par
Bérengère Bocquillon et Carine Cheval
production originale L’État de la planète magazine
La nouvelle est tombée comme un couperet. Sur ordre de Fabrice Delbano, président du Tribunal d’Instance de Bar-le-Duc, les travaux sur le site de Bure ont été stoppés pour 5 mois. Rendu le 20 juin 2002, le jugement s’appuie sur le rapport d’un inspecteur du travail épinglant "de graves manquements en matière de sécurité". Des manquements qui ont déjà coûté la vie à un ouvrier et blessé grièvement un autre. Les travaux ne pourront reprendre qu’après mise en conformité des installations. Un coup dur pour l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (ANDRA), déjà en retard d’un an sur sa programmation.
Aux confins de la Meuse et de la Haute-Marne, deux chevalements se dressent au beau milieu d’une campagne vallonnée, boisée et déserte. C’est le site d’un chantier unique en France : l’ANDRA fait creuser deux puits dans une couche argileuse située à 500 m de profondeur. Son objectif : construire un laboratoire souterrain pour tester la faisabilité d’un enfouissement des déchets nucléaires.
L’ANDRA cherche un terrain
Tout commence en 1979, date de création de l’ANDRA. Elle doit trouver une solution pour les déchets B et C (10% du total). De moyenne activité, les déchets B contiennent des radioéléments à vie longue et atteindront un volume de 100 000 mètres cubes en 2020. Radioactifs pendant des centaines de milliers d’années, les déchets C représenteraient plusieurs dizaines de milliers de mètres cubes en 2020.
L’ANDRA s’intéresse à la solution de l’enfouissement. "Un pari sur l’avenir" au regard de l’échelle de temps concernée, nous avoue Jacques Delay, directeur scientifique du site de Bure. "La couche d’argilite est stable depuis 155 millions d’années. Ce sera bien si elle le reste encore 100 000 ans." Les scientifiques reconnaissent leurs limites : le nucléaire devient donc une histoire d’opinion publique. Avec, en jeu, le legs aux générations futures de déchets presque éternellement dangereux.
C’est l’affrontement entre un savoir scientifique qui laisse une part au hasard et un bon sens du terroir qui relève de l’émotif. "Il y a beaucoup d’idées fausses sur le nucléaire, beaucoup d’irrationnel" déplore Marc-Antoine Martin, directeur de la communication de l’ANDRA à Bure. Une dimension bien comprise par le gouvernement comme en témoigne, dès 1989, le rapport Guillaume, Pellat et Rouvillois sur le bilan et les perspectives du secteur nucléaire civil en France : "Il apparaît de plus en plus que la contrainte principale dans ce domaine est la capacité de la population locale à accepter le principe du site de stockage, beaucoup plus que les avantages techniques relatifs des différents types de sous-sol." D’où la nécessité de choisir un site rapidement pour "éviter un phénomène de rejet relayé au niveau national." La leçon sera retenue.
En 1990, l’ANDRA choisit d’étudier les profondeurs de quatre départements français : l’Ain, l’Aisne, les Deux-Sèvres et le Maine-et-Loire. Exclue de chacun d’eux par des manifestations de masse, elle adopte alors une nouvelle stratégie axée sur la communication et basée sur la "loi Bataille", du nom de son rapporteur Christian Bataille, un député du Nord. Votée le 30 décembre 1991, cette loi fonde la politique de gestion des déchets radioactifs. Elle parle uniquement de laboratoires de recherche et non pas d’enfouissement. Elle crée deux garde-fous : le Comité local d’information et de suivi (CLIS), auquel l’ANDRA rend des comptes sur l’avancée des travaux et des recherches, et la Commission nationale d’évaluation (CNE), qui publie chaque année un rapport. Elle évoque aussi les fonds d’accompagnement qui seront versés aux départements choisis. Elle décline trois voies de recherche pour trouver une solution aux déchets : la transmutation, l’entreposage en surface et l’enfouissement en profondeur. Et indique qu’en 2006 au plus tard, le Parlement devra choisir l’une de ces trois pistes. Un leurre selon le physicien Roger Belbéoch : "Seul l’enfouissement est une solution viable aujourd’hui. Mais ce n’est pas une solution idéale." Raison d’Etat ou moindre mal ? Les anti-labo y voient une démocratie mensongère et une terre sacrifiée, celle de Bure.
