par
Tom Athanasiou
traduit de World Watch
Traduction d’Alexandre Friederich
L’atmosphère. Les océans et les eaux douces. La terre, les fruits et les céréales que nos aïeux y ont cultivés. Les programmes de radio et de télévision. La capacité d’attention de nos enfants. Une telle liste évoque-t-elle adéquatement "notre bien commun" et l’enjeu que représente sa préservation, tant pour lui-même qu’en tant que fondement de notre futur à tous ?
Ou devons-nous y ajouter désormais un nouvel élément, au risque de choquer ? Peut-être faut-il faire figurer dans cette liste des biens communs menacés le génome humain et souligner que si ce patrimoine génétique est également divisé et privatisé pour devenir le privilège des plus puissants, alors personne, que ce soit dans un camp ou dans l’autre, ne pourra plus être sûr de conserver cette "humanité" à laquelle nous pensons être parvenus.
Les champions de la biotechnologie, bien sûr, ne voient pas les choses sous le même angle. Nombreux sont ceux qui considèrent que toute application de la technologie génétique a un rôle essentiel à jouer dans le progrès médical et que les développements escomptés, aussi spéculatifs puissent-ils être, justifient largement les risques. Ainsi, ils passent outre la question des conséquences probables du clonage de l’embryon, qui aboutira tôt ou tard au clonage reproductif, et abordent d’emblée la question des technologies des modifications génétiques héréditaires et de leurs justifications.
Certains évoquent même avec enthousiasme les "fabricants de bébés" et les "posthumains" comme les prochaines grandes innovations (1). De fait, les techno-eugénistes de la ligne dure promettent dès aujourd’hui que d’ici une génération au plus naîtront des bébés "améliorés", dotés d’une meilleure résistance aux maladies, possédant une taille et un poids optimaux et une intelligence supérieure. Pour à peine plus tard, mais encore du vivant de nos enfants, ils prévoient la possibilité de déterminer la personnalité, de concevoir de nouvelles plastiques corporelles, d’allonger la durée de vie et de créer une super-intelligence. Certains prédisent la synthèse de traits empruntés à d’autres espèces et de ceux de nos enfants : fin 1999 par exemple, dans le cadre de l’émission d’ABC Nightline consacrée au clonage, Ted Koppel spéculait sur la possibilité pour les généticiens de créer à terme des enfants qui posséderaient une "vision nocturne équivalente à celle de la chouette" ou "une ouïe ultra-sensible clonée du chien".
Pour l’environnementaliste, ces discours représentent une abondance de bien mauvais présages, même si la plupart d’entre eux ne le surprennent guère. Mais commençons par le commencement. Dans notre gestion de ce bien commun, qu’est-ce qui saute aux yeux, si ce n’est notre incapacité notoire à en protéger la valeur, à lui rendre justice et à en faire (pratiquement, et non seulement au niveau de la rhétorique onusienne) "le patrimoine commun de l’humanité" ? Ceci posé, que penser du destin qui attend le génome humain - le code sur lequel est fondée notre union en tant qu’espèce biologique - au moment ou débutent les enchères ?
Prêtons l’oreille à cet effrayant discours de futurologie tenu par Lee Silver, professeur à Princeton et champion auto-proclamé des nouvelles technologies eugéniques : "[Dans quelques centaines d’années] les Génétiquement Riches (GR) - qui représentent 10 % de la population américaine - seront tous porteurs de gènes synthétiques. L’économie, les médias, l’industrie des loisirs et de la connaissance seront contrôlés à tous les niveaux par des membres de la classe des GR (...). Les Naturels fourniront des services à bas prix ou travailleront comme manoeuvres. A terme, la classe des GR et la classe des Naturels formeront deux espèces distinctes ne disposant plus d’aucune possibilité de procréer entre elles et ayant l’une pour l’autre autant d’intérêt sensuel que l’homme actuel en a pour le chimpanzé."(2)
Les prédictions de Silver, au cas où le texte ne l’établirait pas assez clairement, ne relèvent pas d’une opposition à un futur manipulé eugéniquement. Ses prises de position oscillent selon les jours entre la franche défense et illustration de ce nouvel eugénisme mercantile et l’acceptation fataliste de son inéluctabilité.
