par
David F. Hales
traduit de World Watch
Le barrage Nam Theun 2 (NT2) est un projet de la République populaire démocratique du Laos, en partenariat avec Électricité de France, la Compagnie générale d’électricité de Thaïlande, et ITAL, la Compagnie publique de développement Thai (qui ensemble constituent la Nam Theum 2 Power Company Limited, ou NTPC). Le projet de 1.3 milliards de dollars américains pour une puissance de 1070 Mégawatts, détournerait 93 pour cent du débit de la rivière Nam Theum vers le bassin adjacent de la rivière Xe Bang Fai, générant de l’électricité pour l’approvisionnement de la Thaïlande. Le barrage submergerait également 40 pour cent du Plateau Nakai sous un réservoir de 450 kilomètres carrés, modifiant de façon drastique le caractère des deux rivières, déplaçant des milliers d’habitants pauvres désespérés et modifiant la vie de dizaine de milliers d’autres par les transformations typiques de tels projets hydroélectriques.
Site avant la construction du barrage proposé.
Photo : Avec l’aimable autorisation de International Rivers Network
Le projet initial était prometteur. Le Laos est désespérément pauvre et a peu d’options pour son développement. Les premières estimations sous-évaluaient le nombre de personnes déplacées et ignoraient les impacts du projet sur ceux habitant en aval, en particulier sur la Xe Bang Fai. Ainsi les compensations apparaissaient gérables. La Thaïlande avait de toute évidence besoin de courant, l’ingénierie ne semblait pas problématique, et le plan incluait une composante attractive pour la sauvegarde de la nature.
Le projet final est cependant est beaucoup moins prometteur. Bien que les documents aient été mis à disposition et que les promoteurs du projet l’aient publiquement défendu, les lacunes de sa préparation et le manque de réponses à des questions fondamentales sont surprenants, particulièrement si l’on considère les investissements importants en personnel de la Banque mondiale - ses représentants devaient apporter leur assistance au PDR et à ses partenaires afin de développer une proposition qui soit cohérente. Par exemple, les promoteurs admettent qu’aucune analyse profonde des alternatives au projet n’a été faite. De plus, malgré les pressions de représentants de la banque, ils ont refusé de rendre public le cadre financier du NT2 (les accords de concession et d’achat de courant). Ils ne sont pas prêts non plus à dévoiler les coûts totaux du projet ou même le coût de sa construction. Après 15 ans de préparation, NTPC parle « d’un paquet qui n’est pas terminé » et déclare avec insistance que « peu importe le coût, elle en sera responsable ».
Toutes les parties sont d’accord sur le besoin de développement au Laos. Pourtant ni le Laos, ni NTPC ne fournissent de précisions sur comment NT2 contribuera à cet objectif. La « stratégie » pour la gestion des revenus du projet, pour réduire la pauvreté et pour protéger l’environnement est encore « en train d’être définie ». Aucun plan de gestion n’a été établi et il n’y a pas non plus de mesures spécifiques pas s’assurer une bonne gestion et une bonne supervision du projet, sa transparence et son financement, sa bonne gestion comptable.
Au mieux selon les estimations de la Banque mondiale, les revenus issus du projet pour le Laos ne dépasseront pas les $ 250 millions (valeur nette actuelle) sur les 25 ans que durera la concession. Les revenus seront largement échelonnés dans le temps et ne dépasseront pas les 5 pour cent du revenu du gouvernement du Laos avant 2020. Si les revenus fléchissent, si les dépenses augmentent, si la mise en œuvre est aussi mauvaise que le développement, si les fonds sont détournés - alors les bénéfices pour les pauvres seront réduits à peu de chose, tandis que les risques majeurs atteindront l’intolérable.

Le destin du barrage, à en croire ceux qui ont été contactés à son sujet, sera de garantir l’électricité pour tous, d’offrir de nouvelles opportunités pour l’irrigation et la mécanisation de l’agriculture, et de promouvoir également une économie diversifiée, des réservoirs à poisson remplaçant la dépendance actuelle des habitants à l’égard de la pêche en rivière, l’aquaculture devant se substituer à la pêche le long de la Xe Bang Fai, et l’élevage intensif au pâturage traditionnel sur de grandes étendues. Cette vision aurait pu devenir réalité - si les développeurs avaient mené des études scientifiques sérieuses, développé des informations fiables sur la disponibilité des ressources, estimé les investissements nécessaires à la compensation des villageois de façon objective. Mais pour l’essentiel, le travail de fond et l’investissement sérieux nécessaires au succès du projet n’ont pas été faits.
