par
Lisa Mastny
traduit de World Watch
Peu avant l’aube le 28 avril, une bande d’assaillants armés de machettes et de couteaux, a lancé une attaque-surprise contre un poste de police dans la province de Pattani, au sud de la Thaïlande. Échouant à investir l’immeuble, ces activistes s’enfuirent dans la mosquée à proximité où ils s’engagèrent dans un échange de tirs avec des forces gouvernementales de sécurité fortement armées. Les troupes criblèrent de balles ce bâtiment du XVIe en briques rouges au moyen d’armes automatiques, tuant plus de trente assaillants et laissant leurs corps baigner dans des mares de sang.
Ce soulèvement n’était qu’un affrontement parmi d’autres dans cette région indocile du sud de la Thaïlande. Cette journée-là se termina par la mort d’au moins cent huit activistes présumés, abattus dans trois provinces, et marqua une sérieuse escalade des troubles dans un pays qui n’avait pas connu de bain de sang depuis trois décennies. Lorsque fut diffusée la nouvelle de cette flambée de violence, les analystes attribuèrent les tensions aux mécontentements d’ethnies du sud à fortes majorités musulmanes, qui se plaignent depuis longtemps de la répression culturelle, religieuse et économique qu’elles subissent de la part du gouvernement central de Bangkok. Dans un discours à la nation, peu de temps après les attaques, le Premier Ministre Thaksin Shinawatr désigna pourtant une autre variable : l’âge et le manque de perspectives des combattants, dont la plupart avaient moins de vingt ans. "Ils sont pauvres, ont peu d’éducation et aucun emploi", souligna t-il. "Ils n’ont pas de revenus suffisants et ils ont beaucoup de temps, ce qui crée un vide que les gens doivent remplir."
Contrairement au Nord, plus prospère, le Sud de la Thaïlande est à la traîne sur un certain nombre d’indicateurs de développement, dont les indicateurs démographiques. Bien que la croissance de la population dans l’ensemble du pays se soit ralentie de façon spectaculaire, atteignant au milieu des années 1980, avec deux enfants par femme, le "taux de renouvellement", le nombre de naissances dans les provinces du Sud est resté élevé. Durant ces années, le niveau d’industrialisation dans la région a stagné, laissant peu d’opportunités à cette population jeune en pleine extension.
La Thaïlande n’est pas le seul pays dans le monde à sentir les effets d’un déséquilibre démographique. Selon les Nations Unies, plus de cent pays dans le monde ont connu en 2000 une "poussée de jeunesse", ce qui se traduit par le fait que les jeunes adultes entre 15 et 29 ans qui représentent plus de 40 pour cent des adultes. Tous ces pays soudainement rajeunis se trouvaient dans les pays en développement. Une telle protubérance de la jeunesse dans la courbe démographique appartient au passé en Amérique du Nord et en Europe, où la proportion des jeunes adultes dans la population ne représente que 25 pour cent de tous les adultes.
Manque de perspectives
Dans la plupart des cas, la poussée de jeunesse est le résultat d’un certain nombre de décennies ayant connu un taux de reproduction élevé. Cela se produit typiquement dans des pays qui sont au début de leur transition vers une croissance démographique moins importante : bien que la mortalité infantile et juvénile ait commencé à tomber, le taux de naissance demeure encore élevé, ce qui a pour effet de permettre à un plus grand nombre d’enfants de survivre. Cette bulle de jeunesse se maintient habituellement au moins deux décennies après que la fertilité ne commence à décliner, jusqu’au moment où ces grandes tranches de population infantile deviennent de jeunes adultes. Si le bas taux de fertilité se maintient, cette sur-représentation de la jeunesse finit par disparaître.
D’autres processus démographiques peuvent également être à l’origine d’une poussée de la proportion de jeunes dans la population. Des chutes soudaines de la mortalité infantile ou un baby-boom dans un pays industriel peuvent provoquer un gonflement de la population adulte deux décennies plus tard. Une part disproportionnée de populations jeunes peut également être observée dans des pays où un grand nombre d’adultes émigrent, ou dans un pays où le SIDA est une cause importante de décès chez les adultes.
Un trop forte proportion de jeunes n’est pas nécessairement une mauvaise chose. Aux États-Unis et dans d’autres pays industrialisés, où la plupart des jeunes adultes ont été éduqués et techniquement formés, les employés voient les jeunes gens comme un apport et cherchent activement leur énergie et leur ingéniosité. En fait les économistes reconnaissent depuis longtemps qu’un nombre élevé de jeunes peut fournir un stimulant démographique à la croissance économique dans des économies où la productivité, l’épargne, et les impôts des jeunes gens supportent des populations moins actives d’enfants et de personnes âgées. En Thaïlande par exemple, les travailleurs jeunes, éduqués et industrieux - dont une grande proportion de femmes qui travaillent dans les fabriques du pays et dans les secteurs financiers - ont contribué de manière significative à la croissance dynamique du pays.