L’art de la persuasion
La loi du 30 décembre 1991 implique la recherche de deux sites pour accueillir les laboratoires souterrains. Une mission confiée à Christian Bataille. Le 18 octobre 1993, il se rend dans la Meuse et consulte élus, représentants d’organismes socioprofessionnels et associatifs. Les 21 et 22 octobre, il fait escale en Haute-Marne. Le lendemain, le Conseil général de Haute-Marne vote la candidature officielle du département à l’implantation d’un laboratoire. Avec une seule voix contre : celle de Jean-Luc Bouzon. Il raconte : "Le vote pour la construction de ce laboratoire était classé dans les questions diverses. Le président du Conseil général a dit qu’on en reparlerait en demandant un chèque en blanc." Le 26 novembre 1993, le Conseil général de la Meuse vote la candidature du département à l’unanimité. Une première. Au total, trente départements se portent candidats. Quatre d’entre eux, jugés politiquement et géologiquement adaptés, sont sélectionnés en 1994 : le Gard, la Haute-Marne, la Meuse et la Vienne. Au final, seul un site argileux, à la frontière entre la Meuse et la Haute-Marne, sera retenu : Bure.
Francis Legrand, maire de Couverpuits (à 10 km de Bure), a toujours refusé l’argent de l’ANDRA. Il justifie sa méfiance : "Entre 1995 et 1996, tous les maires du département ont reçu une lettre du Conseil général parlant uniquement d’un laboratoire. On ne nous a jamais parlé d’enfouissement."
La population locale apprend par les journaux qu’un laboratoire sera construit. En 1997, une requête est déposée par sept résidents devant le Conseil d’Etat. Elle se base sur l’article 6 de la loi Bataille, qui oblige à "une concertation avec les populations des sites concernés". L’objectif : obtenir l’annulation de la décision gouvernementale du 6 janvier 1994, qui autorisait l’ANDRA à mener des recherches préliminaires de prospection géologique. Denis Piveteau, Commissaire du gouvernement auprès du Conseil d’Etat, conclut à l’absence de consultation directe de la population. Et recommande l’annulation de la décision attaquée. En vain : le Conseil d’Etat ne suit pas son avis. Le 28 novembre 1997, il rejette le recours, ce qui est plutôt rare.
Pour Michel Marie, porte-parole du Collectif contre l’enfouissement des déchets radioactifs (CEDRA 52), la déception est grande : "L’enquête publique de 1997 fut une mascarade. Pour convaincre le Conseil général, l’ANDRA a fait croire que l’on pourrait toujours aller rechercher les déchets enfouis." Un discours différent aujourd’hui. Jacques Delay, directeur scientifique du site de Bure, explique : "On ne peut pas garantir la réversibilité au-delà de 300 ans car le but est de créer un coffre-fort géologique. Ce ne serait guère pertinent de le rouvrir une fois la phase de remplissage achevée. De toute manière, il n’y a pas de bonne solution."
Pas de bonne solution, mais un choix entre deux sites prévus par la loi Bataille. Le 9 décembre 1998, le gouvernement annonce la création de deux laboratoires d’études d’enfouissement des déchets radioactifs. Une décision plus politique que technique, résumée par le socialiste Jean-Yves Le Déaut : "Sans les laboratoires, le nucléaire n’est pas crédible." Las, le second site attend toujours d’être choisi.
Le 3 août 1999, le décret d’installation et d’exploitation par l’ANDRA d’un laboratoire souterrain sur le territoire de la commune de Bure est signé par Lionel Jospin, Dominique Strauss-Kahn, Claude Allègre, Dominique Voynet et Christian Pierret. Jusqu’alors, Claude Allègre et Dominique Voynet s’étaient pourtant opposés à l’enfouissement.
