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Les lecons de l’afghanistan
Pour comprendre les conditions qui favorisent l’émergence du terrorisme.

par Michael Renner
traduit de World Watch


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Les lecons de l’afghanistan / 248 ko




Michael Renner, chercheur au Worldwatch Institute et auteur de Fighting for survival : Environmental decline, Social conflict, and the New Age of insecurity (W.W. Norton & Company, 1996). Sa dernière publication est le Worldwatch Paper 152, Working for the Environment : A Growing Source of Jobs. Traduction Alexandre Friedrich

Comment l’Afghanistan a-t-il pu devenir une " pépinière " de terroristes et un refuge pour les extrémistes ? Il est tentant de désigner comme cause évidente le régime taliban. Après tout, le fanatisme des Talibans est presque sans comparaison et c’est volontairement que le régime a accueilli le réseau terroriste Al Qaida. Mais cette réponse, d’une séduisante simplicité, risque de nous induire gravement en erreur. Si de plus, cette explication conduit à miser sur des solutions exclusivement militaires plutôt que sur des politiques économiques et sociales dont le besoin se fait pourtant cruellement ressentir, ses coûts et conséquences à long terme pourraient être considérables.

Rien de surprenant à ce qu’un pays qui a été entièrement dévasté devienne le foyer de tous les extrémismes. Le maelström dans lequel l’Afghanistan se trouva pris est le résultat d’une série de facteurs perturbateurs au nombre desquels il faut mentionner l’ingérence désastreuse des pouvoirs étrangers, des trafics d’armes massifs et des rivalités meurtrières parmi les seigneurs de guerre afghans. Au cours du dernier quart de siècle, l’économie et les infrastructures publiques du pays ont été détruites, environ 1,5 millions de personnes ont été tuées et on considère qu’entre 7 et 8 millions de personnes ont été arrachées à leur terre et déplacées soit dans le pays soit à l’étranger.

De cette déliquescence de la société afghane sont sortis victorieux les éléments les plus violents et les plus impitoyables. Etape par étape, depuis la fin des années 70, les combats ont tué, exilé ou mis à l’écart les représentants des forces plus modérées. A l’occupation soviétique a immédiatement succédé les combats entre factions moudjahidines rivales qui, selon leurs besoins, ont décimé et pillé les communautés civiles. Les Talibans sont le produit de cette longue dérive vers l’impunité et la rupture sociale. Ils attirèrent des gens qui n’avaient connu que la guerre et la violence, à qui manquaient l’éducation et l’enracinement culturel, qui haïssaient les femmes et étaient enclins à imposer une vision du monde rigide, extrême et simpliste.

Les Talibans grossirent sans peine leurs rangs. Lorsqu’ils connurent des revers dans leur campagne de conquête de l’Afghanistan, vers le milieu des années 90, les Talibans reçurent à plusieurs reprises les renforts de milliers de volontaires issus des madrassahs pakistanaises - ces écoles religieuses qui endoctrinaient des jeunes hommes déracinés et sans moyens, parmi lesquels figuraient un grand nombre de réfugiés afghans. La plupart de ces recrues s’engageait avec passion dans ce qui était tenu pour une action purificatrice et un martyre. Pour beaucoup d’entre elles, rejoindre les rangs des Talibans leur permettait d’accéder pour la première fois de leur vie à la reconnaissance et au respect.

Les membres d’Al Qaida responsables des attaques du 11 septembre ne correspondent pas à cette description. Ils sont issus des classes moyennes d’Arabie Saoudite, d’Egypte et d’autres pays musulmans ou du Proche-Orient. Mais sous le régime des Talibans, l’Afghanistan était devenu une base d’entraînement viable et un repaire sûr pour Al Qaida. Al Qaida a été décrit comme un réseau sophistiqué possédant des ramifications dans le monde entier. Il est peu probable que les chefs de l’organisation aient jamais eu d’attaches particulières en Afghanistan sinon comme base arrière, et aujourd’hui que le pays a été soustrait à la mainmise des Talibans, on peut imaginer que ce qui reste du réseau terroriste cherchera d’autres hôtes - des sociétés en dysfonctionnement et des Etats affaiblis.