Dans d’autres circonstances cependant, la prédominance d’adultes jeunes peut représenter un défi social et un risque politique. Dans de nombreux pays en développement, les marchés de l’emploi ont été incapables de suivre le rythme de l’augmentation de la population, contribuant ainsi au taux élevé de chômage. Alors que le chômage a tendance à être élevé en général dans les pays en développement, ce taux parmi les jeunes adultes est habituellement trois à cinq fois supérieur à celui des autres adultes.
Leif Ohlsson, un chercheur à l’Université de Göteborg en Suède, souligne que les jeunes hommes dans les régions rurales sont souvent les plus durement frappés en regard de leurs attentes. L’agriculture est la première source de revenus dans le monde, mais de nombreux jeunes hommes en zones rurales qui pensent hériter d’une terre se voient déshérités. Dans certains cas, leurs pères et leurs grands-pères ont déjà divisé la propriété familiale en de minuscules parcelles et il deviendrait impossible de les exploiter si elles étaient à nouveau divisées. Dans d’autres cas, la terre s’est appauvrie du fait de pratiques inappropriées, ou de grandes entreprises agricoles commerciales ont peu à peu absorbé ce qui restait de terres agricoles.
Ohlsson soutient que sans une vie sûre et indépendante, ces hommes se trouvent dans l’impossibilité de se marier ou de gagner le respect de leurs pairs. Le chercheur britannique Chris Dolan a imaginé l’expression "prolifération de petits hommes" pour se référer au nombre croissant d’hommes sans propriété terrienne dans le nord de l’Ouganda et qui ne peuvent satisfaire leurs attentes culturelles et devenir des "hommes entiers". Dolan a constaté que ces hommes sont alcooliques, violents ou suicidaires dans des proportions anormales.
Ou alors ils s’enrôlent dans une milice. En effet, ces organisations d’insurgés peuvent leur offrir mobilité sociale et estime de soi, en particulier dans des pays qui souffrent de retards économiques et de répressions politiques. Durant la récente guerre civile en Sierra Leone, les jeunes gens constituaient approximativement 95 pour cent des forces combattantes, en partie parce qu’il y avait peu d’autres options. En 2002, parmi 173 états, la Sierra Leone se classait comme le pays le moins développé du monde selon l’index de développement humain des Nations Unies et le revenu annuel par habitant en 2000 y atteignait à peine 140 dollars (à comparer aux 34’870 dollars des États-Unis). Un représentant du Fonds des Chrétiens pour les enfants à Freetown explique le fort contingent de jeunes soldats : "Ces couches de la population sont négligées de longue date : ils n’ont ni emploi ni formation. Il est dès lors facile de les convaincre de se joindre au combat."

Photo : Jean-Léo Dugast/Lineair/Peter Arnold. Que devrons-nous faire pour survivre aujourd’hui ? Des enfants sans toit se réveillent à Bangkok, en Thaïlande.
Jeunesse urbaine
Les occasions de travail dans les régions rurales étant si rares, les jeunes de nombreux pays en développement sont de plus en plus forcés de laisser derrière eux des modes de vie plus traditionnels et de migrer vers les villes à la recherche de travail, d’éducation et des facilités offertes par la ville. L’ONU prévoit que d’ici 2007, pour la première fois de l’Histoire, plus de gens vivront en ville que dans les zones rurales. Cette proportion d’urbanisés pourrait atteindre 60 pour cent d’ici 2030 - une croissance pour l’essentiel attendue dans les pays en développement.
Avec cet apport de jeunes travailleurs et d’étudiants, plusieurs régions urbaines se retrouvent avec une protubérance jeune significative et volatile sur leur courbe démographique. Partant d’études de cas dans des villes asiatiques, le politologue Gary Fuller de l’Université d’Hawaii met en garde contre les troubles auxquels pourraient donner naissance ces cités et ces zones frontalières à l’industrialisation rapide, où des milliers de jeunes hommes migrent à la recherche d’un gagne-pain. L’urbanisation y est plus rapide que la capacité des municipalités à fournir des infrastructures, des services, et des emplois. Les gouvernements municipaux dans les pays les moins développés sont souvent les moins à même de rassembler les ressources humaines et financières pour trouver des réponses à ces problèmes, particulièrement lorsque le segment (non imposable) le plus pauvre de la population continue de croître rapidement.