De l’argent en masse pour des départements mourants
De 1994 à 1998, l’ANDRA verse 5 millions de francs par an et par département. Une gratification qui n’avait pas été prévue par la loi Bataille. Dans la Meuse, un Comité triparti (ANDRA, Conseil général et préfecture) est chargé de l’attribution des fonds. Un financement qui sert souvent d’appoint. Mais pas toujours. Le maire de Couvertpuis Francis Legrand garde un souvenir contrasté de cette période : "On a été arrosé par l’ANDRA alors que le département n’avait pas encore été officiellement choisi. Il suffisait de déposer un projet : le dossier était alors directement transmis à l’ANDRA et automatiquement accepté, à moins que le demandeur ne s’y oppose expressément."
Depuis 1999, 60 millions de francs sont versés par an et par département pour une durée de 15 ans. A cela s’ajoutent la publicité et les parrainages directs de l’ANDRA aux divers clubs de foot, kermesses, associations... Autant d’actions de communication financées par un budget apparemment élastique.
Le député PS et ancien Conseiller général de la Meuse François Dosé finit par dénoncer "ce fric qui dégoulinait et qui a tout pourri". De concert avec le maire de Verdun Arsène Lux (RPR), il s’était vainement opposé à tout versement d’argent avant que le département ne soit choisi. D’autres élus feront pourtant passer leur sens du civisme avant la manne financière : l’ancien président du Conseil général de la Meuse Roger Dumez et le Conseiller général de Haute-Marne Antoine Allemeersch. Un civisme reconnu par Marc-Antoine Martin, directeur de la communication de l’ANDRA à Bure : "Dans l’idéal, cet argent n’aurait pas dû exister." Mais dans la pratique, il a peut-être permis d’arrondir les angles.
Contre-expertises indépendantes
L’argent cache une autre polémique, scientifique celle-ci. Certes, l’ANDRA et ses détracteurs sont d’accord sur un point : il faut savoir faire confiance aux scientifiques. Mais lesquels ? Faisant fi des ingénieurs de l’ANDRA, rattachés au Ministère de l’Industrie et financés par les producteurs de déchets eux-mêmes, élus et opposants ont décidé de recourir à une contre-expertise indépendante. En mars 2002, le Comité local d’information et de suivi a lancé un groupe de travail chargé d’analyser le programme de recherches de l’ANDRA. Et Bertrand Pancher, président du Conseil général de la Meuse, a annoncé en mars la création d’un Conseil scientifique doté d’experts indépendants. Et peu importe si l’ANDRA clame que, pour l’heure, les résultats des recherches sont conformes à ses attentes : la solution de l’enfouissement suscite des réserves croissantes.
Pour Monique Sené, physicienne nucléaire et présidente du Groupement de scientifiques pour l’information sur l’énergie nucléaire (GSIEN), le stockage profond est prématuré : "On n’aura pas le temps d’obtenir des résultats scientifiques valables d’ici 2006." Pour elle, "une bonne politique des déchets consiste à gérer l’actuel en se donnant des rendez-vous à court terme". Mieux vaut assurer un suivi régulier qu’enfouir et oublier.
Mieux vaut, aussi, ne pas sous-estimer les risques. "Une quarantaine d’études ont été réalisées aux Etats-Unis sur la migration du plutonium", rappelle Monique Sené. "Les résultats ont été désastreux." Désastreux à l’image des estimations du temps de parcours du plutonium jusqu’à la nappe phréatique de Snake River Plain, dans le Nord-Ouest des Etats-Unis. Etabli à 80 000 ans en 1965, il a été rabaissé en 1997 à... 30 ans.
Inquiétant quand on sait que le plutonium est contenu dans les déchets C, futurs candidats à l’enfouissement à Bure. Et que le site est situé juste au-dessus de la nappe phréatique qui s’étend jusqu’au Bassin parisien. L’incertitude est de taille. D’autant que "l’argile n’est pas imperméable", martèle Monique Sené. Une argile qui, de l’aveu même de l’ANDRA, a un rôle" tout à fait insignifiant" dans la rétention des radionucléides fissiogéniques...

