Interview de Thoraya Obaid, réalisée par Danielle Nierenburg, Brian Halweil et Curtis Runyan
Traduction d’Alexandre Friederich
L’Etat de la Planète : En tant que femme d’Arabie Saoudite, comment votre réflexion quant aux moyens d’infléchir la croissance démographique a-t-elle évoluée depuis que vous vous occupez de ce problème ?
Thoraya Obaid : Ma réflexion à ce sujet est sans rapport avec ma nationalité. Je suis une professionnelle du développement et je sais que l’infléchissement de la croissance démographique est un élément essentiel de la lutte contre la pauvreté ; c’est également vrai en ce qui concerne l’éducation sanitaire des femmes et des familles. Ce programme est en voie de réalisation en Arabie Saoudite. Le ministre saoudien du Planning fait depuis l’année 2000 des déclarations relatives à la nécessité de surveiller la croissance démographique dans le pays dès lors qu’il s’agit, au même titre que la santé ou l’éducation, d’un facteur clef du développement du pays.
EP : Un des éléments constatables dans le domaine de la population au cours des 20 dernières années est que les militants insistent moins sur les chiffres et plus sur l’amélioration de la vie des femmes. Pensez-vous que cette nouvelle approche permettra de réduire ou de stabiliser la croissance démographique ?
TO : Oui, je crois. Dès que vous parlez de qualité de vie, vous parlez de la possibilité pour les femmes de choisir le nombre d’enfants auxquels elles donneront naissance et l’espacement de ces naissances. Vous faites allusion à des services sociaux de base parmi lesquels l’accès universel à la médecine reproductive : or aider les femmes et les couples à prendre des décisions relatives à la famille, c’est non seulement améliorer la santé des femmes, mais aussi l’économie du pays, et par voie de conséquence relâcher la pression qui s’exerce sur les systèmes d’éducation et de santé, et ainsi de suite... On passe ainsi d’une approche purement démographique à une approche d’amélioration sanitaire : réduire la mortalité maternelle, faire reculer la maladie et éviter que se répandent des épidémies telles que le SIDA. La qualité de la vie fait toute la différence. C’est un aspect du problème démographique que les chiffres n’expriment pas. Il n’apparaît qu’une fois que vous évoquez les droits des hommes et des femmes à définir l’orientation de leur vie.

EP : Pouvez-vous citer un cas où cette évolution de l’approche a été couronnée d’un succès particulier ?
TO : Le problème de la croissance démographique en tant que tel peut-être considéré comme étant en voie de résolution. Au cours des vingt ou trente dernières années, elle a considérablement ralenti. Les familles ont moins d’enfants qu’autrefois. Les familles dans les pays en développement passent progressivement de 4 ou 6 enfants à 2 ou 3. Les exemples de la Tunisie, de la Malaisie ou d’un grand nombre de pays latino-américains en témoignent, même s’il est vrai que nous avons toujours des problèmes en Afrique. Là, le taux de fertilité demeure élevé, tout comme la mortalité maternelle, et la pandémie du SIDA aggrave tout. Une autre région problématique, qui fait actuellement la une de l’actualité, est l’Afghanistan, où la fertilité et la mortalité infantile sont élevées, sans parler du taux de mortalité maternelle qui n’est aussi élevé qu’en Sierra Leone.
EP : Quels sont les moyens les plus efficaces qui peuvent être mis en place - tant au niveau local, national qu’international - pour contribuer au ralentissement de la croissance démographique ?
TO : Il faut qu’interviennent au même moment différents facteurs. Le plus important est l’éducation des filles. Il faut d’abord s’assurer que les filles terminent au moins leur éducation primaire. Un autre facteur crucial consiste à s’assurer de l’existence de services de médecine reproductive accessibles, car il n’y a aucun sens à rendre les gens conscients de leurs droits en matière d’accès à ce type de services (par exemple le droit d’utiliser des contraceptifs) si ensuite ceux-ci ne sont pas disponibles. Une troisième priorité est d’avoir sur place des gens qui ont des formations professionnelles et le matériel nécessaire à l’administration de ces services. Au niveau international, d’autres ressources sont requises. Il faut que les pays donateurs honorent les engagements qu’ils ont pris dans le cadre de la conférence du Caire sur la population et le développement. Les différents pays se sont engagés à fournir conjointement 17 milliards de dollars aux services de médecine reproductive jusqu’à l’an 2000, dont un tiers serait fourni par la communauté des donateurs et deux tiers par les pays en développement par le biais de leurs propres systèmes. Il apparaît aujourd’hui que les pays en développement ont versé environ 80 % de la somme promise, si ce n’est plus, tandis que les pays donateurs n’ont pas versé 50 % de ce qu’ils devaient.