Mais ce ne sont pas uniquement les jeunes pauvres ou sans formation qui sont mécontents. William Ochieng, un ancien magistrat, écrivait dans le journal kenyan The Daily Nation en janvier 2002 : "Un grand nombre de nos jeunes âgés de 18 à 35 ans ont un bon niveau d’instruction, mais ils n’ont rien à faire." Les dissensions urbaines, plus que celles du milieu rural, touchent différentes classes sociales, elles recrutent chez les étudiants politisés, les sans-emploi en colère et les déçus de la politique. Nombre d’entre eux, en particulier ceux originaires de la classe moyenne, apportent avec eux les savoirs et les ressources pour organiser et financer les protestations de la société civile.
Des études montrent que les risques d’instabilité parmi les jeunes peuvent augmenter lorsque des membres des classes dominantes formées sont marginalisés par manque de perspectives. L’historien de Yale Jack Goldstone a remarqué que les rebellions du XVIe et du XVIIe siècle étaient dirigées par des jeunes hommes issus des classes dominantes qui, en atteignant l’âge adulte dans une tranche d’âge de la population en surnombre, découvrirent que leur État n’avait pas les moyens de les récompenser avec un salaire, une terre, ou une position bureaucratique en relation avec leur classe d’origine et l’éducation qu’ils avaient suivie. Plutôt que de laisser le mécontentement politique s’envenimer, les stratèges militaires européens et les Ottomans expansionnistes amenèrent des milliers de ces jeunes hommes privilégiés à servir leurs intérêts dans des campagnes militaires et des exploits coloniaux outre-mer, les mettant à proprement parler à la tête de millions personnes sans éducation provenant des classes défavorisées tant de la ville que des régions rurales.
Il n’est pas difficile de trouver des parallèles contemporains. Goldstone attribue en partie la chute du régime communiste en Union soviétique au début des années 1980 à la mobilisation d’un grand nombre de jeunes hommes mécontents, incapables de faire valoir leurs formations techniques du fait des restrictions imposées par le Parti à ceux qui voulaient accéder à l’élite. Professeur à Harvard, Samuel P. Huntington, auteur du traité controversé sur le "clash des civilisations" a mis en lumière des liens entre les tensions au Moyen-Orient (où 65 pour cent de la population a moins de 25 ans) et les attentes déçues d’une jeunesse instruite. Plusieurs pays islamistes, défend-il, ont mis à profit les revenus du pétrole pour former et instruire un grand nombre de jeunes, mais comme la croissance économique n’a pas suivi, rares ont été ceux qui ont pu mettre leurs connaissances en pratique et en profiter socialement. Huntington en conclut que ces jeunes hommes instruits ont souvent trois choix : émigrer vers l’Ouest, rejoindre des organisations intégristes et des partis politiques, ou s’enrôler dans des groupes de guérilla et des réseaux terroristes.

Photo : REUTERS © 1998. Johnny rentre chez lui : des enfants soldats au Centre pour la formation des Frères Chrétiens pour les enfants de la rue et sans soutien, Sierra Leone.
Les élites mécontentes peuvent ainsi mobiliser des groupes moins instruits en les sensibilisant à leur cause. Des enquêtes sur les soulèvements violents récents en Thaïlande relèvent l’implication possible de groupes extrémistes musulmans qui pourraient cibler activement des jeunes gens frustes, mais aux croyances religieuses fortes, pour faire progresser des objectifs islamistes plus larges. Dans la ville de Suso, qui a perdu dix-huit hommes de moins de trente ans lors du soulèvement d’avril, la majorité des morts étaient diplômés des écoles musulmanes privées (pondoks) qui représentent souvent la solution de dernier ressort pour les familles qui ne peuvent assumer financièrement une éducation classique au collège. Au Pakistan, pendant ce temps, des études estiment que de 10 à 15 pour cent des 45’000 écoles religieuses (madrasas) ont des liens directs avec les groupes militants.
Voir loin
A quel degré ce lien entre jeunesse et conflit peut-il être établi ? En 2003, des chercheurs du groupe Population Action International (PAI) basé à Washington (DC) ont recensé les chiffres concernant la démographie et les conflits récents et ont établi que les pays dans lesquels les jeunes adultes constituaient plus de 40 pour cent de tous les adultes étaient au cours des années 1990 approximativement deux fois et demi plus exposés que d’autres pays à vivre l’éclatement de conflits civils. L’étude a identifié vingt-cinq pays où la proéminence de la population jeune, couplée à un niveau élevé de croissance urbaine et à des rationnements des terres cultivables ou de l’eau potable, crée un très grand risque de conflit. Quinze de ces pays se situent en Afrique sub-saharienne, deux au Moyen-Orient (le Yémen et les Territoires palestiniens occupés) et les autres se trouvent en Asie ou dans les îles du Pacifique. Selon la base de données sur les conflits de l’Université Uppsala, neuf de ces pays ont connu un conflit civil uniquement durant les trois premières années de la présente décennie (2000-2002).