Un tel avenir est-il probable ? Nous ne le souhaitons pas et sommes quelque peu rassurés par le fait que de tels scénarios pourraient demeurer longtemps encore irréalisables d’un seul point de vue technique. En dépit des réussites concrètes des généticiens - lapins phosphorescents ou chèvres qui salivent de la toile d’araignée - les gènes et les chromosomes artificiels pourraient se révéler beaucoup moins fiables qu’on ne l’affirme aujourd’hui. La conception de bébés transgéniques, par exemple, risque d’être hypothéquée par un trop grand nombre d’imprévus et de dysfonctions pour devenir une option populaire.
Toutefois, la dérive technologique, de même que la force idéologique qui guide les partisans du génie génétique nous obligent à prendre au sérieux le projet d’un futur techno-eugénique. Des personnes de grande influence - au rang desquelles on peut mentionner des célébrités controversées telles que le prix Nobel James Watson ou le philosophe provocateur Peter Singer, ou encore des académiciens tels que Daniel Koshland de l’université de Berkeley (Californie) ou John Robertson de l’université du Texas - adoptent publiquement des positions proches de celle de Silver.
Ces partisans des nouvelles technologies confirment que les techniques de conception des bébés seront fort onéreuses et que, de ce fait, la plupart des enfants clonés ou génétiquement "améliorés" naîtront dans les milieux aisés. Ils admettent en conséquence que les technologies génétiques de l’humain exacerberont les disparités socio-économiques et en déduisent que dans un futur relativement proche, une élite génétique pourrait se constituer en espèce distincte. Pour autant, aucune de ces possibilités ne leur apparaît comme une raison suffisante d’exiger un moratoire sur les manipulations génétiques. Dans son livre Children of Choice, John Robertson soutient que l’amélioration génétique des élites n’est qu’un "exemple supplémentaire des avantages que donne la richesse"(3).
Aussi ne faut-il pas se demander si le programme génétique va bientôt être réalisé, mais pourquoi de tels discours sont tant en vogue, et pourquoi Silver et ses semblables n’ont été contrés, même avec courtoisie, ni par leurs collègues scientifiques ni par les libéraux et les intellectuels progressistes, dont on pourrait pourtant attendre qu’ils révèlent la nature profondément angoissante d’une vision eugénique aussi grossière.
Et grossière, elle l’est. Remarquez le néolibéralisme crasse qui sous-tend les convictions de Silver relatives à l’eugénisme futur : "Que nous soyons d’accord ou non, écrit-il, il est certain que le marché régnera en maître."(4) Et loin de s’arrêter en si bon chemin : "Si le coût des technologies de reproduction génétique suit le même chemin que d’autres technologies de pointe telles que l’informatique ou l’électronique, celles-ci pourraient devenir accessibles à la majorité des membres de la classe moyenne occidentale (...). Et le fossé déjà large qui sépare les nations riches des nations pauvres pourrait augmenter génération après génération jusqu’au jour où il n’existerait plus de patrimoine commun. Une humanité séparée pourrait être le dernier legs d’un capitalisme global et sans entraves."(5)
On le voit, la vision techno-eugénique est assortie d’un message idéologique précis. Aussi est-il urgent, si nous caressons encore de vagues espoirs de créer une humanité égale et solidaire, de nous y atteler dès maintenant. Cette idéologie nous explique que la science, qui fut un jour (et parfois l’est encore) l’instrument des Lumières et de l’émancipation, serait sur le point de nous léguer un monde où les divisions sociales exponentielles donneront naissance à des castes génétiques sans qu’il existe aucun moyen de s’opposer à cette évolution. La perspective d’une humanité "améliorée" traduit quelques-unes des tendances les moins réjouissantes de notre époque : une curiosité technique et scientifique dépouillée de toute considération sociale, une culture économique anarchique, les espoirs de nos enfants ravagés par le consumérisme et un refus viscéral de notre propre mortalité.