L’Afghanistan est loin d’être le seul pays de ce genre. De fait, les pays n’en manquent pas à travers le monde où peuvent être facilement recrutés, au service de causes extrémistes, les marginaux et les désespérés. Au Ruanda par exemple, les chefs hutus de la tendance dure ont engagé des jeunes sans travail ni éducation - qui n’avaient donc que très peu d’espoir d’obtenir des emplois rémunérés et de subvenir régulièrement à leurs besoins - dans les milices responsables en 1994 du déchaînement de la violence génocidaire contre les Hutus modérés et l’ethnie Tutsi, désignée alors comme étant à l’origine des problèmes du pays. Au Kosovo, à la fin des années 1990, l’Armée de Libération du Kosovo n’eut aucune peine à enrôler des combattants appartenant à une population majoritairement jeune, sans travail et écrasée sous le joug serbe. A Timor-Est, les bandes violentes armées par les militaires indonésiens afin de contrer l’accès du territoire à l’indépendance, provenaient en partie des rangs des sans-emploi.

La privation, la répression et les conflits larvés sont des facteurs de recrutement pour le militantisme et l’extrémisme. A Gaza et en Cisjordanie, un nombre croissant de palestiniens exclus ont apporté leur soutien au mouvement fondamentaliste Hamas, certains avec l’intention de devenir des " martyrs " en commettant des attentats suicides. Au Cachemire, l’opposition locale au pouvoir indien est débordée par les menées de groupes pakistanais fondamentalistes désireux de mettre la violence au service d’une cause plus large.

Depuis le 11 septembre, Oussama Ben Laden est devenu le parangon du terrorisme. Mais en réduisant le défi du terrorisme à une personne (ou à un petit groupe de personnes) et en annonçant un combat manichéen du " bien contre le mal ", comme l’a fait l’Administration Bush, on risque de passer sous silence un certain nombre de problèmes :

-  L’humiliation sociale et le désespoir qu’entraîne un grave déficit d’éducation et de possibilités professionnelles sont le meilleur terreau de l’extrémisme.

-  Une culture de la violence s’appuie sur des forces généralement acceptables ; la confrontation avec des communautés civiles opprimées et brutalisées abaisse le seuil de sensibilité des gens quant à l’instrumentalisation des innocents dans la poursuite de leurs objectifs.

-  L’effondrement des institutions gouvernementales légitimes et la fragmentation de la société ouvrent la voie de la permissivité à des groupes rivaux aux visées restreintes.

-  La circulation et la disponibilité générales des armes impliquent un niveau d’impunité qui favorise les éléments les plus impitoyables et les plus violents de la société.

Les événements du 11 septembre ont poussé les Etats-Unis et ses alliés occidentaux à l’action. Mais cette " guerre contre le terrorisme ", fondée sur une approche militaire dans laquelle l’Occident a engagé toute son énergie, repose sur une grave erreur de perspective. On ne peut prétendre apporter une solution à long terme sans s’intéresser de près aux conditions politiques, économiques et sociales qui ont permis l’émergence des courants politiques extrémistes. Cela signifie donc que l’on ne pourra faire l’économie de relever les défis majeurs de la pauvreté et de l’inégalité, qui jettent des millions de personnes dans l’extrémisme, qui consolident les régimes répressifs et les gouvernements corrompus, qui installent dans de nombreuses régions du monde un climat de violence et qui garantissent la persistance de revendications politiques insatisfaites, telles que celles qui rendent si explosives les relations israélo-palestiniennes. Sommes-nous capables de relever ces défis ? Ces mots d’un représentant officiel des Etats-Unis en soulignent bien la difficulté :