Roland Desbordes, de la Commission de recherche et d’information indépendante sur la radioactivité (CRIIRAD), dénonce pour sa part une méthode qui consiste à mettre la charrue avant les boeufs. "On est dans la recherche appliquée alors que la recherche fondamentale n’a pas donné ses résultats" note-t-il. Du coup, le cahier des charges manque d’objectifs chiffrés suffisamment explicites. "Le dossier scientifique est incomplet" conclut-il. Et de préconiser l’entreposage en subsurface, plus à même de conserver la mémoire du site. Un problème crucial. "Le TGV nord a déraillé car on avait oublié l’existence de galeries faites il y a moins de cent ans !" rappelle-t-il.
Ces craintes ont trouvé un relais actif dans la région : le géophysicien à la retraite André Mourot, qui a rallié à sa cause les géologues Jacques Müller, Paul Huvelin et Antoine Godinot. Son intime conviction, révélée dans un récent rapport coécrit avec Jacques Müller : la situation géologique du laboratoire de Bure est aberrante. La faute aux failles et aux micro-séismes relevés dans le sous-sol. Le directeur scientifique du site de Bure Jacques Delay balaye cet argumentaire d’un revers de la main. "Il est impossible de prouver la non-existence de failles. On ne le saura qu’une fois construites les galeries du laboratoire à 500 mètres de profondeur." En attendant, André Mourot ne désarme pas. Début avril 2002, il est allé avec Jacques Müller défendre sa position devant la Commission nationale d’évaluation.
Lentement mais sûrement, l’obstination des anti-labo commence à payer. Et le timide revirement des élus locaux semble leur donner raison.
Montée des doutes
On est loin, désormais, de l’unanimité initiale des élus meusiens. L’ancien Conseiller général Jean-François Renard ne cache pas sa déception. Les retombées économiques se font attendre, faute de pouvoir obtenir facilement de la préfecture une part de la manne annuelle. "Même des gens a priori favorables au laboratoire à cause des retombées économiques seront radicalement contre en 2006. Je suis de ceux-là." Conseiller général depuis 1998, Daniel Lhuillier s’oppose au stockage irréversible. "Il n’y a pas de garanties légales et techniques pour empêcher un enfouissement irréversible." Une option qui risque donc de s’imposer comme la solution unique et définitive au problème des déchets. Or "l’enfouissement n’est pas une solution" affirme Daniel Lhuillier.
En décembre 2001, le Conseil général a adopté à l’unanimité une motion en 3 points : il faut construire un second laboratoire, exclure tout enfouissement irréversible et poursuivre l’effort dans les deux autres voies de recherche.
Mais l’heure est à la désillusion. C’est en tout cas l’impression de Roland Desbordes, qui a rencontré, le 25 mai 2002, les membres du Conseil général de la Meuse. "Ils sont désormais convaincus qu’il n’y aura qu’un seul laboratoire, et que l’enfouissement sera pour eux. Placés en première ligne, ils ne veulent pas être accusés, en 2006, d’avoir laissé faire." Ils ont donc demandé à la CRIIRAD une étude critique du dossier de l’enquête publique déposé par l’ANDRA en 1997. Et le point zéro radiologique, établi en 1996, sera complété par d’autres analyses pour donner une image plus nette de la situation.
L’impasse nucléaire
Une situation que les anti-labo entendent bien modifier. Du 13 au 20 juillet, ils organisaient leur troisième "camp de résistance" à Bure. Pour dénoncer l’absence de garanties véritables pour les générations futures, le manque de débat. Pour souligner l’impasse du nucléaire, la nécessité d’arrêter de produire des déchets ingérables. Et pour se rappeler au bon souvenir des nouveaux députés, qui devront se prononcer en 2006. Autant dire demain. Au-delà de la décision politique : un choix de société. Une société qui peut choisir de produire moins de déchets, voire de ne plus en produire du tout. En attendant, les déchets continueront de s’accumuler. Et d’exiger une solution. "C’est l’intérêt général contre l’intérêt particulier" tranche Marc-Antoine Martin de l’ANDRA. "C’est l’intérêt du pouvoir contre la santé de la population locale" rétorque Nadine Schneider du CDR 55.
En attendant la reprise des travaux, l’enthousiasme des ingénieurs de l’ANDRA est intact. Les recherches se poursuivent. Le puits principal a atteint la cote de moins 228 mètres.
Le nucléaire civil : halte à la croissance ?
