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La sécurité énergétique après le 11 septembre : promouvoir l’hydrogène devient chaque jour plus urgent

par Christopher Flavin
production originale L’État de la planète magazine


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Christopher Flavin est Président du Worldwatch Institute

Traduction : Benoit Lambert

Les événements des six derniers mois ont montré combien est vulnérable une économie planétaire dépendant essentiellement de l’énergie. Notre dépendance au pétrole a continué à s’accroître durant la dernière décennie et avec elle, notre dépendance envers les énormes réserves du Golfe Persique. Dans un proche avenir, toute perturbation dans l’approvisionnement en pétrole en provenance du Moyen-Orient, conséquence du terrorisme, d’une guerre, du renversement de gouvernements par des intégristes, aura pour conséquence une augmentation dramatique des prix du pétrole à même de menacer sérieusement l’économie mondiale.

Notre dépendance au pétrole et autres carburants fossiles a créé trois types d’insécurité énergétique : l’insécurité politique, générée par une distribution inégale des réserves pétrolières sur la Terre ; l’insécurité économique, résultat de l’impact puissant des événements internationaux sur les fluctuations du prix du carburant sur les marchés ; l’insécurité écologique résultant de l’accumulation de dioxyde de carbone dans l’atmosphère, qui fait peser sur le monde la menace hautement probable de changements climatiques catastrophiques. Les racines de ces problèmes s’entremêlent, mais leur seule solution, tous comptes faits, est la même : le remplacement du système énergétique actuel.

L’instabilité au Moyen-Orient et en Asie centrale a dramatiquement accentué les dangers auxquels doivent faire face les responsables de l’approvisionnement énergétique, et montré que le monde a un besoin urgent d’une nouvelle stratégie énergétique visant à réduire notre dépendance au pétrole. Pour atteindre ce but, des décennies de complaisance doivent laisser la place à un consensus nouveau dont l’objectif est la mise en place d’un nouveau système énergétique. Ce nouveau consensus doit se traduire par des changements pratiques. La création de l’"après-hydrocarbures"du 21e siècle réclame une vision et une volonté d’agir de la même ampleur que celles qui permirent la création de l’économie du pétrole, il y a un siècle. Ce besoin de transition énergétique rapide est maintenant au centre des préoccupations de ceux qui oeuvrent à la réalisation d’un des objectifs de la Déclaration du Millénaire du Secrétaire général de l’ONU : "Vivre à l’abri du besoin dans un monde libéré de la peur".

Aujourd’hui, l’humanité monde consomme quotidiennement 74 millions de barils de pétrole - qui répondent à 40% de la demande mondiale d’énergie. Vu sa concentration géographique, 57% du pétrole traverse au moins une frontière, et presque la moitié de cette proportion vient du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Malgré la crise du pétrole de 1973, suite à l’embargo sur l’or noir des pays arabes, la révolution iranienne de 1980, et la Guerre du Golfe de 1990, la consommation de pétrole a crû à un rythme soutenu durant les années 1990 : 13% pour la dernière décennie du 20e siècle.

On retrouve cette dépendance lourde au pétrole dans la plupart des pays industrialisés et en développement. Les transports en particulier - de l’automobile à l’avion à turboréacteur - sont presque entièrement dépendants du pétrole. Si les pays industriels consomment 60 % du pétrole extrait, de nombreux pays en développement n’en sont pas moins encore plus dépendants, l’utilisant dans l’industrie, la production d’énergie électrique et les transports. Dans de nombreux cas, l’importation de pétrole absorbe jusqu’au tiers de leurs revenus extérieurs, ce qui signifie que toute flambée des prix les jette presque immédiatement dans la récession.

Les Etats-Unis, qui représentent moins de 5% de la population mondiale, sont le plus grand consommateur de pétrole du monde, brûlant 19 millions de barils par jour, 25% du total mondial. Malgré des réserves domestiques autrefois importantes, les besoins en énergie des USA ont depuis longtemps dépassé sa capacité de production, et les importations représentent aujourd’hui près des deux tiers de sa consommation.

Le Japon utilise 5,5 millions de barils par jour et en importe presque la totalité. La Chine, par comparaison, ne consomme que 4,8 millions de barils par jour, l’Inde 2 millions, le Brésil 1,8 million. On estime pourtant que plus des trois quarts de la croissance des importations mondiales à venir seront le fait des pays en développement, pour l’essentiel d’Asie, qui importe déjà le tiers de la consommation mondiale.

Comme le Moyen-Orient possède les deux tiers des réserves restantes attestées, proportion impressionnante, on ne s’étonnera pas que les projections des agences internationales, des gouvernement nationaux et des entreprises privées prévoient toutes que le Moyen-Orient fournira une part toujours plus importante du pétrole dans les décennies à venir. Les autres régions dont la part pourrait croître sont l’Asie Centrale et l’Afrique du Nord, des régions en prise avec les mêmes instabilités sociales et politiques que le Golfe Persique.

