éco-tourisme, et à maintenir les éléphants à l’écart des champs des paysans. Les programmes COMPACT ont aussi été mis en oeuvre sur cinq autres sites jouissant du statut de "Patrimoine mondial", sur quatre continents.

Autoportrait : l’artiste Stephen Mureithi réalisant une peinture murale promouvant la responsabilité individuelle dans les efforts de conservation
J’ai eu la chance d’être témoin d’une partie de cette renaissance lorsque j’ai voyagé au Kenya l’année dernière, en premier lieu pour assister à une rencontre annuelle des Ministres de l’Environnement de la planète - le Forum mondial des ministères de l’Environnement du Programme des Nations Unies pour l’environnement, basé à Nairobi. A peine un mois plus tôt, le Kenya avait élu pacifiquement un nouveau président, mettant fin à près de quatre décennies de règne du parti unique. Cette transformation politique considérable généra un espoir très large, et des améliorations significatives pour le bien-être des personnes comme de l’environnement dans le pays s’ ensuivirent (lire notre interview de Wangari Maathai, assistante du Ministre de l’Environnement, des Ressources naturelles et de la Vie sauvage).
Membre de la délégation de l’Institut Worldwatch au Sommet de la Terre des Nations Unies à Rio de Janeiro en juin 1992 et au Sommet mondial sur le développement durable à Johannesburg en septembre 2002, j’avais longtemps été une observatrice et une étudiante de la diplomatie internationale de l’environnement. Plus récemment, je suis devenue une espèce de participante directe dans ce processus également, en travaillant comme consultante au PNUE.
Culture de semis : des femmes sur le flanc est de la montage plantent des arbres indigènes pour réhabiliter la forêt
Les sceptiques se demandent souvent si toute la rhétorique sur l’environnement et le développement durable lors de ces grandes réunions des Nations Unies débouchent sur un changement réel sur le terrain. C’était en partie avec cette question persistante à l’esprit qu’avant de partir pour le Kenya j’ai pris contact avec Nancy Chege, une ancienne collègue de Worldwatch qui travaille maintenant comme coordinatrice locale pour l’initiative COMPACT mentionnée ci-dessus dans la région du Mont Kenya. Nancy m’invita à venir observer ces projets sur le terrain.
Selon les estimations les plus récentes, plus de la moitié des Kenyans vivent dans la pauvreté. Réduire ce chiffre est une priorité nationale et internationale, comme le reflète le programme de l’ONU Objectifs du Millénaire pour le développement, adopté par pratiquement tous les dirigeants du monde à l’Assemblée générale des Nations Unies à l’automne 2000. Ces objectifs appellent à réduire de moitié la part de la population mondiale vivant dans la pauvreté extrême d’ici 2015, à réduire de moitié le nombre de personnes souffrant de la faim ou n’ayant pas accès à de l’eau potable ; à réduire la mortalité infantile de deux tiers ; et à garantir à chaque enfant l’inscription à l’école primaire. Le plan d’action sur lequel on s’est mis d’accord à Johannesburg au Sommet mondial sur le développement durable reconnaît un certain nombre de nouveaux objectifs internationaux, parmi lesquels le ralentissement significatif du taux de déperdition de la biodiversité d’ici 2010 et la réduction de moitié de la proportion de gens sans accès aux soins sanitaires d’ici 2015. De nombreux observateurs se demandent si ces objectifs sont réalistes, si les objectifs de réduction de la pauvreté figurant dans les Objectifs du Millénaire pour le développement sont conformes aux objectifs plus purement environnementaux fixés à Johannesburg.
