par
Andrei Codrescu
traduit de WorldWatch
Les plus grandes villes du monde ne devraient pas exister. Venise s’enfonce depuis des siècles. San Francisco fait le grand écart au-dessus de la faille de San Andreas. New York est une cible irrésistible pour ceux qui haïssent le multiculturalisme, la diversité et la tolérance. Paris et Prague peuvent se transformer en montagnes de pavés ou voir s’ériger partout des barricades lorsqu’elles sont prises par des bandes d’émeutiers. La Nouvelle-Orléans est une cuvette installée au milieu d’eaux contenues à grand-peine, au milieu d’un marais fétide.
Il est possible de construire un argumentaire contre les villes pour arriver en bout de course à l’argument rationnel ultime : les villes ne devraient pas exister. Etant donné leur géographie peu recommandable et leur sociologie non désirable, et au vu des vicissitudes de la nature et des désirs maladifs de l’homme, les grandes concentrations d’immeubles et de personnes ne sont vraiment pas une approche très rationnelle. Le seul argument en faveur des villes est économique, mais depuis la décentralisation des économies par les technologies de la communication, même cet argument ne tient plus.
Une habitante de la Nouvelle-Orléans revendique de façon élégante lors d’un concert de charité en faveur de la police, des pompiers et de tous ceux ayant participé à l’effort de reconstruction suite à Katrina.
Photo : Lucas Jackson/REUTERS © 2005
En pourtant, nous aimons les villes comme Venise et la Nouvelle-Orléans, précisément à cause de toutes les raisons pour lesquelles elles ne devraient pas exister. En fait, plus nous avons de raisons contre leur existence, plus nous les aimons. Notre attachement diminue tandis qu’augmente le caractère raisonnable de la ville, ce qui fait que des villes parfaitement non raisonnables, comme la Nouvelle-Orléans, sont considérablement plus attachantes que les villes sûres qui s’étalent avec leurs centres commerciaux plantés dans le roc, multipliant les éléments assurant leur garantissant le confort, comme de bonnes écoles, des assurances à bas prix, des rivières apprivoisées et de l’air propre. La majorité de nos citoyens préfèrent vivre dans la sécurité apparente des nouvelles banlieues, étalées au bout de routes bien construites. Il n’y a rien de mauvais là-dedans, mais la sécurité, ce n’est pas de l’attachement. La prudence et la fonctionnalité sont de grandes qualités, mais elles manquent de passion.
L’argument romantique concernant la Nouvelle-Orléans n’a en fait aucune nécessité. La ville parle directement aux désirs inconscients des gens par son appel aux sens. Ecouter, entendre, goûter, voir, rêver éveillé, perdre contrôle, briser des tabous, expérimenter des enchantements inconscients et la proximité du danger, sont des expériences communes aux touristes. Ils adorent la ville parce qu’elle est la dernière ville de fête dans une Amérique toujours plus efficace, puritaine, et ne pardonnant pas toute utilisation non autorisée de ce qui était, mais n’est plus, « le temps libre ». Personne en Amérique aujourd’hui n’a de « temps libre » : tout est coupé en tranches toujours plus minces partagées entre les exigences de la compétition et ce qui est appelé « le divertissement », en fait du marketing forcené. Dans un monde qui s’empare de tout moment non défini de notre vie de jour comme de nuit à la façon d’un vampire, la Nouvelle-Orléans offre à ceux qui s’y rendent la promesse de quelque chose d’un autre temps, doux et risqué : un sens de l’aventure, les possibilités de la nuit. Les villes spécialisées comme Las Vegas ne répondent que très superficiellement à nos besoins profonds de non-conformité. Las Vegas est une machine à gagner de l’argent aussi efficace à produire de la spontanéité qu’une chaîne de montage d’automobiles. La Nouvelle-Orléans, pour des raisons qui ont trait à son histoire, a réussi jusqu’à aujourd’hui à aller à contre-courant.