Après les découvertes scientifiques des XIXème et XXème siècles sur l’atome, la radioactivité et le principe de la réaction en chaîne, la Seconde Guerre mondiale va jouer un rôle fondamental dans le développement de l’énergie nucléaire. Parallèlement au programme Manhattan qui aboutira aux explosions de Hiroshima et de Nagasaki, la première expérience du nucléaire civil date de 1942. Mais il faut attendre 1952 pour que les Etats-Unis produisent la première électricité d’origine nucléaire grâce au premier réacteur expérimental à neutrons rapides. L’énergie nucléaire s’industrialise 2 ans plus tard, lorsque le Congrès approuve la construction de 5 réacteurs prototypes et la mise en oeuvre de différentes filières. La même année, l’URSS met en service à Obninsk la première centrale nucléaire de puissance significative : elle produit alors 5 MW.
Au milieu des années 60, l’industrialisation de l’énergie nucléaire connaît une nette accélération aux Etats-Unis et en Europe. Une tendance renforcée par le premier choc pétrolier de 1973. Etudes et réalisations se mettent alors à pleuvoir. Les pays industrialisés en sont persuadés : il en va de leur indépendance économique et énergétique. Presque 30 ans plus tard, cet effort est visible : les Etats-Unis produisent 30% de l’électricité d’origine nucléaire, suivis par la France (17%), le Japon (11%), et l’ancien bloc de l’Est (10%). Viennent ensuite le Royaume-Uni, l’Allemagne, Taiwan, la Corée du Sud, la Chine et l’Inde.
Parcours divergents
Parallèlement, le Congrès américain adopte dès 1957 le Price-Anderson Act, qui limite la responsabilité civile des exploitants en cas d’accident nucléaire. Signée par 16 pays le 29 juillet 1960, la Convention de Paris poursuivra le même objectif. Il n’empêche : dans les pays nucléarisés, l’opinion ne dissimule pas ses craintes, et une opposition plus ou moins vive se fait jour. Trois accidents majeurs jalonnent cette prise de conscience : Three Mile Island en 1979, Tchernobyl en 1986, Tokaimura en 1999. La même année, la centrale du Blayais en France frôle la catastrophe lorsque son système de sécurité est dégradé par l’inondation du site. Parallèlement, le monde prend conscience que la Russie représente une véritable bombe à retardement avec sa flotte atomique de l’Arctique et les dépôts de déchets radioactifs, laissés sans entretien autour de Mourmansk.
Autant de motifs d’inquiétude qui rencontrent parfois une oreille gouvernementale attentive. L’Italie a ainsi fermé son dernier réacteur en 1988. La Suède, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Lituanie et la Grande-Bretagne ont eux aussi annoncé leur sortie du nucléaire. "Il s’agit donc plutôt de l’exportation d’une industrie en déroute, ne sachant que faire de ses résidus, vers des contrées plus magnanimes, où l’on ne s’embarrasse ni de l’avis ni de la santé de la population et où les déchets disparaîtront comme par magie" analyse la journaliste belge Nathalis Melis.
L’exception française
En France, la création du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) dès 1945 donne le signal du départ. Son objectif : développer l’énergie nucléaire civile. Les premiers réacteurs expérimentaux sont réalisés dès la fin des années 50 à Marcoule et Brennilis. EDF (Electricité de France) prend alors le relais avec l’apparition des premières centrales à vocation industrielle. Six réacteurs UNGG (uranium naturel/graphite/gaz) sont successivement installés à Chinon, Saint-Laurent-des-Eaux et Bugey. En 1969, la France fait le choix de réacteurs à eau légère. En 1973, Fessenheim reçoit 2 réacteurs, suivi en 1974 par Burgey.
Et l’opposition au nucléaire sera vite matée. Certes, un sit-in de 15 000 personnes devant la centrale du Bugey à l’été 71 fera date. Mais à l’été 77, la violente répression des 80 000 manifestants contre Superphénix (mis à l’arrêt en 1998 pour cause de pannes et de problèmes à répétition) entraîne la mort d’un homme et la mutilation de plusieurs autres. C’est la fin de la mobilisation de masse.