Les efforts de la coordinatrice Nancy Chege dans la région du Mont Kenya constituent seulement un élément du programme planétaire COMPACT, qui poursuit des initiatives similaires à Sian Ka’an au Mexique, à Morne Trois Pitons en République dominicaine, au Mont Kilimandjaro en Tanzanie, à Barrier Rief à Belize, à Puerto Princesa aux Philippines. Cette initiative à 6 millions de dollars fait partie du Programme de micro-crédits du Programme des Nations Unies pour le développement et du Fonds Mondial pour l’Environnement (FEM) ; l’initiative COMPACT, elle, est financée par la Fondation des Nations Unies basée à Washington (D.C.) et créée en 1997 pour gérer le cadeau d’un milliard de dollars de Ted Turner aux Nations Unies avec le Fonds mondial pour l’environnement (un projet de la Banque mondiale, du PNUD, du PNUE mis en place au début des années quatre-vingt-dix pour canaliser les fonds des gouvernements donateurs vers des projets dans les pays en développement favorisant la protection mondiale de l’environnement).

Participation des enfants : des étudiants plantent des semis indigènes sur le flanc ouest du Mont Kenya
Au milieu des années quatre-vingt-dix, Nancy m’avait assisté pour les recherches d’une étude de Worldwatch sur le rôle des Nations Unies dans la protection de l’environnement et le développement durable et dont la rédaction m’avait été confiée. Publiée peu de temps après le Sommet mondial de Rio, nous y examinions les perspectives des nombreux traités et accords dont le sommet avait été l’objet, tout comme le nombre important d’organisations internationales qui s’étaient vues donner un rôle pour le mener à bien : le PNUE, le PNUD et le FME. Près d’une décennie plus tard, les délibérations internationales comme celles du Sommet mondial de Johannesburg sur le développement durable furent chaque fois plus concluantes sur les besoins les plus pressants de l’humanité : de nouveau accords politiques pour la protection de l’environnement et un développement durable, mais aussi des efforts plus concrets pour traduire la rhétorique du développement durable dans les réalités du terrain.
Mes rencontres au PNUE terminées, je pris le chemin de la petite ville de Nanyuki pour y rencontrer Nancy et voir ce que je pourrais y apprendre sur cette traduction de la rhétorique dans la réalité dans la région où elle travaillait. J’ai pu constater que le Mont Kenya constituait une présence imposante à Nanyuki, lieu d’arrêt de nombreuses expéditions vers la montagne. L’un de nos premiers arrêts fut au petit bureau de Nancy au milieu de cette ville en ébullition.
Sur son mur, je remarquai une carte de la région publiée par le Système d’information géographique (SIG) de la région, résumant les conditions environnementales et les défis à relever. Sur la base d’une analyse aérienne des forêts du Mont Kenya conduites en 1999 par le Service de la vie sauvage du Kenya (KWS) avec le soutien du PNUE, on pouvait constater une destruction très large de la forêt, liée à diverses activités illégales : la production de charbon de bois, la coupe de bois d’espèces indigènes comme le camphre (Ocotea unsambarensis), le cèdre (Juniperus procera), et l’olivier sauvage (Olea europea) ; la culture de la marijuana ; des installations agricoles illégales.
J’ai appris que l’information glanée par l’étude avait généré une réponse rapide du gouvernement kenyan, à travers le classement d’une partie de la région en réserve nationale. Cette modification du statut officiel eut pour effet que la gestion de la région fut retirée au Département de la forêt et confiée au Service kenyan de la vie sauvage, qui lança immédiatement une campagne contre les industries illégales. Par la suite, des études révélèrent que la coupe de forêts indigènes avant décliné de 90 % depuis 1999 et que le nombre de fours illégaux produisant du charbon de bois avait diminué de 62 %. En plus de fournir l’information nécessaire pour une application plus rigoureuse des lois, ces enquêtes et ces exercices de cartographie ont fourni des données critiques aux gens travaillant à la réalisation des projets COMPACT et, par extension, aux personnes qui dépendent de ces projets pour vivre.

