par
Michael Renner
traduit de World Watch
Par une matinée caniculaire du 21 décembre 2005, mon attention fut attirée par six jeunes hommes en train de pénétrer sur le terrain de sport de Blang Padang, au cœur de Banda Aceh, la capitale de la province indonésienne d’Aceh. Revêtus d’uniformes noirs et de bérets assortis, tous portaient en bandoulière un fusil d’assaut. Ils marchaient en direction de six autres hommes vêtus d’uniformes militaires kakis, de chemises polo blanches et de casquettes de baseball ornées d’un écusson aux initiales AMM - Mission de suivi d’Aceh. A un signal, les jeunes hommes, d’anciens combattants du Mouvement Aceh Libre (GAM), remirent leurs armes. Les superviseurs de l’AMM, mandatés par les nations européennes et des pays d’Asie du Sud-Est, détruisirent leurs armes en les coupant à l’aide de scies.
J’ai compris que j’avais été le témoin de l’histoire en marche : la mise hors service d’armes mettait un terme à la première phase d’un d’accord de paix entre le GAM, qui s’était battu pour l’indépendance depuis 1976, et le gouvernement indonésien. (En parallèle, Jakarta retira des milliers de soldats et de policiers d’Aceh.)
Quelques jours plus tard, les médias du monde entier se rendirent une fois de plus à Aceh pour marquer le premier anniversaire du tsunami dévastateur. Mais très peu de journalistes internationaux furent présents pour la mise hors de service des armes. Cette constatation me parut étrange puisque le tsunami et l’accord de paix son comme des jumeaux liés à la hanche. Les destructions massives infligées par les vagues meurtrières établirent un nouveau climat de réconciliation à Aceh et rendirent les négociations possibles. Et pour les quelques années à venir, la reconstruction physique et la mise en place de la paix seront des défis étroitement liés.
Les efforts précédents pour résoudre le conflit s’étaient tous soldés par des échecs. Durant toute cette période, les civils ont terriblement souffert, particulièrement des agissements des forces de sécurité de l’Etat. Les meurtres, les disparitions et les mauvais traitements étaient une chose courante, et la pauvreté était en augmentation.
Lorsque l’organisation Global Exchange, basée à San Francisco, organisa un voyage sur le terrain, j’ai décidé, après avoir consulté à toute allure un nombre incalculable de rapports et d’analyses sur Aceh, de profiter de l’occasion pour visiter cette terre luxuriante mais toujours blessée à la pointe nord de Sumatra. Ces neuf jours furent un tourbillon de visites avec des survivants du tsunami, des villageois racontant leurs souffrances face à la répression, des militants de base et des avocats des droits de l’homme, des superviseurs internationaux et des représentants du GAM.
Au cœur de Banda Aceh, les rues sont encombrées de motocyclettes, de becaks (motos-taxis), de petites camionnettes et de voitures. Les hommes se réunissent dans des cafés bruyants et les adolescents s’affichent avec des téléphones cellulaires. Un visiteur mal informé pourrait ne pas savoir qu’ici se trouvait le « ground zero » d’une des plus terribles calamités naturelles de l’histoire. Et pourtant les vagues du tsunami ont ici transporté des débris et des corps jusqu’au centre de la ville, y compris sur le terrain Blang Padang. Un peu plus au nord, le tsunami a entièrement anéanti le district de Meuraxa et fait disparaître un dense labyrinthe côtier de routes et de maisons. La région était toujours abandonnée lorsque je l’ai visitée et je ne cessais de me dire : voici ce à quoi doit ressembler une zone touchée par une guerre nucléaire...
Un après-midi, peu avant que le soleil se couche, nos guides nous conduisirent à un endroit à Banda Aceh à quelques kilomètres de la côte. En sortant de la voiture, je suis tombé sur ce qui me parut un imposant rempart, surplombé par un bâtiment de trois ou quatre étages. Lorsque je me mis à en faire le tour, je me rendis compte soudainement qu’il ne s’agissait ni d’une muraille, ni d’un immeuble. C’était un bateau de 4’000 tonnes que les vagues du tsunami avaient transporté à l’intérieur des terres et déposé au milieu de ce quartier.
Depuis l’accord de paix signé en août 2005, un sentiment de normalité est revenu. Pourtant les conversations avec les villageois et les militants révèlent rapidement la profondeur des cicatrices émotionnelles laissées par le conflit. En pleine convalescence de catastrophes tant géologiques qu’humaines, Aceh travaille à la réconciliation et promeut la gouvernance démocratique, tente laborieusement de redonner vigueur à l’économie, et affronte les commentaires réactionnaires d’un establishment religieux qui tient les « femmes pécheresses » pour responsables du tsunami.
A la cérémonie de déposition des armes, le représentant du GAM Irwandi Yusuf évoqua ces armes en les appelant « nos amies », mais poursuivit en ajoutant que le temps était venu d’utiliser à l’avenir « des armes plus subtiles » afin de construire une société libre et prospère. Le représentant du gouvernement, le Major-général Bambang Darmono, autrefois commandant-militaire à Aceh, laissa brièvement échapper un sourire lorsqu’il reçut une plaque commémorative sur laquelle une des armes tronçonnées avait été montée. Aceh et les dirigeants en Indonésie doivent maintenant se mettre à la recherche d’outils et de trophées différents.
Michael Renner est chercheur et directeur du Projet pour la sécurité mondiale chez Worldwatch.