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La nouvelle menace nucléaire

par Erik Assadourian
traduit de WorldWatch


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La nouvelle menace nucléaire / 89.4 ko




Traduction d’Edouard Verdannet

Dans une centaine de millénaires, une nouvelle civilisation se sera peut-être bâtie sur les vestiges de celle que nous connaissons. Et quand cette nouvelle société explorera la terre et ses secrets, il se peut qu’elle tombe à la base de la Yucca Mountain, dans le Nevada, sur des ruines portant des signes avertissant ceux qui les trouveraient - de la façon la plus universelle que les hommes ayant vécu dans un passé lointain avaient pu concevoir - de ne pas s’en approcher.

Pourquoi ? Parce que sous cette montagne il y aura quelques 100 000 tonnes de déchets nucléaires encore actifs entreposés dans des containers, et que, d’ici là, même en l’absence de bouleversements géologiques dans les millénaires à venir, environ 1 % de cette matière mortelle (d’après les estimations du Département américain de l’énergie) aura fui et aura pu pénétrer les nappes phréatiques, créant ainsi une source de contamination.

Bien sûr, nous ne pouvons pas prédire ce qui arrivera d’un point de vue biologique, géologique ou sociologique pendant les 100 000 prochaines années. Mais les déchets atomiques sont entreposés dans 131 sites peu sécurisés aux Etats Unis - et dans beaucoup d’autres à travers le monde - et la nécessité d’enrayer cette menace devient de plus en plus pressante.

En réalité, nous commençons à peine à réaliser que la mise en lieu sûr des déchets nucléaires est un pas essentiel pour protéger l’environnement et assurer la sécurité mondiale. Avec l’effondrement de l’Union Soviétique, les mécanismes de contrôle de ces stocks de déchets nucléaires et armes de destruction massive ont peu à peu disparus. Entre les 1,5 tonnes de plutonium utilisables à des fins militaires générées chaque année par les centrales nucléaires russes, les armes nucléaires tactiques, les générateurs thermiques à radio-isotope qui sont facilement transportables et peu surveillés, et les milliers d’ingénieurs en armement au chômage, la menace que constitue le nucléaire pour l’environnement et la population mondiale est indéniable.

Heureusement, en Russie, un mouvement s’est amorcé pour mettre en lieu sûr les armes de destruction massive et leurs composants. En 1991, peu après la fin de la guerre froide, la Russie a accepté l’aide des Etats Unis pour sécuriser et en partie réduire son arsenal. Sous la direction des sénateurs américains Sam Nunn et Richard Lugar, le programme Cooperative Threat Reduction (Coopérer pour réduire la menace) a été mis en place et a permis, sur une période de dix ans, de détruire plus de 6000 têtes nucléaires, d’augmenter la sécurité dans 40% des sites abritant des matières nucléaires, et d’employer des dizaines de milliers d’ingénieurs en armement à des fins pacifiques.

D’autre part, comme le fait remarquer le sénateur Lugar (voir encart), cette initiative peut être étendue multilatéralement. Cela pourrait augmenter la vitesse et l’efficacité de ce programme et aider à construire de la coopération politique nécessaire à l’élimination progressive des armes de destruction massive, mais pourrait, dans le même temps, préparer la communauté internationale à l’éventualité de leur utilisation.

Or même si nous sommes capables de mettre en sûreté ces matières mortelles à court terme, notre civilisation est encore jeune. Les gouvernements vont et viennent, les empires se bâtissent et s’écroulent. Comment pouvons nous trouver un système pour contenir ces déchets qui dureront cinquante fois plus longtemps que notre Histoire ? Nous n’avons même pas de matériaux d’une durée de vie aussi longue, excepté bien sûr, ceux que nous essayons de contenir : la matière radioactive ! Notre but premier doit être de ne plus produire de déchets. Mais comment faire, alors que 17 % de l’électricité mondiale est d’origine nucléaire et nécessite l’utilisation de plus de 65000 tonnes d’uranium par an ?

De nombreux gouvernements sont arrivés à la conclusion que, contrairement à ce que prétendent les défenseurs de l’industrie nucléaire, cette énergie n’est ni sûre ni économique ni non polluante, et ils commencent progressivement à éliminer cette technologie. La Belgique, dont 58 % de l’énergie est nucléaire, a introduit une législation visant à ne plus l’utiliser d’ici 2025. Les centrales nucléaires ne sont pas éternelles ; aux Etats-Unis, leur licence d’exploitation initiale est de 40 ans. Même si ces licences sont prolongées, si les 31 autres pays ayant recours au nucléaire se mettent d’accord afin de ne plus construire de réacteurs (et plusieurs l’ont déjà accepté), nous pourrions sortir du nucléaire d’ici une cinquantaine d’années. Cependant, certains gouvernements ont prévu d’en construire de nouveaux. Aux Etats-Unis, ou aucun nouveau réacteur n’a été commandé depuis 25 ans, le Département de l’énergie a rendu public, en 2001, un rapport préconisant la construction d’au moins une nouvelle centrale d’ici 2010 et à peu près 50 d’ici 2020.