Ce dernier élément met notre espérance de vie et nos fonctions corporelles au centre du débat. La médecine biotechnologique vise en l’occurence une niche de marché toute désignée : les baby boomers vieillissants qui consomment du Viagra, du DHEA et des hormones de croissance sont les cibles naturelles des techno-eugénistes. Dites-leur qu’ils vivront plus longtemps et ils vous suivront sans broncher. Comme le dit clairement John Watson à propos de la question de savoir comment faire accroire au public que les manipulations génétiques sur des enfants à naître sont acceptables : "On peut parler de principes à l’infini, mais ce que le public veut, c’est ne plus être malade. Si nous leur garantissons cela, ils se rangeront à notre opinion."(6)
Watson, malheureusement, est acquis à la cause des gens aisés et possédants. Ceux parmi nous qui sont peu enclins à accepter la technologie génétique devront parler haut et fort s’ils veulent dénoncer les promesses aberrantes que répandent certains biologistes. Ce ne sera pas facile, mais la ligne à suivre est claire : il s’agira de faire une distinction nette entre les techniques génétiques viables et utiles et les techniques dangereuses, inefficaces, injustes et pernicieuses.
L’histoire de l’environnementalisme est instructive à cet égard. Les écologistes ont mis des années, au prix de combien d’efforts et de déceptions, pour faire entendre la voix de la prudence dans l’emploi de nouvelles technologies telles que le nucléaire, l’hydro-électrique des grands barrages, ou les révolutions vertes. Il est vrai que le principe de précaution est souvent bafoué au nom de puissants intérêts politiques et économiques, mais bien des gens, et quelques politiciens courageux, ont repris à leur compte cette affirmation fondamentale : les technologies, dans la mesure où elles façonnent la vie et la société, requièrent prévoyance et contrôle démocratique.
Cependant, ce principe de précaution élémentaire est rarement appliqué aux technologies médicales. Et pour cause : même ceux qui sont peu sensibles aux sirènes du progrès technique se prennent vite à rêver d’élixirs de jeunesse ou de mémoires génétiquement améliorées. Peut-être aussi admettons-nous inconsciemment que tout cela va trop vite pour pouvoir être stoppé. L’inobservance presque complète du principe de précaution dans le domaine des technologies médicales explique sans doute comment le clonage de l’embryon a pu devenir soudain un débat mondial, et pourquoi ce débat a des couleurs aussi surréalistes : promesses inconsidérées de thérapies à court terme (qui rendraient par enchantement à un Christopher Reeve institué porte-parole du clonage thérapeutique ses pouvoirs de Superman) ; annonces fracassantes de premières scientifiques surfaites ("ces embryons humains ? Oh, en fait, ils ont cessé de se diviser à six cellules...") ; discussions à bâtons rompus sur la possibilité de traiter des millions de patients à l’aide du clonage thérapeutique (à condition, petite précision, de trouver les femmes qui "feront le don" de millions d’ovules). C’est Alice au pays des Merveilles !
Mais l’inobservance du principe de précaution par la biomédecine permet aussi de mettre en lumière d’autres étrangetés. Aux Etats-Unis, ayant constaté que les libéraux (partisans du libre choix en matière d’avortement) et les conservateurs réclament de concert la prudence en matière de clonage de l’embryon, certains experts mettent soudain l’accent sur "l’étrange alliance" qui constitue le lobby anti-clonage. En focalisant l’opinion sur elle, ils ont réussi à détourner l’attention des divergences, bien plus dérangeantes, qui opposent les libéraux aux progressistes dans la perspective d’une biotechnologie humaine sans restrictions.
Que penser par exemple de ce commentaire récent (émis lors d’un meeting confidentiel d’une organisation progressiste nationale) : "Nous, nous n’interdisons pas - seuls les méchants interdisent" ? Que dire des produits chimiques attaquant la couche d’ozone, des tests nucléaires en plein air ou des expériences médicales tentées sur des femmes mal informées du Sud ? Que dire encore de ce un nouvel eugénisme basé sur une reproduction hautement technologique, axée sur des préférences de consommation et sur la dynamique des marchés ? Si nous n’interdisons pas ces pratiques, qui le fera ?