Dans de nombreux pays du Moyen-Orient comme au Nigeria ou au Venezuela, l’industrie pétrolière a souvent été la source d’instabilités sociales, et a retardé le passage à des systèmes politiques démocratiques. Le développement de l’activité pétrolière a concentré la richesse et le pouvoir, favorisé l’émergence de régimes corrompus et créé des écarts gigantesques entre les riches et les pauvres - autant d’ingrédients facteurs d’agitation sociale et propices au développement du terrorisme.

La vulnérabilité de l’économie mondiale face aux instabilités dans le Golfe Persique fut démontrée en Iran, en 1979, lorsque la monarchie s’effondra sous les coups d’une révolution fomentée de l’intérieur. La production du quatrième producteur mondial chuta alors soudainement de 5,6 à 1,6 millions de barils par jour. Le triplement du prix du pétrole qui en résulta précipita l’économie mondiale dans la pire récession qu’elle eût connue depuis cinquante ans. Deux décennies plus tard, la production iranienne n’a toujours pas retrouvé son niveau d’alors, en partie parce que toute une génération d’ingénieurs et de travailleurs spécialisés a fui le pays pour n’y plus revenir.

L’Arabie Saoudite est le plus important producteur et exportateur dans le monde aujourd’hui, et la chute du régime actuel aurait des conséquences encore plus catastrophiques. Selon de nombreux spécialistes, l’objectif à terme d’Oussama Ben Laden est le renversement de la monarchie saoudienne. Or, Ben Laden a publiquement affirmé que 144 dollars serait un prix approprié pour le baril de pétrole - six fois le niveau actuel.

Depuis quelques décennies, le pétrole est devenu un produit qui s’est véritablement mondialisé. Il est l’objet d’échanges sur l’ensemble de la planète, à des prix qui fluctuent à l’unisson sur les marchés au comptant (spot markets). Lorsque l’offre diminue, les prix augmentent partout simultanément - qu’il s’agisse du "léger arabique", du "brut Brent" ou de "l’intermédiaire ouest-texan". La diversification de la dépendance des Etats-Unis, qui importent du pétrole du Venezuela, et même d’Alaska, ne leur offre pourtant quasiment aucune protection contre les fluctuations des prix. Le Japon, encore plus dépendant du Golfe Persique que les USA, ne jouit pas de cette petite marge de manoeuvre. Le caractère fongible du pétrole dans l’économie mondiale signifie que la seule manière pour une nation de réduire sa vulnérabilité face aux fluctuations des prix est de réduire sa dépendance pétrolière. Augmenter la production américaine dans les refuges naturels de l’Arctique, par exemple, accroîtrait la production mondiale d’un million de barils par jour au plus, et il faudrait au moins dix ans avant que ces puits soient opérationnels. L’Arabie Saoudite peut doubler sa production, ou la diminuer de moitié, en quelques heures.

Le président Bush a dit que "la sécurité nationale dépend de la sécurité énergétique". Mais la sécurité nord-américaine ne peut être améliorée qu’en réduisant la dépendance du pays face au pétrole. Réduire cette dépendance est maintenant un impératif mondial. Les pays qui réduiront le plus leur dépendance jouiront d’un avantage économique et politique important au cours des prochaines années.

Réduire notre dépendance face au pétrole exige qu’on se concentre immédiatement sur l’enjeu des transports - le secteur de l’économie consommant le plus de pétrole, et le seul auquel ne sont pas proposés les carburants alternatifs disponibles. Il nous faut un nouveau système de transport dont l’efficacité énergétique soit nettement supérieure, et qui s’appuie sur des carburants émettant peu ou pas de carbone. Les développements énergétiques des dernières décennies montrent une voie toute tracée pour un tel système - elle passe par une transformation profonde et rapide des technologies du moteur et de la construction automobile, une transformation de l’ordre de celle qui mena à l’introduction de l’automobile il y a un siècle.

La technologie-clé pour dépasser enfin l’ère du pétrole s’appelle la pile à combustible. Principale source d’électricité dans la navette spatiale, cette technologie a attiré à elle au cours des dernières années des investissements privés qui se comptent en milliards de dollars. La pile à combustible permet la combinaison de l’hydrogène et de l’oxygène pour produire de l’électricité dont on peut faire usage pour alimenter habitations, équipements industriels, et pratiquement tous les types de véhicules à moteurs. L’importance de la pile à combustible peut être comparée, pour le secteur énergétique, à celle des microprocesseurs de silicium pour celui des communications : la pile à combustible peut inaugurer le 21e siècle en partant sur de nouvelles bases, et sa technologie possède les potentiels qui lui permettront de devenir omniprésente dans nos économies.

L’hydrogène - l’élément le plus abondant dans l’univers et présent, sur la Terre, dans l’eau - est le premier carburant utilisé dans la pile à combustible. Comme Jules Verne l’a pressenti il y a 150 ans, l’hydrogène est le carburant que la raison impose. Dans l’immédiat, il peut être extrait grâce à l’appoint du gaz naturel, des biocarburants et de l’hydroélectricité. A long terme, il pourra être produit en quantité illimitée grâce à l’énergie solaire ou éolienne, ou à celle des marées. Contrairement au pétrole, les sources d’hydrogène son largement réparties, ce qui permettra à la plupart des nations de répondre à l’essentiel de leurs besoins.