EP : Pensez-vous qu’on puisse dire que, d’un point de vue strictement économique, négliger cette aide financière, c’est faire un calcul à très court terme ?
TO : Oui, on peut dire que c’est un calcul à court terme. Mais il ne s’agit pas d’un problème économique ; c’est bel et bien un problème humain. Le SIDA est aujourd’hui considéré par le Conseil de sécurité des Nations-Unies comme une menace sérieuse contre l’humanité, ce qui signifie que si aucune aide n’est débloquée pour sa prévention, son traitement et les soins aux personnes infectées, on risque d’être confronté à un vrai problème de sécurité. Si on ne ralentit pas la croissance démographique, le nombre de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté, dans la précarité, sans emploi ni débouchés, va augmenter. Actuellement, dans les pays en développement, 60 % de la population est âgée de moins de 24 ans. Ces jeunes sont les victimes d’une spirale de la pauvreté : pas de travail, pas d’éducation, pas de moyens d’existence. De telles situations sont productrices d’une frustration qui débouche à terme sur des problèmes de sécurité. Nous devrions réfléchir aux conséquences des situations auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui.
EP : Vous pensez donc que le fait d’insister sur la sécurité militaire est une erreur ?
TO : A brève échéance, la sécurité peut être obtenue par une action armée, mais seule la justice sociale peut apporter la paix, la sécurité et la stabilité sociale. Nous aurons obtenu cela quand les populations des pays pauvres verront enfin le bout du tunnel. Or, avec les coupes exercées dans les aides financières aux programmes, cet espoir diminue, créant à long terme une menace contre la sécurité globale. Au Sommet du millenium auquel assistaient tous les chefs d’Etats, une des positions défendues afin d’expliquer ce problème démontrait que, jusqu’ici, la mondialisation économique n’avait en rien profité aux pauvres. Nous devrions mettre en place un processus de mondialisation éthique qui prendrait en compte les besoins des pauvres plutôt que d’enrichir les riches.
EP : Quel rôle jouera le Fond des Nations-Unies pour la population lors du Sommet du développement durable en Afrique du Sud ?
TO : Jusqu’ici le Sommet s’est concentré sur les problèmes environnementaux. Les liens entre population et environnement ne sont pas encore clairement établis, mais nous avons essayé d’attirer l’attention des délégués sur cette question. Nous organisons des événements destinés à faire connaître les problèmes de population, mais l’essentiel est que la population devienne un élément de la réflexion sur l’environnement. Pour l’instant, ce n’est hélas pas le cas.
EP : De quels liens s’agit-il ?
TO : Vous savez qu’à l’heure actuelle nous sommes 6,1 milliards sur terre. Il est prévu qu’en 2050 nous serons 9,3 milliards, ce qui augmentera la pression sur l’environnement. Les eaux non potables et la promiscuité sanitaire tuent déjà plus de 12 millions de personnes chaque année. Quant à la pollution aérienne, elle tue environ 3 millions de personnes par année. Aujourd’hui, 2 millions de personnes ne connaissent pas la sécurité alimentaire. La consommation d’eau a sextuplé en soixante-dix ans et l’eau deviendra dans les années à venir un enjeu majeur. Autour de 2050, 4,2 milliards de personnes - soit environ la moitié de la population prévue pour cette époque - vivront dans des pays qui ne peuvent aujourd’hui satisfaire quotidiennement les besoins d’eau minimum de la population. Notre croissance est encore trop forte par rapport aux ressources disponibles. Les liens entre la population et l’environnement sont très clairs. Nous souhaitons que les gens comprennent que ces facteurs sont intrinsèquement liés et qu’agir sur la démographie, c’est agir sur l’environnement. Si l’on ralentit la croissance démographique, on contribuera à la protection de l’environnement. Si nous n’abusons pas de l’environnement, il y aura des ressources pour les pauvres.
Thoraya Obaid est directrice exécutive du Fonds des Nations Unies pour la population