Alors que les défenseurs du nucléaire affirment qu’il s’agit d’une alternative économique et propre aux combustibles fossiles car elle ne produit pas de pollution atmosphérique, cette énergie comparée aux énergies renouvelables n’est pas viable. En plus de créer des déchets qui resteront mortels pendant des millénaires, le nucléaire coûte deux à trois fois plus que l’énergie éolienne (10 à 14 cts par kilowatt/heure contre 4à 6 cts). Il s’agit également d’une menace majeure pour l’environnement et la sécurité. En 2002, à la centrale Davis Besse dans l’Ohio, de l’acide borique a creusé un trou de 17 cm dans le dispositif de levage du couvercle de la cuve du réacteur. Seul un demi centimètre d’acier inoxydable a pu empêcher que le liquide de refroidissement sous pression ne s’échappe, ce qui aurait pu provoquer une fusion du réacteur. En outre, les centrales nucléaires ne sont souvent pas protégées contre d’éventuelles attaques terroristes. En janvier, 19 militants de Greenpeace ont assailli la centrale de Sizewell, au Royaume Uni, et ont escaladé le réacteur sans rencontrer de résistance. Leur but était seulement de démontrer la vulnérabilité de la centrale, mais si les intrus avaient été de vrais terroristes, le résultat aurait été catastrophique. Enfin, on a appris que des matières nucléaires avaient disparu, et pas seulement en Russie. Au début de cette année, le gouvernement japonais a admis ne pas pouvoir expliquer la disparition de 206 kilos de plutonium, assez pour fabriquer 30 à 40 bombes.

Sous la menace du réchauffement climatique, il est évident que nous devons renoncer aux combustibles fossiles. Mais nous devons également suivre l’exemple de l’ Allemagne et rejeter le nucléaire en faveur des ressources renouvelables comme l’énergie éolienne ou solaire. L’Allemagne a sérieusement commencé sa transition vers les énergies renouvelables il y a dix ans seulement, mais elle est maintenant devenue le premier producteur mondial d’énergie éolienne. Cette industrie a été une manne économique et écologique, créant une énergie propre et bon marché et générant 40000 emplois (comparé aux 38000 générés par l’industrie nucléaire allemande qui produit encore 6 fois plus d’électricité que l’énergie éolienne). De plus, les éoliennes et les panneaux solaires, qui sont décentralisés et inertes, ne constituent pas des cibles valables pour les terroristes. Si nous voulons protéger notre avenir, nous devons mettre en lieu sûr les stocks de matières nucléaires et en même temps nous assurer que nous n’en produisons plus.


Richard Lugar, sur l’amélioration de la sécurité par la non prolifération

En 1991, le sénateur Sam Nunn et moi avons fait passer une loi au Congrès qui marquait le début d’un effort soutenu de la part des États-Unis pour aider les pays de l’ex Union Soviétique à mettre en lieu sûr et détruire leurs énormes stocks d’armes de destruction massive. Notre argument était simple : avec l’effondrement de l’économie russe, l’immense arsenal soviétique devait être sécurisé, sans quoi des armes et des matériaux de destruction massive seraient inévitablement volés, vendus, ou détournés avec des conséquences désastreuses pour la sécurité nationale des États-Unis.

Il y a onze ans, quand le programme Nunn-Lugar (Cooperative Threat Reduction) fut conçu, la menace terroriste était réelle mais imprécise. Nous vivons maintenant dans une ère ou l’utilisation d’armes de destruction massive par des terroristes est notre première priorité en matière de sécurité. Nous devons non seulement accélérer le démantèlement de ces armes en Russie mais aussi élargir notre capacité à faire face aux risques de prolifération dans les autres pays et construire une coalition globale pour soutenir ces efforts.

Le 27 juin 2002, les leaders des États membres du G8 ont accepté de participer à un "partenariat planétaire contre la prolifération des armes et des matériaux de destruction massive". Dans cet accord, les États-Unis s’engagent à dépenser 10 milliards de dollars pour le démantèlement de ces armes sur les dix prochaines années. Parallèlement, les autres nations du G8 s’engagent à dépenser collectivement 10 milliards de dollars pour la même cause (l’accord du "10 + 10 sur 10"). Si cet accord était complètement mis en place, cela doublerait les ressources actuellement consacrées aux programmes du même type que celui de Nunn-Lugar.

A une époque ou certains alliés des Etats Unis et leurs populations sont sceptiques face au côté militaire de la lutte contre le terrorisme, la formule "10 + 10" offre une alternative pacifique pouvant avoir un impact important dans la prévention du terrorisme. Bien qu’il s’agisse d’une initiative du G8, elle encourage la participation de pays non membres. Si d’autres pays devaient être impliqués, cela permettrait de consacrer plus de moyens au désarmement et de construire une vraie coalition mondiale pour prévenir la prolifération des armes de destruction massive. L’accord prévoit, au-delà du désarmement, d’étendre certains projets au contre-terrorisme, à la sécurité nucléaire et à la réduction des dégâts sur l’environnement.

Le programme Nunn-Lugar fournit un modèle pour la coopération internationale et pourrait permettre d’aider les nations qui le désireraient à mettre en lieu sûr ou à détruire les armes ou les matières dangereuses. Il pourrait créer des normes internationales pour la protection et la manipulation des matières nucléaires et des pathogènes mortels. Il pourrait aider à faire pression sur les États au niveau international pour qu’ils acceptent ces normes. Les membres de la coalition pourraient également mettre en place des procédures communes pour venir en aide aux victimes du terrorisme nucléaire, biologique ou chimique.

Notre but final devrait être d’assurer le succès de ce programme en construisant une coalition mondiale pour nous protéger et contrôler les armes nucléaires, chimiques et biologiques, les matières qui les composent et leur technologie. La vraie question est de savoir s’il y a suffisamment de volonté politique pour consacrer les moyens et l’attention nécessaires à ce programme. Si nous voulons empêcher l’acquisition d’armes de destruction massive par des terroristes, cela demandera de la prévoyance, de la diplomatie et de la patience sur de nombreuses années.

Le sénateur Richard Lugar préside le Comité aux relations internationales du Sénat américain.

On peut lire son article complet dans le numéro de décembre 2002 de Arms Control Today, disponible sur le site www.armscontrol.org


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