Centre éco-ressource : Une peinture d’artiste réalisée à partir d’une esquisse d’artiste ; mais le bâtiment est déjà en cours de construction
Plus tard ce jour-là, nous nous dirigeâmes vers la sortie de la ville pour entrer en contact, à un kiosque offrant des rafraîchissements sur le bord de la route, avec M. Ngahu, un fonctionnaire du service de la forêt à la retraite qui travaillait sur un projet avec des enfants des écoles primaires pour la restauration des forêts locales. M. Ngahu prit place dans la jeep de Nancy et nous nous engageâmes sur une route de terre cahoteuse à travers la forêt Gathiuru sur le flanc ouest du Mont Kenya. Il nous expliqua que les enfants plantent et élèvent des pousses d’olivier d’Afrique de l’Est (Olea africana), du cèdre crayon (Juniperus procera), et d’autres espèces indigènes dans des zones dégradées de la forêt. En route, nous visitâmes l’Ecole élémentaire Guara, l’école avec laquelle M. Ngahu travaille, et nous fûmes reçus chaleureusement par le Principal, qui nous informa des défis auxquels il faisait face de fait du grand nombre de nouveaux étudiants. Le nouveau gouvernement kenyan, nous dit-il, suite à un engagement très médiatiquement annoncé, venait de supprimer les frais de scolarité, des frais qui rendaient jusque-là l’éducation publique, même primaire, inabordable pour de nombreuses familles.
En poursuivant notre route, nous avons croisé plusieurs fois des gens qui allaient dans la direction opposée sur des bicyclettes chargées de bois de feu, qui fournit 80 % de l’énergie consommée au Kenya. Nous traversâmes également des villages agricoles qui font parti du système controversé "Shamba", par lequel la population locale se voit accorder le droit de cultiver un lopin de terre pour son alimentation en échange de quoi elle s’engage à planter des semis d’arbres. L’étude de 1999 avait malheureusement révélé que le système, en raison de nombreux abus, contribuait davantage à la déforestation qu’au reboisement. L’application des règles était entravée par la corruption qui prévalait au Département de la forêt, corruption à laquelle le nouveau gouvernement a mis un coup de frein en renvoyant 800 fonctionnaires, dans l’attente d’entretiens dont l’objectif sera de déterminer lesquels étaient impliqués dans ces malversations.
Le matin suivant ma visite à la forêt Gathiuru, nous avons quitté Nanyuki et nous nous sommes rendues dans la ville de Meru, située sur la route principale qui contourne le Mont Kenya. En chemin, nous fîmes un arrêt au Cratère du lac sacré Nkunga dans la forêt d’Imenti. Dans la langue locale, Nkunga fait référence à un dragon à sept têtes, dont on disait qu’il habitait le lac, qu’il attrapait les humains égarés en mordant leurs ombres et utilisait son pouvoir magique pour les traîner dans la rivière et les y dévorer. Le lac Nkunga était ainsi traité comme un lieu sacré, ce qui signifie que l’on ne pouvait y puiser de l’eau ni ramasser de bois de feu dans les forêts environnantes.

Durant les récentes décennies, la dévotion au mythe a décliné - de même que la santé écologique du lac. L’un des problèmes particuliers a été l’invasion rapide d’une herbe (Leersia hexandra) qui couvre l’essentiel du lac. Pour répondre au problème, l’un des projets COMPACT de Nancy mobilise la population locale pour se débarrasser de la plante grâce à un système d’extraction à poulies en bois construit à la main et pour transformer ces mauvaises herbes, dont les racines pointent vers le ciel, en un engrais commercialisable. Une fois terminée sa tâche de désherbage, la communauté locale gérera le lac comme un site d’éco-tourisme, mettant en valeur des sentiers naturels, des sites pour les pique-niques et l’observation d’oiseaux, proposant des facilités pour pratiquer le bateau à rames et y implantant un lieu de découvertes des mythes et des connaissances locales. L’installation d’un puits est aussi prévue pour fournir à la communauté une source d’eau lui évitant de descendre la pente raide qui mène au lac. Cet aménagement ne va pas seulement enrayer l’érosion des pentes, mais aussi libérer les femmes du transport quotidien de l’eau, ce qui leur permettra de se consacrer à d’autres activités.