Un certain nombre d’entreprises développent aujourd’hui les piles à combustible pour des usages allant de l’automobile à l’habitation, de l’industrie aux téléphones portables. Daniel Yergin, lauréat du prix Pulitzer, a décrit le rôle du pétrole au 20e siècle dans un ouvrage au titre révélateur,"Le prix", qui marque bien toute l’importance qu’il a eu dans l’histoire récente. Or la pile à combustible pourrait jouer un rôle similaire au 21e siècle. De nombreux scientifiques, ingénieurs et cadres de l’industrie automobile sont d’accord sur ce point : la pile à combustible remplacera un jour le moteur à combustion interne qui a dominé les transports depuis que les chevaux ont disparu de nos rues au début du 20e siècle.

Les piles à combustible sont aujourd’hui disponibles en petites quantités - elles sont construites à la main, par des ingénieurs PhD. Certaines villes ont une flotte pilote de bus propulsés par des piles à combustible. La course est maintenant lancée pour la prochaine étape - l’introduction commerciale d’une production de masse de piles à combustible destinées à l’automobile. Nombre de constructeurs, dont Daimler-Chrysler et Toyota, ont des plans pour introduire des voitures équipées de piles à combustible en quantité limitée dès 2004.

Malgré l’intérêt des milieux financiers et l’impulsion acquise par la technologie de la pile à combustible, l’entrée sur le marché sera graduelle - à moins que les autorités n’interviennent pour contribuer à son émergence. Le défi pour les dirigeants aujourd’hui est de faire pour la pile à combustible ce que le gouvernement américain a fait pour les microprocesseurs dans les années cinquante et soixante : utiliser comme levier les achats de l’Etat et soutenir le marché naissant et les investissements privés par des encouragements financiers. Un tel effort pourrait amener la communauté internationale vers l’âge de l’hydrogène d’ici une dizaine d’années.

La vitesse avec laquelle l’économie énergétique mondiale se transformera dépendra de notre capacité à trouver une entente pour instaurer un nouveau système énergétique, et à mobiliser les engagements économiques et politiques nécessaires à cette transition. Le besoin d’une coopération internationale est urgent, de même que l’établissement de nouvelles institutions afin de stimuler cette transformation. Les meneurs de l’opinion de tous les secteurs de la société devront promouvoir cette initiative et mobiliser une coalition en faveur de ce changement.

Une telle mobilisation a un précédent historique : lorsque Winston Churchill dirigeait la marine durant les années qui ont précédé la Première Guerre mondiale, il devint de plus en plus inquiet du pouvoir croissant de sa contre-partie allemande. En 1911, après qu’elle y eût résisté durant des années, il fit passer la marine britannique du charbon au pétrole. Plusieurs experts pensèrent alors que cette décision était risquée et onéreuse, mais Churchill croyait à sa nécessité stratégique, car elle fournirait la vitesse et la puissance nécessaires pour défaire la marine allemande en haute mer. En quelques années, les vaisseaux marchant au charbon se firent rares, et les bateaux de marchandises et de passagers ne tardèrent pas à se joindre à la ruée vers le pétrole.

Le temps est venu, pour nombre des pays dépendants du pétrole, de s’engager dans une coopération commune visant à développer un nouveau système énergétique, comme le fit Churchill il y a presque cent ans. Une coalition de pays regroupant le Brésil, la Chine, l’Inde, le Japon, l’Europe politique telle qu’elle se définit aujourd’hui, et les Etats-Unis, n’auront pas de peine, si la volonté politique existe, à orienter le marché énergétique mondial dans cette nouvelle direction.

Le but de cet effort serait rien moins qu’une transformation de l’économie mondiale aussi radicale et rapide que l’émergence du pétrole l’a été il y a un siècle. L’effort devrait s’appuyer sur les dernières technologies, sur une utilisation stratégique des marchés mondiaux, et sur un engagement ferme pour un monde plus sûr, pour "vivre à l’abri du besoin dans un monde libéré de la peur".

Christopher Flavin est président de l’Institut Worldwatch, une organisation internationale dont les recherches et les publications se concentrent sur l’environnement planétaire, les enjeux sociaux et les défis économiques. Chris est très connu pour ses recherches et ses écrits sur les ressources énergétiques, les tendances technologiques et les politiques dans le domaine. Il est régulièrement co-auteur du rapport annuel State of the World, publié en plus de 40 langues à ce jour, et qui influence des décideurs privés ou publics du monde entier. Il fut également l’auteur en 1994 de Power Surge : Guide to the Coming Energy Revolution. En 1992 il a participé au Sommet de la Terre à Rio de Janeiro et à la conférence de Kyoto en 1997.

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