On reste encore plus pantois à la lecture de cet éditorial d’une revue libérale pourtant de haute tenue, The American Prospect : "Les hommes font partie de la nature, et par conséquent, leurs activités, qu’il s’agisse de science, de clonage ou d’autre chose, peuvent difficilement être tenues pour artificielles, même si elles sont sans précédent."(7) Les environnementalistes ont été prévenus de longue date contre les arguments fallacieux faisant usage du concept de nature et savent que ce concept peut servir à justifier tout et n’importe quoi. Aussi ne devraient-ils pas s’étonner de constater un même degré de sophistication de raisonnement chez ceux qui ont l’habitude de crier au "luddisme" chaque fois qu’il est question de technologie biologique. Les libéraux eux-mêmes, tout en maintenant leur foi dans le progrès scientifique, sont capables de voir quel danger politique réside dans la confusion des catégories et l’abandon de toute distinction de nature entre le résultat de millions d’années d’évolution et les produits du commerce et de la mode. Lorsque les libéraux flirtent avec les libertaires, le danger est proche. Il existe un équilibre nécessaire entre la liberté personnelle et la justice sociale et cette dernière ne devrait pas être sacrifiée sur l’autel de la défense inconditionnelle des droits individuels (ou des entreprises). Il ne faut pas laisser dépérir la solidarité et la justice. Le droit de mettre fin à une grossesse non désirée est sans commun rapport avec le "droit" de modifier les caractéristiques génétiques d’un enfant à venir. Les chercheurs en biomédecine et les docteurs en fertilité n’ont pas le "droit" de développer dans leurs pétrins des technologies d’altération des espèces, et encore moins le droit, en dépit de l’intérêt des capitalistes les plus aventureux et des voeux de l’office des brevets, de les répandre de par le monde.
Ce qui nous ramène au rapport entre riches et pauvres et à leurs revendications respectives des biens communs. Toute vision responsable de l’avenir devra tenir compte de ce problème. Souvenons-nous du roman d’Aldous Huxley Le meilleur des mondes. Il décrit avant tout un monde formé de castes. Tout tourne autour de cette notion intouchable. Tout le reste - les rapports sexuels optimalisés par la drogue et dépourvus de sens, le corps, les sensations et même les bébés en bouteille - y est subordonné : les individus y sont considérés comme des nombres.
La génétique humaine et les technologies reproductives marquent un tournant. Si nous ne nous engageons pas sur le plan moral et sur le plan politique à les conformer à des valeurs, elles renforceront les divisions sociales et accentueront les défauts de nos démocraties. Avant que les bébés fabriqués et les "posthumains" ne peuplent la planète, avant que nous ne tolérions l’inscription de l’inégalité dans le génome humain, nous sommes encore tous dans la même barque. Y resterons-nous ?
Tom Athanasiou est l’auteur deDivide Planet : The Ecology of Rich and Poor (Little, Brown, 1996). Marcy Darnovsky est directeur exécutif associé du Centre pour la génétique et la société et était éditeur (avec Barbara Epstein et Richard Flacks) deCultural Politics and Social Movements (Temple University Press, 1995)
Notes
1. Voir par exemple Gregory Stock et John Campbell éd., Engineering the human germline : an exploration of the science and ethics of altering the genes we pass to our children, Oxford University Press, 2000.
2. Lee M. Silver, Remaking Eden : cloning and beyon in a Brave New World, New York, Avon Books, 1997, pp. 4, 6-7.
3. John A Robertson, Children of choice : freedom and the new reproductive technologies, Princeton, Princeton University Press, 1994, p. 166.
4. Silver, op. cit., p. 11.
5. Lee M. Silver, "Reprogenetics : how do a scientist’s own ethical deliberations enter into the process ?" (Génétique reproductive : comment interviennent les délibérations éthiques du scientifique dans le processus ?), Humans and Genetic Engineering in the New Millenium, Copenhague, Conseil danois pour l’éthique, 2000, http://www.etiskraad.dk/publikationer/genethics/ren.htm.
6. Stock et Campbell, op. cit., p 86. Voir aussi http://research.med-net.ucla.edu /pmts/Germline/panel.htm.
7. Chris Mooney, "Idea Log : Oh no ! Bill McKibben’s said too much. He’s said it all." The American Prospect Online, 28 mars, 2002, http://www.prospect.org/webfeatures/2002/03/mooney-c-03-28.html.
Voir aussi "Unlikely allies against cloning" (Alliés improbables contre le clonage), The New York Times, 27 mars 2002, http://www.nytimes.com/2002/03/27/opinion/27MCKI.html.