L’histoire de la Nouvelle-Orléans est constituée d’une longue série d’horreurs historiques qui militent elles aussi contre son existence. Situé sur le point le plus au nord du commerce des esclaves, du rhum et du sucre au 18ème siècle dans les Caraïbes, la Nouvelle-Orléans a favorisé l’éclosion de gens cruels, indolents, sensuels et corrompus, dont la motivation première était de devenir riches. Les représentants des intérêts des puissances coloniales qui convoitaient le port de la Nouvelle-Orléans, qui contrôlaient le commerce vers l’ouest, voyaient là des opportunités formidables de s’enrichir à coups de trahisons, de stratagèmes frauduleux et de détournements. Les pires qualités de ses maîtres français, espagnols et américains ont contribué à créer le caractère local. La loi et l’ordre étaient des valeurs fragiles à la Nouvelle-Orléans, une ville souvent ravagée par les inondations, des épidémies de fièvre jaune et de maladies vénériennes galopantes. L’effondrement de l’ordre civil durant l’ouragan Katrina a été effrayant à observer à la télévision, mais je n’ose pas imaginer à quoi a dû ressembler la ville durant une épidémie de fièvre jaune, lorsque des charrettes remplies de cadavres dévalaient les rues étroites, ne s’arrêtant que le temps qu’une porte s’ouvre et qu’un nouveau corps soit jeté sur les autres. Durant les inondations, les corps arrachés aux cimetières dérivaient sur les flots, passant devant les cafés restés ouverts. C’est dans ces mêmes cafés que furent fomentés certains de pires complots de l’histoire américaine, y compris l’assassinat du président John F. Kennedy par Lee Harvey Oswald, qui vivait ici comme un poisson dans l’eau.
Les bordels de la Nouvelle-Orléans ont servi de décors à la naissance du jazz, la musique de l’Amérique. « To jazz » était un verbe qui se référait à l’acte sexuel. Les bordels de la Nouvelle-Orléans étaient si nombreux et si renommés que durant une des réformes annoncées en période électorale, un maire portant le nom de Story (« une histoire », en anglais) définit un district de la ville comme exclusivement consacré à la prostitution. Storyville, fidèle à son nom, a généré des milliers d’histoires et a été la source d’une formidable floraison de performances artistiques, depuis le jazz au vaudeville en passant par la mode vestimentaire et le théâtre. Les « Fleurs du Mal » identifiées si judicieusement par Charles Baudelaire dans le Paris du 19e siècle, ont fleuri à la Nouvelle-Orléans avec une férocité encore plus grande, aidées par le climat subtropical, le commerce prospère sur la Spanish Main et l’énergie inépuisable de la toute jeune union américaine.
Mark Twain et Walt Whitman, James Audubon et William Faulkner, pour ne nommer que quelques-uns des meilleurs écrivains de l’esprit américain, sont abreuvé leur inspiration à cette source boueuse de l’histoire de la Nouvelle-Orléans, de la même manière que la Nouvelle-Orléans s’est nourrie puis rejetée dans le grand égout que constitue le Mississipi. Allons-nous dire que l’histoire américaine ne devrait pas exister ? Ou que ces écrivains que nous glorifions n’auraient jamais dû exister ? Ou que le jazz n’aurait jamais dû être écouté ? On ne peut imaginer que les gens « raisonnables » qui nous disent aujourd’hui que la Nouvelle-Orléans ne devrait pas être reconstruite aillent pas jusqu’à tenir de tels discours. Et pourtant, nous entendons ces mêmes gens « raisonnables » nous affirmer qu’en premier lieu, la Nouvelle-Orléans n’aurait jamais dû être construite. Il est possible que ces personnes raisonnables puissent vivre sans le jazz ou Mark Twain, mais je suis convaincu que ce n’est pas le cas de la majorité des Américains.
Dans quelle Amérique vivrions-nous si la Nouvelle-Orléans n’avait jamais existé ? Certainement pas celle appréciée depuis deux siècles pour sa musique unique, pour l’inventivité de sa culture, pour le souffle épique de ses écrivains. Certainement pas l’Amérique d’aujourd’hui dont les villes émergent d’un long sommeil pour découvrir la nuit, sa jeunesse, ses énergies créatives. Sans la Nouvelle-Orléans, nous pourrions bien avoir une Amérique comme celle rêvée par les pasteurs puritains de la Nouvelle Angleterre du 19e siècle, un endroit de censure et d’ennui, une prison sans musique et sans joie.
La splendeur de la culture américaine vivante aurait-elle pu naître ailleurs ? La réponse péremptoire est non. Pour être à la hauteur de ceux qui portent cet esprit, nous devons faire face à l’impossible au non raisonnable. En tant qu’Américains, nous avons eu besoin (et avons toujours besoin) de faire face à la nature, au grand Mississipi, à l’injustice, avec nos propres pulsions sombres, avec notre besoin du beau et du risque. Ce sont ces tensions qui nous ont vu naître.
Andrei Codrescu, écrivain