Les professionnels du gouvernement de nombreux pays qui tentent d’évaluer le projet ne sont pas très encouragés par le manque de documentation du projet sur des questions critiques et par la mauvaise qualité de la rare information disponible. Il n’y a pratiquement aucune documentation hydrologique de NTPC par exemple. Les affirmations selon lesquelles le débit d’eau assurera la production d’électricité nécessaire à gagner de l’argent ne sont guère plus crédibles que les garanties données au sujet des risques limités d’inondations en aval. Les promesses sur l’aquaculture ignorent certains faits dérangeants : une seule espèce de poisson du bassin concerné a été cultivée avec succès et il existe un risque sérieux que l’introduction d’espèces exogènes ait des effets dévastateurs sur les écosystèmes indigènes. Même si les problèmes liés à l’invasion d’espèces envahissantes peuvent être résolus, il n’existe pas de ressources locales pour assurer l’alimentation des poissons.
Le poster de NTPC montre des tracteurs et des terres irriguées - mais le Plan de développement social de la compagnie elle-même affirme que l’usage de tracteurs dans les nouvelles zones d’établissement devrait être évité du fait de sols « très lessivés et infertiles », des sols explicitement décrits comme « peu propices à la production agricole ». Sans des apports significatifs d’engrais organiques et inorganiques, une agriculture financièrement viable sera impossible. NTPC prévoit d’aider à payer pour des engrais durant trois ans seulement.
Les nouvelles opportunités de pêche sont promises en remplacement de celles qui seront perdues, mais c’est sans compter sur la faible profondeur du bassin Nam Theun dont les opérations liées au barrage vont séquestrer 80 pour cent de l’eau durant la saison sèche. Sans compter que de nombreux experts prévoient des pêches peu conséquentes dans le réservoir. L’affirmation selon laquelle la perte de pêcheries due à l’augmentation du débit d’eau dans la Xe Bang Fai sera remplacée par l’augmentation des pêcheries dans les bras affluents est contredite par une documentation qui pronostiquent au contraire un effondrement de la chaîne alimentaire aquatique.
Bien qu’il puisse paraître facile d’accumuler des détails, une conclusion s’impose néanmoins, incontournable. C’est là précisément le type de projet que les procédures de protection de la Banque mondiale et de la Banque asiatique de développement sont conçues pour prévenir. Le risque d’un appauvrissement accru de la population, les risques de corruption, de mauvaise gestion, et de débâcle financière du projet sont tout simplement trop élevés. Si Nam Theun est approuvé, avec sa documentation incomplète et inadéquate, il sera alors difficile de croire qu’un projet puisse être refusé. La Banque mondiale aura alors rédigé une toute nouvelle définition du « chèque en blanc ».
La Banque mondiale semble percevoir ce qui se joue. Elle a annoncé une décision cadre pour Nam Theum établissant que le projet doit s’ancrer dans un cadre de développement visant à réduire la pauvreté et à la conservation de l’environnement ; que le projet doit être sensé d’un point de vue technique, financier et gestionnaire, et qu’il devra répondre aux politiques de précaution de la Banque mondiale concernant les enjeux sociaux et environnementaux. Il devra enfin être compris et soutenu par la communauté des donateurs internationaux et la société civile. Dans un document consultatif lors d’une rencontre informelle du Conseil de direction en novembre 2004, une personnalité haut placée de la Banque mondiale a identifié en détail les manquements importants et est arrivée à la conclusion suivante : « La capacité de ce projet à avoir un effet positif (...) ne peut être assurée sans des réformes majeures de sa gouvernance, sans des progrès suffisants de sa gestion du développement humain et des ressources naturelles et sans un respect des clauses de protection de la Banque mondiale. » On devrait bien entendu se mettre d’accord sur les changements qui doivent être apportés avant qu’une décision ne soit prise. Mais même dans ce cas, la banque comprend que les risques sont d’une telle importance qu’elle recherche un accord sans précédent avec le Laos et des gouvernements donateurs stipulant que tout manquement du Laos à ses obligations mettrait en péril tout soutien extérieur.
NTPC a besoin du soutien financier de la Banque mondiale et de la Banque asiatique de développement. Mais le barrage est un test critique de la propre politique de la Banque mondiale (aussi bien qu’un défi direct aux recommandations de la Commission mondiale des grands barrages). Les autorités de la banque devraient publier une analyse détaillée sur la manière dont la proposition répond à ses normes fondamentales, et les gouvernements représentés sur le Conseil qui prendra la décision finale, devraient également être parfaitement transparents concernant leurs propres évaluations de la conformité du projet aux normes. Enfin, les législatures devraient insister pour entendre les positions de leurs gouvernements en sessions publiques avant qu’elles ne soient présentées à la Banque.
Il est temps que le Conseil de la Banque mondiale clarifie sa position concernant les grands projets hydroélectriques. NT2 sera l’exemple que d’autres pourraient suivre.
David F. Hales est Conseiller de Worldwatch sur les questions de durabilité. Il a présidé l’atelier de la Banque mondiale sur Nam Theum 2 en septembre 2004.