par
Benoît Lambert
Dans nos sociétés industrielles dites modernes, l’investissement est considéré comme le « carburant » du « moteur économique ». L’analogie du langage des économistes avec le vocabulaire de la thermodynamique motorisée ne relève aucunement du hasard : les promoteurs de l’économie occidentale en admirent la précision, la prévisibilité, l’exactitude. Chef-d’œuvre de la Révolution industrielle, le moteur à explosion, c’est la science appliquée avec brio à la technique. Or l’idée que l’économie pourrait fonctionner comme cette belle « machine à feu » qui nous permet de creuser les montagnes, qui nous facilite la traversée des océans, et qui permet même à l’homme d’atteindre avec des sondes d’autres planètes, est séduisante. Les économistes rêvent d’une machine économique dont la mécanique serait parfaitement maîtrisée, prévisible, appliquée par des « techniciens-ingénieurs-spécialisés »... eux !
Bien entendu, comme le donne à comprendre le débat sur l’exploitation des ressources naturelles, ou celui sur l’usage des territoires appartenant aux Peuples Autochtones, ou encore celui sur les risques associés aux modifications génétiques, appliquée à l’économie, cette mécanique est davantage de l’ordre de l’imaginaire (très occidental) d’une croissance économique sans limites ni contraintes qu’appartenant à une vérité scientifique établie et reconnue par une communauté d’experts co-optés. Une définition de l’investissement qui se résumerait au déplacement de capitaux pour générer des profits quelles qu’en soient les conséquences, n’a aucun avenir dans un monde « ouvert », c’est-à-dire un monde dans lequel l’information, la critique et les contre-pouvoirs (ou pouvoir intermédiaires) sont vivants et libres d’agir.
Cette volonté d’imposer un modèle est bien illustrée par la polémique qui émerge à nouveau sur le « prix Nobel d’économie ». A son sujet certains n’hésitent plus à parler d’imposture. C’est le cas d’Hazel Henderson dans l’édition de février dernier du Monde Diplomatique. Henderson y évoque une longue tribune signée du mathématicien suédois Peter Jager, membre de l’Académie royale des sciences, de l’ancien ministre de l’Environnement Mans Lonroth, désormais titulaire d’une chaire « Technologie et société », et de Johan Lonnroth, économiste et ancien membre du Parlement suédois. L’article montrait comment certains économistes, au nombre desquels figurent plusieurs récipiendaires du prix de la Banque de Suède, avaient fait un mauvais usage des mathématiques en créant des modèles de dynamiques sociales irréalistes.
Depuis son établissement par la Banque centrale suédoise en 1969, ce prix de 1 million de dollars est confondu avec les vrais prix Nobel au point qu’on le désigne souvent, à tort, comme le « prix Nobel d’économie ». Or, récemment, la voix de M. Peter Nobel, un des héritiers du fondateur Alfred Nobel (1833 - 1896), s’est ajoutée au concert de protestations de scientifiques de plus en plus nombreux contre la confusion entourant le « prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel » et les véritables prix Nobel. M. Peter Nobel dans un entretien affirme : « Jamais dans la correspondance d’Alfred Nobel on ne trouve la moindre mention concernant un prix en économie. » Et il ajoute : « La Banque royale de Suède a déposé son œuf dans le nid d’un autre oiseau, très respectable, et enfreint ainsi la ‘marque déposée’ Nobel. Les deux tiers des prix de la Banque de Suède ont été remis aux économistes américains de l’école de Chicago dont les modèles mathématiques servent à spéculer sur les marchés d’actions - à l’opposé des intentions d’Alfred Nobel qui entendait améliorer la condition humaine. »
Il faut souligner ici la pertinence d’Hazel Henderson - créatrice avec le Groupe Calvert de fonds de pension socialement responsables, d’indicateurs sur la qualité de vie, ainsi que d’une série télévisée sur l’éthique du commerce - qui dénonce « cette imposture » au service d’une construction idéologique, celle de l’establishment financier globalisé toujours à la recherche de légitimité. Or, comme le met en lumière notre article dans ce numéro sur la réforme fiscale écologique, les marchés d’actions ne sont qu’un élément, parmi bien d’autres, des réalités entourant les activités économiques modernes. La fiscalité écologique permet la mise en place d’une économie viable du point de vue biologique autant qu’économique, la préservation des ressources pour les générations futures. Les travaux qui entourent la fiscalité écologique sont pourtant ignorés au profit de théories économiques (parfois fumeuses) aux conséquences sociales souvent négatives. Si le prix de la Banque royale de Suède a tous les droits d’exister, la bonne vieille méthode de marketing qui consiste à s’accrocher au wagon en marche, en l’occurrence celui prestigieux des Nobel, doit dans le cas présent être dénoncé. La fondation Nobel à toutes les raisons d’imposer une remise à l’ordre de la Banque de Suède.