Alors que l’évidence de ce lien se fait jour, les instances internationales en charge de la sécurité ont commencé à prendre note de cette réalité - mais les mesures ont tardé à suivre. En avril 2002, dans une réponse écrite à une question du Congrès, la CIA souligna que "quelques tendances planétaires gênantes - en particulier la multiplication des poussées de jeunesse dans des États en développement dont les systèmes économiques et les idéologies politiques font face à des tensions énormes - vont alimenter la montée en puissance de groupes de mécontents prêts à faire usage de la violence pour donner une réponse à ce qu’ils perçoivent comme des griefs." La CIA a averti que les opérations antiterroristes actuelles pourraient ne pas éliminer les menaces de futures attaques parce qu’elles ne donnent pas de réponses aux causes sous-jacentes qui animent les terroristes.
Ces proéminences de la jeunesse dans les populations pourraient éventuellement se dissiper, à mesure que les taux de fertilité continuent à décliner de par le monde. Entre 1990 et 2000 déjà, le nombre de pays où de jeunes adultes représentent 40 pour cent ou davantage de tous les adultes a chuté dans une proportion d’un sixième, en premier lieu en raison d’une fertilité déclinante en Asie de l’Est, dans les Caraïbes et en Amérique latine. Cependant un groupe de pays n’en étant qu’au début de leur transition démographique - la plupart en Afrique sub-saharienne, au Moyen-Orient, en Asie du Sud, en Asie Centrale et dans les îles du Pacifique - ne suit pas cette tendance et demeure un défi au développement et à la sécurité planétaires.
Heureusement, la démographie n’est pas le destin. Mais la probabilité de conflits futurs pourrait en définitive refléter comment les sociétés ont choisi de gérer leurs défis démographiques. Dans son analyse récente par exemple, le PAI a découvert que la moitié environ des pays à hauts risques ont traversé la période d’après la guerre froide en paix. Comment ? Dans au moins certains de ces cas, des politiques étaient en place qui donnaient aux jeunes hommes des occupations et des opportunités - des politiques incluant des réformes foncières et des propositions d’emménagement dans des régions éloignées, de migration à l’étranger, d’industrialisation, et l’expansion des forces militaires et de sécurité intérieure. Selon le PAI, c’est probablement cette dernière stratégie qui a permis à des régimes répressifs comme celui de Corée du Nord, de la Chine ou du Turkmenistan de maintenir une stabilité durant la période post guerre-froide et cela malgré une grande proportion de jeunes adultes.
A court terme, les gouvernements vont devoir trouver des réponses aux facteurs qui contribuent au mécontentement parmi la population jeune, en tête desquels viennent la pauvreté et le manque d’opportunités économiques. Les gouvernements peuvent répondre à une partie du risque associé au chômage chez les jeunes en investissant dans la création d’emplois et dans la formation, en augmentant l’accès au crédit et en encourageant l’esprit d’entreprise.
A long terme cependant, la seule manière de réussir les nécessaires changements de la structure démographique sera un déclin de la fertilité. Les gouvernements peuvent apporter leur appui au déclin de la fertilité en appuyant les politiques et les programmes qui donnent accès à la santé génésique - la planification familiale volontaire, des programmes de santé et de conseils pour les enfants et les mères, et la diffusion d’informations exactes pour les jeunes adultes - et en encourageant les politiques qui améliorent l’accès à l’éducation des filles et augmentent les occasions de travail pour les femmes en dehors du foyer familial.
Pour les pays au début de leur transition démographique, ils pourraient avoir besoin de deux décennies après le début de la diminution pour observer une réduction significative des jeunes adultes. Considérant les risques qui entourent le report de cette transition démographique, la nécessité pour les gouvernements de mettre en place des politiques d’aide le plus tôt possible apparaît prioritaire.
Lisa Mastny est associée de recherche chez Worldwatch. Cet article est adapté, avec des ajouts, de The Security Demographic : Population and Civil Conflict after the Cold War publié par Richard P. Cincotta, Robert Engelman, et Daniele Anastasion, (Washington DC, Population Action International, 2003).