Aujourd’hui, la France possède 58 réacteurs en service et se place en tête des pays industrialisés pour la part du nucléaire (78%) dans sa production énergétique. Et la tendance n’est sans doute pas près de s’inverser si l’on considère que le groupe Areva, leader mondial de l’industrie nucléaire, est français. Le tout nucléaire ne garantit pourtant pas l’indépendance énergétique de la France : le nucléaire n’a jamais remplacé le pétrole, l’uranium est importé en totalité et le premier réacteur nucléaire sous licence à 100% française n’a pas été mis en service avant 1996 à Chooz, dans les Ardennes. Ce réacteur à eau pressurisée d’une puissance de 1400 MW rompait avec ses prédécesseurs, encore placés sous licence américaine et donc tributaires d’une redevance annuelle.
Un avenir incertain
L’avenir du nucléaire en France passera peut-être par l’Europe. Français et Allemands se sont associés au sein du projet EPR (European pressurized water reactor) afin d’anticiper le remplacement des réacteurs du parc actuel. Mais ce projet risque de ne pas dépasser le stade de la réflexion. Car avec la sortie du nucléaire en Allemagne, la France reste seule porteuse d’un projet économiquement et politiquement risqué. Et la question du démantèlement des centrales et des déchets reste entière. Dès 2007, la centrale de Fessenheim, dans le Haut-Rhin, aura atteint l’âge fatidique de 30 ans. Et plus d’une trentaine de réacteurs suivront à partir de 2010. Chaque année, la production d’énergie d’origine nucléaire génère en France 1 kg de déchets par habitant. Deux problèmes qui, pour être "résolus", exigeront des sommes colossales. Le chiffre mirifique de 1080 milliards de francs (près de 165 milliards d’euros) a même été avancé par Gérard Pouradier.
Pour le géologue et ancien ministre de l’Education nationale Claude Allègre, l’avenir réside dans les centrales propres qui détruisent elles-mêmes les déchets à vie longue. Une façon d’économiser le coût du transport et du retraitement, qui crée plus de problèmes qu’il n’en résout. Et le changement de gouvernement n’aura guère d’impact sur la politique énergétique de la France. Dans sa déclaration de politique générale du 3 juillet 2002, le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin a été très clair : "Dans le domaine de l’énergie, un grand débat public sera ouvert et suivi d’un projet de loi d’orientation qui consacrera [...] une place reconnue pour l’énergie nucléaire."
Une solution à courte vue : selon l’AIE (l’Agence internationale de l’énergie), la part du nucléaire dans le monde passera de 5,6% en 2000 à seulement 4,2% en 2020. Il sera alors remplacé par des centrales au charbon moins polluantes, des centrales au gaz et des centrales hydrauliques. Et, peut-on espérer, par d’autres énergies renouvelables. Eolien, solaire, biomasse, énergie des marées, géothermie, piles à combustible. Redéfinition de la politique des transports, fin du chauffage électrique, généralisation de "l’industrie écologique"... Autant de solutions envisageables et qui, combinées aux indispensables économies d’énergie, pourraient faire toute la différence.
En dépit de ces alternatives, le CEA n’hésite pas à afficher sa confiance dans l’avenir du nucléaire. "Nous aurons d’ici 2006 démontré la faisabilité scientifique de la séparation poussée, nous serons à l’heure sur la transmutation et le conditionnement des déchets" a affirmé fin septembre Loïck Martin-Deidier, directeur adjoint du CEA ValRho (Vallée du Rhône) de Marcoule, dans le Gard. Véritable "pierre philosophale" de la recherche sur les déchets, la transmutation permettrait le recyclage des déchets les plus radiotoxiques pour ne conserver qu’une faible quantité de déchets ultimes à vie longue, nettement moins problématiques. De toute évidence, les scientifiques se livrent à une véritable course contre la montre. Reste à savoir si ces belles promesses seront tenues à temps. Car si réaliser une transmutation est une chose, l’envisager à l’échelle des tonnes de déchets concernés en est une autre. Un processus long et coûteux, donc, auquel s’ajoutent 2 impondérables : l’impossibilité de séparer isotopes stables et radioactifs, et le temps d’immobilisation des terrains où sont implantées les centrales nucléaires (le démantèlement prend 5 ans au mieux).