" ...il est de la plus grand importance que notre peuple acquière une compréhension globale des difficultés réelles du problème, plutôt que de réagir sur le moment, sur la base d’une passion, d’un préjugé ou d’une émotion... Il est à peu près impossible, de si loin, de comprendre vraiment la situation en se contentant de lire, d’écouter ou même de regarder des photographies ou des reportages filmés. Et cependant, le futur du monde dépend tout entier d’un jugement personnel. "

Malheureusement, l’homme qui parlait ainsi n’est plus parmi nous, et il semble que nous soyons guidés aujourd’hui par une vision autrement plus courte que celle qu’il prônait. C’était le général George C. Marshall, lorsqu’il présentait le plan Marshall à l’occasion d’une conférence donnée le 5 juin 1947 à l’Université de Harvard. Examinant les économies anéanties d’Europe, Marshall souligna qu’il existait des" risques de perturbations liées au désespoir des populations concernées ". Il déclara qu’il ne pouvait pas y avoir de" stabilité politique et de paix certaine " sans sécurité économique, et que la politique américaine ne visait pas" un pays ou une doctrine en particulier mais la faim, la pauvreté, le désespoir et le chaos ".

L’Europe d’aujourd’hui, connaissant la prospérité et la paix, a oublié le désespoir de l’après-guerre, mais de telles conditions constituent encore le piège dans lequel se débattent un grand nombre de personnes en Asie, en Afrique, au Moyen-Orient et en Amérique du Sud. Environ 1,2 milliard de personnes à travers le monde se battent pour survivre avec 1 dollar par jour ou moins. A peu près autant n’ont pas accès à l’eau potable et 2,9 milliards de personnes ont un accès insuffisant aux services sanitaires. Environ 150 millions d’enfants souffrent de la faim et plus de 10 millions d’enfants de moins de 5 ans mourront pour la seule année 2002. Au moins 150 millions de personnes sont sans emploi et 900 millions sont surexploitées, ne gagnant des revenus insuffisants qu’au prix de longues heures de travail harassant.

La mondialisation a suscité des attentes, même si les communications modernes nous montrent chaque jour plus nettement les inégalités considérables existant entre une poignée de puissantes nations, riches et dominantes, et le reste de la planète. La pauvreté et la privation ne se traduisent pas forcément en haine, mais les personnes dont les espoirs et les aspirations ont été mises à mal et chez qui grandit le mécontentement sont bien plus disposées à succomber aux sirènes de l’extrémisme. Ceci est particulièrement vrai pour la quantité croissante de jeunes qui n’ont pas d’avenir. Or, environ 34 % de la population des pays en développement est âgée de moins de 15 ans.

Selon le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), l’un des meilleurs moyens de lutter contre la vulnérabilité du monde à l’extrémisme et à l’agitation passerait par une légère redistribution des investissements publics. Dans un rapport daté de 1998 sur les investissements nécessaires pour assurer l’accès universel dans tous les pays en voie de développement à un certain nombre de services sociaux de base, le PNUD concluait que l’eau et l’hygiène pourraient être assurées pour une somme de 9 milliards de dollars par an, la médecine reproductive pour toutes les femmes pour 12 milliards par an. Le rapport établit que pour 13 milliards de dollars, chaque personne sur Terre verrait satisfaits ses besoins de base dans les domaines sanitaire et alimentaire. Ces sommes paraissent bien modestes en regard de celles qui ont été dépensées dans le domaine militaire : 780 milliards de dollars par année, tous pays confondus !

Les armes ne peuvent garantir une paix durable dans un monde où des milliards de nos semblables souffrent d’une inégalité, d’une injustice et d’une privation extrêmes. Les événements du 11 septembre 2001 sont là pour nous rappeler les coûts croissants dont nous aurons à nous acquitter si nous échouons à garantir le sécurité de l’humanité et à éliminer le terreau fertile dans lequel prend racine le terrorisme. A moins que nos priorités ne changent, ces coûts ne feront qu’augmenter dans les années à venir.

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