Nous avons poursuivi notre périple autour du Mont Kenya le jour suivant, nous dirigeant vers la ville de Embu. En cours de route, nous avons visité d’autres sites où se sont développés des projets COMPACT. Sur l’un d’eux, une coalition de groupes aide les fermiers locaux à installer des ruches aux abords des forêts pour y générer des revenus par la production de miel, en ayant recours à des méthodes respectueuses de l’environnement. Les fermiers impliqués dans ce projet ont adopté la devise "des arbres pour les abeilles" (qui sonne mieux en anglais : Trees for the Bees !). On estime qu’ils plantent plus d’arbres, à la fois sur leurs propres fermes et dans les forêts environnantes, sur la base de ce nouveau partenariat dont ils épousent la logique : d’une végétation en santé résultera une production accrue de miel, et ainsi davantage de revenus. Le projet vise également à faire travailler les agriculteurs locaux avec le Département des forêts et le Service de la vie sauvage du Kenya pour la surveillance des activités illégales dans la forêt, comme la récolte du bois et la culture de la marijuana. Parmi d’autres projets COMPACT dans la zone du Mont Kenya, il faut compter les efforts pour aider les communautés locales à protéger leurs cultures des attaques des éléphants par la construction d’une clôture électrique (solaire) de protection longue de 14 kilomètres et l’installation de fours à cuisson à faible consommation de bois dans les écoles locales, de façon à réduire la cueillette de bois de feu.

Ayant ainsi fait le tour de la montagne, Nancy et moi-même retournâmes aux quartiers-généraux des Nations Unies à Gigiri, dans la périphérie de Nairobi. C’est là que Nancy m’a présenté Esther Mwangi, la coordinatrice du Programme pour les petits prêts du PNUD et du FME, qui supervise les projets COMPACT du Mont Kenya. J’y ai également rencontré Christian Lambrechts, du PNUE, une des personnes-clés à l’origine des opérations de surveillances aériennes du Mont Kenya. Nous avons parlé du travail encore à faire dans la région du Mont Kenya et dans d’autres régions menacées, comme les Monts Aberdare. Je me demandais si les progrès sur le terrain ne souffraient pas de batailles de chiffres et d’autres luttes bureaucratiques, une réalité pénible mais très commune dans le monde du développement. Bien que ces problèmes ne soient pas entièrement absents, j’ai appris que le Groupe de travail sur la forêt au Kenya et le Forum des donneurs/partenaires du Mont Kenya, dont il promeut les activités, servaient de lieux de discussion utiles pour la coordination entre les diverses organisations travaillant à la sauvegarde des forêts kenyanes. Plutôt que des luttes internes, j’ai surtout entendu parler de respect mutuel et de collaboration entre les différentes lignes défendues par les administrations.
Profitant d’un moment de répit, je me suis branchée sur Internet pour prendre des nouvelles de chez moi, où des nuages de mauvaise augure s’amoncelaient tandis que Washington prenait des allures de une forteresse militaire en réaction à des craintes croissantes d’attaques terroristes. Durant le mois qui suivit, les événements au Conseil de sécurité des Nations Unies à New York dominèrent les titres des journaux alors que le monde s’enfermait dans une logique de guerre, qui déboucherait sur l’attaque de l’Irak à la mi-mars. Bien que le monde fût profondément divisé sur la sagesse de cette voie, j’avais vu au Kenya des signes prometteurs d’une coopération internationale non seulement possible, mais qui progressait sur un objectif des Nations Unies fort différent - celui de protéger les systèmes naturels de la planète et d’améliorer la qualité de la vie de chacun d’entre nous, qui en dépendons.
Hilary French dirige le Projet Gouvernance et Mondialisation à l’Institut Worldwatch.